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L’anakinra, une nouvelle piste pour traiter les malades du Covid-19

 

On vous a déjà parlé de l’hydroxychloroquine ou de l’hydrocortisone comme médicaments possibles pour soigner les personnes infectées par le coronavirus. Le 1er pourrait éviter une aggravation de l’état des malades hospitalisés. Le second serait potentiellement efficace pour réduire la durée d’un séjour sous respirateur artificiel. Et entre les deux, quand quelqu’un est placé sous oxygène, quels moyens pour éviter une surinfection et un transfert en réanimation ? Ces derniers jours on a entendu parler du tocilizumab. Ce n’est pas tout. Plus les semaines passent, plus le champ de la recherche s’élargit. Dernière piste en date : le recours à l’anakinra. Le CHU de Tours est en première ligne pour en évaluer l’efficacité.

Alexandra Audemard-Verger est docteure en médecine interne, spécialisée dans l’immunologie clinique. Précédemment en poste à Caen, elle a rejoint Tours il y a quelques mois dans le but d’y faire de la recherche en plus du soin des malades. Ça fait seulement quelques jours qu’elle est au contact des patients de l’unité Covid de l’hôpital Bretonneau mais plus d’un mois qu’elle planche sur une hypothèse de traitement : « Je me suis intéressée aux causes des décès. En consultant la bibliographie j’ai constaté qu’ils pouvaient entraîner une inflammation consécutive à une suractivation du système immunitaire » nous explique-t-elle. Ces fameux orages de cytokine dont vous avez peut-être entendu parler, autrement dit le corps humain qui surréagit face à l’agression du virus.

L’enjeu est de mettre au point une parade pour calmer le jeu, l’emballement du système immunitaire pouvant être à l’origine de la mort. « C’est comme s’il y avait un incendie sur le poumon et qu’on arrivait avec un extincteur » éclaire Alexandra Audemard-Verger. Son projet « écrit en 10 jours et 10 nuits » s’appuie sur une molécule baptisée l’anakinra, administrée en piqûres et déjà utilisée pour traiter des maladies auto inflammatoires, par exemple d’origine génétique. Sur le marché depuis une dizaine d’années, cette protéine « peut être administrée dès l’âge de 8 mois chez les enfants ». Elle a la faculté d’empêcher l’inflammation en se fixant sur les cellules.

Un recours possible pour des patients âgés qui ne supporteraient pas la réanimation

Dans le cas du Covid-19, l’anakinra concernerait seulement une petite partie des malades : celles et ceux qui sont dans un état sérieux, sous oxygène mais pas en réanimation. L’objectif est justement d’éviter de les placer sous respirateur artificiel. « On cherche à éviter une aggravation de leur état car on sait que la mortalité est élevée en réanimation, notamment pour des patients âgés. Le but est aussi de limiter la durée de l’oxygénothérapie et celle du séjour à l’hôpital » éclaire Alexandra Audemard-Verger. Son étude mobilise 47 établissements publics et privés à but non lucratif dans toute la France (Paris, Bordeaux, Limoges, Marseille…). Elle portera sur 240 personnes infectées par le nouveau coronavirus apparu fin 2019 : 120 qui recevront le traitement, et 120 recevront les soins courants pour cette pathologie.

A la différence des études sur la chloroquine ou la cortisone, celle-ci n’est pas réalisée en double aveugle. C’est-à-dire que les médecins savent qui reçoit le médicament et qui bénéficie du protocole de soins général. Il n’y a aucun patient qui reçoit un placebo (trop difficile d’en fabriquer un dans des délais courts, d’après le médecin du CHU). « Cela ne biaisera pas le résultat car on se basera sur des critères objectifs : est-ce que la personne est en vie, ou pas. Est-ce qu’il a fallu l’intuber, ou pas » rassure néanmoins la spécialiste. Ce bilan est établi au bout de deux semaines.

Un processus pour éviter les effets secondaires

Baptisé ANACONDA, le protocole vient tout juste de commencer. Pour l’instant aucun patient n’est concerné à Tours mais il y en a 1 à La Roche-sur-Yon en Vendée, 1 à Poissy (Yvelines) et 1 à St Quentin dans l’Aisne. Le traitement dure dix jours avec des injections toutes les 6h dans un premier temps puis toutes les 12h. Des examens sont réalisés régulièrement jusqu’à 28 jours après le début de l’essai thérapeutique (par télémédecine si retour à domicile après guérison). En cas de détérioration de l’état de santé et de placement en réanimation, il est possible de poursuivre l’administration du médicament (sauf avis médical contraire). Des effets secondaires sont envisageables comme avec tout médicament (risque de surinfection bactérienne, baisse du taux de globules blancs ou inflammation du foie). Afin de prévenir le risque de surinfection, les patients seront tous traités par antibiotiques et bénéficieront de contrôles du foie et des globules blancs.

Tours n’est pas le seul hôpital à s’intéresser à l’anakinra contre le Covid-19. D’autres études testent son éventuelle efficacité en Belgique, en Australie ou à Paris. Dans le cas d’ANACONDA, le projet mobilise une demi-douzaine de professionnels tourangeaux (pharmacien, infirmière, attachée de recherche, juriste). Comme l’épidémie a tendance à ralentir, le recrutement de patients consentants devrait prendre un certain temps. Les résultats ne seront pas connus avant plusieurs mois après les contrôles réglementaires. Une analyse intermédiaire est prévue à la moitié de l’étude, « afin de pouvoir éventuellement arrêter l’essai plus tôt et après avis d’un comité indépendant si le signal est nettement positif » précise le Dr Alexandra Audemard-Verger.


Un degré en plus :

Si le médicament a été fourni gracieusement par le laboratoire, le protocole nécessite tout de même de rassembler 300 000€. Un appel aux dons a donc été lancé via le Fonds de Dotation du CHU de Tours et en ce 1er week-end de mai confiné, les internautes sont invités à s’inscrire à une course virtuelle de 5km moyennant 6€ pour participer au financement de l’opération.

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