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[L’Actu à la Loupe] Le jardinage, un plaisir à partager en Indre-et-Loire

On les trouve dans le Vieux-Tours, Place Velpeau, à Tours Nord, St-Pierre-des-Corps et bientôt à Montlouis ou à la Gloriette : les jardins partagés se multiplient en Indre-et-Loire, jusqu’à prendre ponctuellement le dessus sur le béton. On y jardine ensemble, et on met en commun la récolte. En pleine saison des fraises, tomates, courgettes et autres mûres, rencontre avec celles et ceux qui cultivent la terre en espace public.

Un cubi de rouge et quelques gâteaux industriels sont posés sur le rebord d’un bac qui déborde de pieds de tomate et d’herbes aromatiques… Nous sommes Place du Verre-Galant, un petit coin discret du Vieux-Tours, au bout de la Rue de la Cuiller. C’est jeudi, et on s’est invité à la réunion mensuelle de l’association Victoire en Transition. Depuis le printemps, elle est ici chez elle, la mairie de Tours ayant accepté son projet de jardin partagé. Désormais, la verdure domine sur cette petite place mignonnette bordée de maisons à colombages. Pourtant, il y a seulement quelques mois, des conducteurs initiés ou cherchant un peu de discrétion pour leurs « affaires » squattaient encore ce bitume pour se garer gratuitement en plein centre-ville, « et il pouvait y avoir jusqu’à 15 voitures » nous explique-t-on. Toutes ont dû se trouver un autre spot, chassées par les plantes.

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« Notre projet a débuté en mars 2017 » explique Philippe Geiger, l’un des animateurs du jardin (par ailleurs référent d’Europe Ecologie Les Verts en Indre-et-Loire) : « on s’est inspiré du jardin partagé créé il y a deux ans dans une résidence à côté de La Poste des Halles. Il marche bien, alors on a voulu élargir le projet dans un lieu public. Nous avons repéré plusieurs lieux, et la ville nous a dit ok pour celui-ci, à condition d’utiliser des bacs surélevés pour que la terre ne soit pas en contact avec le sol (question de précaution, ndlr). »

Avec de vieilles palettes et un peu de peinture maison à base de farine et de pigments gris, les bénévoles ont monté leurs 5 jardinières géantes lors d’un atelier en plein air, puis ils les ont remplies grâce à 8m3 de terre offerts par la municipalité. Ensuite, chacune et chacun a planté ce qu’il voulait : « on est une dizaine de permanents à s’occuper du jardin, dont deux sur la place » détaille Philippe Geiger, « par exemple le restaurant Le QG a planté des fèves, de la sauge et de la menthe pour ses plats. Sur la carte, il inscrit ‘origine Verre-Galant’. » On discute aussi avec Evelyne, voisine fidèle : « je n’ai jamais eu de jardin donc je n’avais pas beaucoup de connaissances mais il y a toujours quelqu’un pour donner un coup de main. » De quoi entraîner quelques surprises : « là ce sont des pieds de tomate mais on ne sait pas qui les a plantés, un jour on a trouvé de la roquette alors qu’on pensait que c’était de la mauvaise herbe. » Il parait même que « la menthe est plus belle que celle du Jardin Botanique. »

« Le but ce n’est pas la récolte, mais ce qu’on peut échanger autour »

Fraises, framboises, cassis, thym, ciboulette, oseille, pêche de vigne, courges… La diversité de ce qu’on peut cultiver dans un si petit espace est assez impressionnante. Un monsieur passe donner quelques graines de batavia et de haricots, en attendant qu’ils sortent de terre on peut cueillir des fleurs mauves parfaites pour les tisanes, le tout 100% bio : interdiction de répandre le moindre produit chimique, quitte à ce que les escargots viennent se servir. Pour l’engrais, on utilise le compost situé au centre de la place. Cadenassé pour éviter que les passants y jettent tout et n’importe quoi, il est accessible à tous les habitants du quartier sur simple demande auprès de Victoire en Transition, et le mode d’emploi trône sur le couvercle : « on se sert de broyat de bois donné par la métropole pour recouvrir les épluchures » note Guilhem qui a fait une formation spécifique sur le sujet et a le sens de la formule, « un composteur bien régulé ne pue pas » jure-t-il.

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« Le premier but du jardin ce n’est pas la récolte mais ce qu’on peut échanger autour » pointe Philippe Geiger. Même avis à Velpeau : Stéphanie a déjà un jardin dans sa maison, mais elle vient toutes les semaines s’occuper des plantes sur la place, face au Vel’Pot, pour le plaisir de faire avancer une démarche collective… Elle va même jusqu’à organiser régulièrement des ateliers pour enseigner les rudiments du jardinage aux enfants, en leur expliquant les principes de la permaculture (cultiver sans produits phytosanitaires) ou du compostage grâce au composteur installé sous les arbres et soutenu par l’association Zéro Déchet Touraine.

Des plants de tabac pour tester la pollution

Comme au Verre-Galant, le jardin partagé du quartier se fait dans des bacs surélevés, sur une dalle en goudron qui a tendance à surchauffer et à assécher une terre déjà complexe à travailler. Une difficulté parmi d’autres : la tentative de jardiner directement sur la butte a avorté à cause des crottes de chien et des déchets se retrouvent régulièrement au pied des légumes. Velpeau en Transition ne se décourage pas pour autant : sur une quinzaine de membres, ils sont 5 ou 6 à s’affairer régulièrement autour des fraisiers ou des blettes, « mais moins pendant les vacances » note Stéphanie qui reconnait qu’il est ardu de conserver un noyau motivé. Pour ne rien arranger, l’arrosage est fastidieux entre la manipulation complexe de l’arrivée d’eau et son éloignement des plantes… Heureusement, à chaque sortie pour entretenir la verdure, des curieux pointent le bout de leur nez, comme cette maman qui donne instinctivement un coup de main pour l’arrosage et promet de revenir. De quoi remotiver les troupes.

Outre la production de nourriture à partager dans le quartier, le jardin du parc de Velpeau est le théâtre d’une expérience : depuis quelques semaines, un bénévole a planté deux sortes de tabac, un sensible à l’ozone, l’autre moins. Son idée est de voir si des tâches apparaissent sur la plante qui craint le gaz afin d’avoir une estimation de l’impact de la pollution de l’air dans cette partie de la ville, proche de l’autoroute. Au printemps, des « bombes de graines » ont aussi été lancées sur le site d’un chantier immobilier contesté par plusieurs associations Rue du Dr Fournier pour reconstituer un espace vert menacé.

Les jardins partagés sont donc d’excellents laboratoires environnementaux, mais aussi sociétaux… A Tours Nord, le GEM L’Elan a également le sien, ouvert depuis deux ans à ses bénéficiaires, des personnes cérébrolésés (touchées par des accidents vasculaires cérébraux ou des traumatismes crâniens). Chaque jeudi matin, voire plus souvent sur simple demande des clés au local de l’association, ils se rendent Rue du Général Ferrié pour entretenir un potager d’une centaine de mètres carrés, situé à proximité des jardins ouvriers.

Une récolte dégustée lors de repas de groupe

Brigitte et Marie-Thérèse sont toute heureuses de nous faire la visite guidée, de nous parler des grosses tomates qui commencent à mûrir, des pommes de terre, piments et courgettes qui abondent. Elles font même goûter leurs excellentes framboises jaunes, amenées à devenir des confitures. Car tout ce qui pousse ici est transformé lors des ateliers cuisine du GEM et dégusté, brut, en piperade ou en soupe pendant les repas au commun organisés plusieurs fois par mois. « Ce sont des activités ludiques qui nous permettent de partager nos connaissances » expliquent les deux femmes qui participent également aux ateliers couture ou piscine. Une demi-douzaine de personnes pousse régulièrement le petit portail pour chouchouter les plantes, forcément des variétés assez résistantes pour qu’il ne soit pas nécessaire d’arroser trop souvent.

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A l’Elan comme ailleurs, les produits chimiques sont indésirables. Ici, on désherbe à la main et on préfère le terme d’« herbes folles » à celui de « mauvaises herbes ». « Au début les autres jardiniers étaient sceptiques mais aujourd’hui ils voient que nos légumes sont plus gros et plus beaux » pavoisent Brigitte et Marie-Thérèse, aussi gourmandes qu’enthousiastes. Pour jardiner de la manière la plus écolo possible, elles disposent également d’un récupérateur d’eau de pluie et font en sorte de pailler le sol pour assouplir la terre « dure comme des cailloux. »

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A St-Pierre-des-Corps, ce sont plutôt des copeaux de bois qui recouvrent les espaces de culture du jardin Gambetta. Depuis novembre 2017, le quartier situé à l’Ouest de la commune est doté d’un jardin partagé bio et d’envergure, au cœur d’un parc public. L’initiative est à mettre au crédit des Planteurs d’Idées, jeune association désireuse de créer du lien entre les habitants et d’impliquer les enfants dans le processus : « 250 élèves des écoles de St-Pierre-des-Corps ont participé à nos ateliers, et au total 500 personnes sont venues planter quelque chose à un moment donné » explique Benjamin Dubuis, qui pousse le projet depuis près d’un an.

A LIRE AUSSI : Paradis des fruits au Jardin Gambetta, publié fin 2017

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Le résultat est à la hauteur de ses attentes, toute une partie du parc étant désormais occupée par des arbres fruitiers, des pommiers aux fraisiers en passant par les mûriers. Pas de légumes, car ils demandent plus d’attention : « on a arrosé cette semaine en prévision des fortes chaleurs, mais c’est la première fois qu’on le faisait depuis le printemps » explique ce jeune papa ravi de voir l’émulation des familles corpopétrussiennes : « ce matin encore j’ai croisé une nounou qui venait cueillir des mûrs avec les gamins qu’elle gardait. »

Des projets en pagaille, l’un d’eux refusé à Tours

En septembre, une deuxième vague de récoltes est attendue, avant une nouvelle série de plantations à l’automne pour remplacer quelques plantes qui ont eu plus de mal à se développer que d’autres. Un atelier « taille » est également envisagé pour perfectionner les connaissances des voisins, et en 2019, les bénévoles prévoient une inauguration officielle lors d’une grande Fête des Voisins : « le but c’est de mettre de l’interaction et de l’activité dans le parc. La dynamique est bonne, les gens se disent bonjour, ça crée du lien mais il faudra attendre 3 ans avant de pouvoir tirer un vrai bilan de ce qui fonctionne ou pas » analyse Benjamin Dubuis.

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Bonne idée pour accentuer l’impact de la nature en ville, le concept du jardin partagé est donc en plein essor, même si pour durer il se heurte à la bonne volonté – souvent en dents de scie – de petites mains bénévoles. Souvent spectateurs des initiatives, les pouvoirs publics semblent globalement voir ces projets d’un bon œil, quitte à les accompagner : après la mairie de St-Pierre-des-Corps qui a donné un coup de main au Parc Gambetta, La Riche et Chambray se penchent sur la question. Montlouis-sur-Loire va voir des graines pousser dans le quartier social des Brossereaux, à Tours Nord le futur immeuble-ferme des Jardins Perchés devrait contenir des espaces cultivables par les locataires au rez-de-chaussée et la Jeune Chambre Economique de Touraine planche sur l’installation d’un composteur collectif. En revanche, la création d’un jardin partagé à proximité de l’école des Beaux-Arts a été refusée par Tours Métropole à proximité du site Mame. Comme quoi tout le monde n’est pas encore convaincu…

 


Un degré en plus : un projet d’envergure à la Gloriette

Les jardins partagés montés par des associations complètent les jardins dont on peut louer des parcelles. La métropole tourangelle n’en manque pas : St-Pierre-des-Corps, La Riche, la Bergeonnerie à Tours… Bientôt, un projet mixte doit aussi s’implanter à la Gloriette : « les travaux sont engagés sur 1,3 hectare, les 60 premières parcelles seront livrées au printemps 2019 » explique François Barrault, chargé de développement durable à l’agglomération.

D’ici 2021, 50 autres parcelles de 30 à 100m² seront disponibles au N°35 de l’Avenue du Pont Cher, en lieu et place d’une ancienne ferme. Le bâtiment démoli, place donc à un espace naturel pensé par et pour les tourangeaux : « on vise à la fois les habitants des Deux-Lions et les personnes qui y travaillent. Pas forcément des jardiniers émérites, mais des personnes qui veulent apprendre » poursuit François Barrault. Les locataires – qui auront leur coin de terre pour 30 à 50€ par an, seront en partie accompagnés par les jardiniers de la Gloriette pour se passer de produits chimiques, ils pourront en prime bénéficier d’une mare naturelle et d’un espace commun avec un verger.

« Nous avons déjà reçu une trentaine de demandes de parcelles » note la métropole qui reçoit les inscriptions en attendant la création officielle d’une association cet automne. Infos : 02 47 80 11 78.

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