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[L’Actu à la loupe] French Tech Loire Valley : où en est-on à Tours ?

Régulièrement, nous vous proposerons dans [L’Actu à la loupe] un retour complet et en long format, sur un sujet qui a fait l’actu récemment en Touraine.

Ce mois-ci place à un focus sur la « French Tech Loire Valley ».

Sommaire du dossier

Lancée fin 2014, la démarche « Tours Tech », devenue entre temps « French Tech Loire Valley » suite au rapprochement avec Orléans, véhicule beaucoup d’ambitions autour de l’économie numérique et de l’innovation. L’occasion de faire le point, près de trois ans après le lancement de la démarche mais aussi deux ans après l’inauguration de Mame…

La French Tech Loire Valley : un territoire en friche

Les derniers chiffres publiés début 2017 du regretté Observatoire Economique de Touraine (OE2T) sont assez éloquents : L’économie numérique a connu une progression importante ces dernières années. Entre 2009 et 2015, l’emploi dans l’économie numérique a ainsi progressé de 8,1% et le nombre d’entreprises dans ce domaine de 7,1%. Dans son étude, l’OE2T note que la moitié des 6 546 emplois de la filière numérique vient des TPE (Très Petites Entreprises) et que 93% des emplois dans ce domaine se situent sans surprise dans l’agglomération tourangelle.

Des chiffres flatteurs que l’Observatoire expliquait de la sorte : « Même sans le label de Métropole French Tech, le département et l’agglomération tourangelle mettent tout en oeuvre pour faire émerger des start-up locales et offrir un environnement propice au développement de ces nouveaux métiers »

« Avant 2014 il n’y avait rien ». Pour Thibault Coulon, adjoint à l’économie à la ville de Tours et vice-président à l’économie numérique à la Métropole, si cette évolution est positive c’est parce qu’il y a eu une volonté générale de l’impulser. Citant l’association Palo Altours (regroupant 150 acteurs du numérique), Coopaxis ou encore Artefacts… l’élu note des volontés porteuses de cette dynamique qui n’attendaient qu’un soutien public : « Le label Tours Tech avait été pensé par les acteurs du territoire pour fédérer et lancer la dynamique, nous avons vu qu’il y avait une véritable envie que nous devions accompagner ». Nous sommes alors fin 2014 et Tour(s) Plus décide alors de porter la candidature de « métropole French Tech » en s’appuyant sur ces bonnes volontés.

L’Impulsion va alors être reprise par les collectivités locales qui s’appuient notamment sur Palo Altours et son réseau pour amorcer la démarche. Oui, mais si certains saluent cette volonté politique, d’autres la regardent avec un œil plus sévère, le label French Tech Loire Valley se recentrant alors autour de quelques acteurs. Pour Martin Héron de l’agence de communication Banlieue Ouest : « Nous étions séduits par l’élan global et collectif qu’il y avait au départ, on a fait partie des groupes de réflexion. Tout marchait bien tant que les initiatives venaient du privé et que Tours Plus avait un rôle de coordinateur. Il y a eu un point de rupture au moment du rapprochement avec Orléans autour d’une candidature commune parce que cela a transformé la démarche en objet politique. »

Pour Martin Héron, la démarche n’a pas été négative pour autant : « l’initiative a néanmoins eu pour avantage de faire naître des initiatives entre acteurs de la French Tech Loire Valley comme Make in Loire Valley« 

Une candidature commune qui n’aboutira pas au label mais qui fera naître néanmoins « La French Tech Loire Valley ». Toujours portée par les collectivités dont Tours Métropole (successeur de Tours Plus) qui pilote cela avec son lieu totem « Mame » pour lequel elle a investi 22 millions d’euros. Un lieu qui accueille des start-ups mais aussi des structures telles que l’école Le Cercle Digital ou encore prochainement des entreprises nationales (Orange est régulièrement cité), Mame se veut l’exemple même du Tiers-Lieu, capable de fédérer en son sein une communauté au service de son territoire. « Il faut être un territoire qui bouge » martèle Thibault Coulon qui fixe à Mame trois objectifs : « Donner un avenir à ce lieu conforme à son histoire, Faciliter la transformation digitale du territoire et créer des ressources pour l’économie du territoire ».

« Les start-ups ont à Mame un lieu adapté à leurs besoins » explique l’élu. « Elles peuvent en théorie y rester 4 ans par tranche d’un an renouvelable. » L’idée de l’élu et de la Métropole : permettre aux jeunes pousses entrepreneuriales d’amorcer leur développement ici grâce à un fonctionnement vertueux de mise en réseau, de mise en relation avec d’autres entreprises… puis de laisser la place à d’autres. « En fait nous aidons les entreprises à construire leur après-Mame, parce que si elles trouvent ici un lieu leur permettant d’être opérationnelles, ce sont des emplois demain à la clé ».

Pour Thibault Coulon, cela doit permettre in fine de « ressourcer l’économie du territoire dans sa globalité grâce à l’apport de l’économie digitale. »  Un cercle vertueux sur le papier, à la réalité pour le moment plus nuancée en revanche.

Inauguration de Mame en 2016
Inauguration de Mame en 2016

Mame : chantier en cours

Racheté en 2015 par Tours Métropole à la SET, Mame est le lieu central de la French Tech Loire Valley à Tours. Le lieu totem qui doit symboliser le dynamisme du territoire et la capacité de ce dernier à favoriser l’innovation. Pourtant, à la place du lieu chaleureux, moderne et connecté imaginé, c’est un chantier ouvert qui est encore présent en ce début d’année 2018. Les travaux de réhabilitation ont pris du retard, faisant causer voire tousser. Il faut dire qu’avec 22 millions d’euros d’investissements de la Métropole sur ce navire amiral, la fausse note n’est pas permise.

Ces derniers mois, les travaux ont notamment fait fuir plusieurs locataires (on dénombre 5 départs au total ces derniers mois de Mame). « Oui c’est plus long que prévu, notamment parce que le bâtiment est classé à l’inventaire des monuments historiques et que cela engendre des contraintes ». Pour Thibault Coulon, aucune inquiétude en la demeure, le projet ira au bout et les retards accumulés seront bientôt de lointaines anecdotes. « Nous investissons pour l’avenir, pour favoriser l’économie sur le territoire, c’est un projet ambitieux qui se regarde sur plusieurs années ». Et l’élu de rappeler : « Pendant les travaux, les Mamers (ndlr : les entreprises basées à Mame s’appellent ainsi), ne payent que 50% du loyer qui est normalement de 140 euros le m² à l’année. Ceci dit je comprends les désagréments et il y a parfois une mauvaise coordination du chantier avec les adhérents mais tout cela se règle par des discussions simples. »

Chez Monsieur Marketing, agence de communication créée l’an passé et implantée à Mame, on assume complètement la situation : « Mame c’est un projet sur 20 ans, on est les premiers dedans il y a un côté pionnier logique. Même si ça fait parfois râler, on savait en arrivant que c’était en travaux, il faut l’accepter ou s’en aller. » Même son de cloche pour Guillaume Tessier de la société Objet Domotique, qui malgré les désagréments liés aux travaux (bruit, déménagement des bureaux…) assure ne pas regretter son choix d’être venu s’installer ici : « Tout le monde m’avait déconseillé de venir à Mame, mais la stratégie a été payante, parce qu’il y a une attraction médiatique et une interaction des acteurs. C’est un bel outil en devenir. Pour l’heure, oui les travaux c’est dérangeant mais les équipes du chantier sont très respectueuses à notre égard et cela n’est pas facile pour elles non plus de devoir faire avec des entreprises déjà installées. »

Quoiqu’il en soit, sur place, les bruits de chantiers sont toujours bien présents en effet et risquent de se prolonger. Après le « plateau », correspondant aux anciens ateliers de l’imprimerie actuellement en cours d’aménagement, viendra le tour du sous-sol, puis de la partie de la tour pas encore restaurée, avec toujours une incertitude pour les bureaux au dernier étage dessinés par Jean Prouvé dans les années 50.

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Mame - Janvier 2018

Le HQ : un concurrent pour Mame ?

A quelques centaines de mètres de Mame, sur le boulevard Béranger, ouvrira dans quelques jours maintenant un autre Tiers-Lieu, financé par des investisseurs privés cette fois : Le HQ.

Depuis plusieurs mois, d’anciens locaux au dessus de La Poste du boulevard Béranger, ont été rachetés puis aménagés pour une somme d’environ 2 millions d’euros. L’idée : faire sur trois niveaux et 1000 m², un lieu de coworking dernier cri. Ici tout est pensé pour que les entreprises y soient bien dès le départ. A la tête des travaux, Benoït Koenig, investisseur immobilier qui s’est tourné vers Julien Dargaisse, le président de l’association Palo Altours et dirigeant de la start-up « Interview App » pour créer ici un espace de coworking ambitieux.

Au premier étage, on trouvera un espace café connecté et en libre accès, ainsi qu’un espace de formations-conférences louable. Au dessus se trouvera le cœur du HQ, son espace de coworking pouvant accueillir une soixantaine de personnes. A 250 euros HT le mois, la location comprend un accès total au HQ (avec accès aux salles de réunion, domiciliation de l’entreprise…). Enfin au troisième étage, d’autres bureaux « plus fermés pour des réunions » seront également disponibles pour les résidents. « L’idée est d’aider les entreprises à se développer, de créer une communauté pour faire du business ensemble« .

Un lieu qui s’étend donc sur 1000 m² dans un style complètement moderne tant au niveau du design que de la fonctionnalité. Faut-il y voir un concurrent pour Mame ? « Non » pour Thibault Coulon pour qui l’émergence de tels lieux est au contraire le signe du dynamisme qui règne dans l’agglomération tourangelle. « Il y a de la place pour tout le monde » dit-il, rejoint par Julien Dargaisse dans ces propos : « Le HQ est une offre complémentaire, d’ailleurs on a très peu de monde venant de Mame parmi ceux qui veulent un bureau au HQ. Plus il y a de lieux qui ouvriront mieux ce sera pour le territoire ».

Oui mais à l’heure où les critiques pleuvent sur Mame et ses travaux interminables, difficile de ne pas voir dans le HQ une offre alternative séduisante. Difficile, d’autant plus que les activités de l’association Palo Altours comme les start-up week-end ou les coding goûters vont dorénavant être étroitement liées au HQ. (Ndlr : Palo Altours s’était déjà quelque peu éloignée de Mame suite à la sélection d’Interfaces, à son insu, pour l’animation du lieu totem de la French Tech Loire Valley).

Visuels d'architectes du futur HQ. (c) Stadler Design Studio

Mame : Un lieu créateur d’emplois ?

Plus que la durée des travaux ou l’éventuelle concurrence, l’emploi sera un critère qui incontestablement fera pencher Mame du côté de la réussite ou de l’échec. Combien de créations réelles d’emplois aujourd’hui ? Les chiffres restent vagues et évoluent au gré des allées et venues des entreprises. A Objet Domotique, société qui a remporté le « Booster Camp » l’an passé, la société emploie aujourd’hui 10 personnes avance son fondateur Guillaume Tessier, avec un objectif de passer à 29 d’ici un an. Un fort développement que l’on ne retrouve pas partout. Si Thibault Coulon a fixé un objectif de 100 emplois créés, aujourd’hui il faut reconnaître que si quelques start-ups sont nées ces derniers mois dans les locaux de Mame comme Roze’nn ou encore ConnecteSport – via l’accélérateur « Le Chateau » lancé l’an dernier -, beaucoup de start-ups présentes existaient déjà avant et ont simplement déménagé à Mame en venant des Pépinières d’entreprises présentes au Sanitas ou à Joué ou encore de bureaux privés.

Quant à la nature des emplois créés, il est difficile d’avoir des chiffres précis dans un milieu à la pointe de l’uberisation. Royaume des TPE (très petites entreprises), Mame mélange beaucoup plus d’associés, de « collaborateurs freelance » et même de stagiaires que de salariés et d’emplois stables. On assiste même parfois à des pratiques discutables. « Un de nos profs , également entrepreneur, nous a fait intervenir en travaux pratiques sur ses projets professionnels et on a compris qu’il s’en servait pour son business derrière. Ce sont des pratiques qui ne sont pas rares et qui se savent mais tout le monde se tait » témoigne ainsi une élève en école supérieure à Tours.

Mame - Janvier 2018
Mame - Janvier 2018

Culture communication

Entreprises inventant un nouveau modèle, les start-ups bousculent les codes à tous les niveaux et l’assument pour la plupart pleinement. Cité dernièrement comme une réussite de Mame, Monsieur Marketing, agence de communication, lancée par Antony Hamon et Sarah Belli, entre complètement dans ce cadre. Avec une communication ciblée sur les réseaux sociaux, une stratégie de visibilité grâce à des partenariats clés (Union Tours Basket Métropole, Tours Volley Ball) et une politique tarifaire dans la fourchette basse des standards habituels, l’équipe de Monsieur Marketing s’est rapidement faite un nom et a multiplié les contrats comme dernièrement avec l’association du Vieux Tours Dynamique. « On recherche surtout à travailler sur des projets qui nous parlent, parce que c’est là où on peut être efficaces. Je le répète souvent, mais la communication ce n’est pas cher, parce que derrière cela permet d’augmenter son chiffre d’affaires. Je n’ai pas peur de garantir à mes clients des retombées économiques » explique Antony Hamon qui reconnaît lui aussi « casser les codes habituels », quitte à agacer dans le milieu de la communication.

Avec une communication rodée et très présente sur l’extérieur, les start-ups sont en recherche de visibilité permanente. Une ultra-communication qui tend à devenir le standard, avec parfois l’impression qu’avant de chercher à développer un produit ou un service, l’enjeu est avant tout de capitaliser sur l’image. « La communication est indispensable  parce que le but d’une start-up c’est de créer un modèle qui n’existe pas donc il faut communiquer sur sa marque en effet pour attirer l’attention » explique Guillaume Tessier. Ce dernier, entrepreneur depuis plus de 20 ans, reconnaît un changement net : « Je suis entrepreneur depuis plusieurs décennies et ce que je fais en tant que start-uper aujourd’hui n’a rien à voir avec tout ce que j’ai fait jusque-là ». Et ce dernier d’évoquer notamment des logiques financières différentes mais aussi « la réticence des financeurs qui ont des logiques d’entreprises classiques alors que le principe d’une start-up est qu’elle n’a justement pas de garanties ou de fonds ».

Selon une étude de l’INSEE publiée en 2016, en France, sur les 10.000 start-up recensées ces cinq dernières années, 90% n’ont pas franchi le cap des cinq ans. « Le propre d’un start-uper c’est d’échouer » poursuit Guillaume Tessier, « la start-up n’est pas dans un rail mais elle pivote en permanence, elle se réinvente sans cesse. Il y a un facteur risque important mais qui est corrélé à celui de développement qui l’est tout autant ».

Guillaume Tessier (en orange) lors du Booster Camp 2017 à Mame

Le poids dans l’économie locale ?

Dès lors la question du poids dans l’économie locale se pose, d’autant plus quand comme à Tours ou Orléans, l’investissement est en partie public. Un investissement assumé aujourd’hui par Tours Métropole qui en plus du bâtiment Mame contribue à hauteur de 2 millions d’euros au fonds d’investissements créé pour la French Tech Loire Valley (sur 21 millions d’euros).

De quoi donner l’impression à d’autres entreprises sur le territoire d’être laissées pour compte. Pour Pierre Commandeur, élu référent à l’économie numérique à la Région Centre-Val de Loire, « la difficulté est que la la démarche French Tech c’est de se concentrer sur les start-ups. Les entreprises classiques peuvent se sentir exclues, d’autant plus que les start-ups ont une forte culture de la communication, mais je pense que cela reste un ressenti. Il faut les intégrer et utiliser la dynamique qui se créé pour agir sur l’ensemble du territoire ».

Pourtant en dehors de quelques exemples de réussite comme les Code Troopers (qui développent des applis pour des grandes entreprises notamment) ou encore GeoVelo qui vient de réussir une levée de fonds de 600 000 euros, c’est en dehors de Mame que les plus belles réussites se font aujourd’hui jour à Tours, à l’instar de l’entreprise My Serious Game et sa croissance exponentielle, ou encore Cyrès, créée en 2002 et spécialiste en Data-Center. Des exemples qui montrent qu’en Touraine comme ailleurs, l’économie numérique peut être source de développement et d’emplois.

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