Depuis la relance des guinguettes au début des années 2000, Tours et son agglomération ont redonné toute sa place à un certain esprit d’art de vivre estival sur les bords de Loire et du Cher. Portées notamment par le succès de Tours sur Loire, ces adresses sont devenues des rendez-vous incontournables de la belle saison, mêlant concerts, restauration, convivialité et animations familiales. Mais une nouvelle tendance s’affirme désormais : celle des food-courts et des lieux hybrides de loisirs et de restauration. Une évolution qui s’inscrit dans un mouvement plus large observé dans toutes les grandes villes de France, avec une recherche de diversité pour les consommateurs.
Depuis le début des années 2000, la relance des guinguettes a réinstallé cette culture populaire au cœur des sorties estivales. Porté par l’association Le Petit Monde, Tours sur Loire en a été le symbole le plus visible dès 2005 : une occupation festive de l’espace public en bord de Loire, pensée comme une place de village éphémère où restauration, musique, théâtre de rue, danse, cinéma en plein air et animations familiales cohabitent pendant plusieurs mois.

Vingt ans plus tard, ce modèle s’est diffusé à Saint-Avertin, Rochecorbon, Montlouis-sur-Loire et sur d’autres rives du Cher et de la Loire (Chinon, Montbazon, Ballan-Miré…). Mais les projets apparus ces dernières saisons montrent que la carte des sorties s’est nettement élargie. À côté des guinguettes historiques, de nouveaux formats revendiquent une identité encore plus hybride : food-court en plein air, plage artificielle, parc de loisirs, espace événementiel, urbanisme transitoire… L’idée est de se démarquer via un concept identificateur fort.
Le basculement se lit dans plusieurs exemples sortis de terre ces derniers mois : La Cantine Pop, ouverte le 30 avril 2026 à Tours Nord, assume l’idée de faire surgir un lieu de vie dans une zone commerciale jugée « un peu terne ». Le Soleil Plage (dont 37 degrés est partenaire) installe une plage urbaine avec piscine chauffée, du sable et des transats dans un environnement industriel à St-Pierre-des-Corps. À Montlouis-sur-Loire, Ligaya adosse sa nouvelle guinguette à un parc de loisirs déjà existant…
Un peu différent car en intérieur, mais La Belle Vue, avec son double attrait : food-court au rez-de-chaussée et roof-top dans les étages, répond également quelque-part à cet élargissement de l’offre de loisirs et de consommation… À chaque fois, le même glissement apparaît : l’été ne se limite plus au paysage ligérien, il devient un concept mobile et adaptable malgré des identités différentes au départ.
La guinguette comme point de départ
Pour comprendre cette mutation, il faut repartir de ce que les guinguettes ont produit. Elles n’ont pas seulement proposé des tables au bord de l’eau ; elles ont incité les habitants à se réapproprier des espaces auparavant traversés plus qu’investis.
À Tours, les quais de la Loire sont devenus une référence en la matière. À Saint-Avertin, Port Avertin a renoué, depuis 2010, avec la tradition des guinguettes d’antan le long du Cher. À Rochecorbon, où les premières guinguettes remontent au XVIIIe siècle, l’actuelle adresse a réactivé dès la fin des années 1990 un imaginaire fait de piste de danse, d’orchestres populaires, de restauration familiale et de coucher de soleil sur la Loire.
Ce modèle a installé des habitudes durables pour le public et créé des exemples à suivre avec des projets qui se développent au fur et à mesure.
À Tours sur Loire, plusieurs espaces coexistent désormais, de la guinguette principale à Chez Dupont sous la bibliothèque, du Foudre près des Tanneurs à Tours-sur-Plage sur la rive Nord. 4 espaces avec chacun leur propre esthétisme. À Port Avertin, concerts, cinéma en plein air, bals populaires, marchés nocturnes, ateliers et locations de bateaux électriques composent une offre qui dépasse largement la simple combinaison bar-restauration.

La guinguette- au sens que l’opinion publique en fait – est ainsi devenue un laboratoire de sociabilité : un lieu où l’on peut manger, danser, écouter, flâner, regarder les enfants jouer ou simplement rester et flâner. Et il n’est pas rare que les espaces réservables affichent complet.
Cette matrice nourrit aujourd’hui les nouveaux lieux. Ceux-ci ne rompent pas avec l’esprit guinguette ; ils en reprennent même les codes avec la promesse de convivialité, de détente, de programmation musicale et culturelle, tout en déplaçant le concept dans d’autres zones géographiques mais aussi en l’inscrivant dans une logique plus entrepreneuriale, scénarisée et événementielle.
La Cantine Pop, laboratoire dans une zone commerciale
Le cas de La Cantine Pop résume bien ce changement. Le projet, en préparation depuis plus d’un an et demi, a ouvert dans le nord de Tours avec l’ambition affichée d’apporter un « véritable vent de fraîcheur » à une zone commerciale décrite comme « un peu terne ». Les couleurs « flashy rose et bleu » ne relèvent pas seulement du décor : elles servent une stratégie de transformation symbolique. L’enjeu consiste à fabriquer une destination là où le paysage urbain n’en promettait pas spontanément une.
Au lancement de La Cantine Pop, fin avril, son créateur, Pierre Genot, nous expliquait ainsi vouloir « mettre le paquet » sur la programmation, les activités et les offres culinaires. Cette formule dit beaucoup de la nouvelle concurrence estivale : il ne suffit plus d’ouvrir un bar ou une terrasse, il faut proposer un récit, une ambiance, des animations, des rendez-vous et une identité immédiatement reconnaissable.
La Cantine Pop s’inscrit aussi dans l’urbanisme transitoire : le site n’a pas vocation à « perdurer en l’état », mais à tester des usages et à marquer les esprits et pour celles et ceux qui y travaillent l’obligation de devenir rentables rapidement au regard du statut éphémère annoncé.

Ce type de projet révèle une évolution majeure : la sortie estivale se décentre. Elle peut désormais naître dans une périphérie, sur un parking, dans une friche ou un site temporaire, à condition d’y installer assez de signes pour transformer l’endroit en destination.
De quoi toucher également un public plus large, moins centré sur le cœur de ville ou d’agglomération. Au Soleil, le public vient par exemple en nombre de l’est tourangeau : La Ville aux Dames, Montlouis ou encore Vouvray…
Le Soleil Plage, ou l’été comme décor de vacances
Après le succès de sa version « guinguette d’hiver », Le Soleil accentue cet été cette logique de scénarisation qui devient encore plus explicite. Le projet est ainsi décrit comme une nouvelle aventure : « On aime faire des choses différentes et inventer des projets. C’est comme si on ouvrait un nouveau lieu » nous présentait ainsi Nicolas Stadler, l’un des gérants. Le pari est assumé : « On a eu envie de recréer un petit bout de Sud de la France à St-Pierre-des-Corps. On a créé une terrasse en bois, on a fait un espace plage de 400 m² avec sable, transats, parasols… et on a installé deux restaurants », détaillait-il.
A l’inverse des guinguettes traditionnelles, le concept se différencie ainsi par le simple fait que le projet ne part pas d’un paysage naturel, mais il le fabrique et le transforme dans un esthétisme pensé en amont qui n’allait pas de soi au départ dans l’environnement occupé.

Ligaya, la guinguette augmentée par les loisirs
À Montlouis-sur-Loire, Ligaya propose un autre visage de cette hybridation. Depuis son ouverture au public en juin 2025, le site s’est positionné sur des activités de plein air originales et électriques : karting aquatique, drift, défis ludiques, parcours sportifs, e-foil, formules pour familles, groupes et entreprises. Selon l’équipe, près de 15 000 visiteurs ont découvert l’expérience en un an. L’ouverture de La Guinguette Ligaya, depuis le 30 avril et jusqu’à fin septembre, vient prolonger cette dynamique en ajoutant un lieu de vie à un parc de loisirs.
Installée face à l’étang des Marais, la guinguette mise sur une terrasse spacieuse, des espaces de détente, une vue sur l’eau, une ambiance musicale maîtrisée, des concerts, des brunchs, des jeux, des soirées à thème et des interventions d’artistes locaux. L’offre culinaire prolonge l’identité du lieu avec des produits de saison, des boissons locales, des spécialités artisanales et une attention portée aux circuits courts.
Ligaya illustre une autre tendance : la polyvalence. Le site accueille aussi des séminaires, anniversaires, EVG, EVJF et événements professionnels, avec la possibilité d’associer activités et restauration. Il devient à la fois guinguette, parc de loisirs et espace événementiel. La sortie estivale prend alors la forme d’un produit modulable, capable de s’adresser à des publics différents selon les jours et les horaires.

Une économie du loisir plus privée et plus assumée
Derrière ces exemples, une autre évolution apparaît : la différenciation des modèles économiques avec d’un côté un modèle fortement lié aux collectivités et aux associations culturelles, de l’autre une économie plus privée du loisir estival.
Les premières guinguettes contemporaines ont en effet souvent été pensées par les villes avec des associations, avec à la clé des financements publics et des délégations de service public. Tours sur Loire reste emblématique de cette logique : Le Petit Monde y conçoit une programmation pluridisciplinaire, largement gratuite, tournée vers l’accès à la culture pour tous, sur la base d’un cahier des charges de la collectivité qui entraîne différentes obligations de service public. En contrepartie, l’association touche des subventions de la ville de Tours. (On vous expliquait tout le fonctionnement dans cet article). Le système est peu ou prou similaire pour Saint-Avertin avec des sommes moins conséquentes.
Les opérateurs privés ne portent pas les mêmes contraintes, ni les mêmes promesses. Ils doivent rentabiliser des installations sur leurs fonds propres, salarier des équipes, investir dans le décor, la communication, la programmation et l’offre culinaire.
Le loisir devient alors un marché à part entière, même lorsqu’il continue de produire de la convivialité. Parmi les guinguettes historiques, citons néanmoins le cas de Rochecorbon, dont le projet est privé depuis le départ et repose en partie sur l’offre de restauration avec sa capacité de près de 1000 places assises qui est un élément clé de la rentabilité du lieu (les bals dansants y sont également payants).

Parmi les nouveaux projets que l’on a cités, tous sont portés également par des acteurs privés. Et s’ils reprennent en partie les codes des guinguettes historiques, la logique de rentabilité est encore plus présente, les seules sources de revenus étant le chiffre d’affaires généré lors des périodes d’ouverture. Ce qui peut renforcer les besoins de communication, de différenciation ou simplement d’identification pour affiner sa stratégie (et donc rentabilité) vers un segment plus resserré que l’esprit tout populaire des guinguettes du départ.
Une nouvelle géographie des sociabilités estivales
La multiplication des lieux permet néanmoins une diversification de l’offre qui fait que chacun peut s’y retrouver, que ce soit en terme d’ambiance, d’atmosphère, de programmation mais aussi de tarifs. In fine, c’est une nouvelle géographie des sociabilités estivales qui se dessine ainsi. Tours sur Loire continue de faire battre le cœur ligérien de l’été, Port Avertin prolonge l’esprit familial au bord du Cher, Rochecorbon entretient le patrimoine vivant de la danse et du repas populaire. Mais La Cantine Pop avec son laboratoire transitoire, Le Soleil Plage et son imaginaire balnéaire ou Ligaya et son concept parc de loisirs/guinguette déplacent les habitudes avec des formats hybrides qui répondent à une sorte de fragmentation des envies, tout en dynamisant le territoire par le maillage que ces nouveaux lieux procurent.









