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Incendie de Notre-Dame : le précieux éclairage d’un architecte tourangeau

Bertrand Penneron est un architecte reconnu à Tours… C’est notamment lui qui a supervisé le chantier du dôme de la Basilique Saint-Martin achevé en 2016. Et il a travaillé sur d’autres monuments religieux, comme l’église de Saint-Quentin-sur-Indrois (2002) ou la restauration tout juste achevée de l’église d’Epiais (Loir-et-Cher) ravagée par un incendie en 2012. Voilà donc un homme qui connait bien les contraintes inhérentes aux travaux sur des édifices patrimoniaux, un expert parfait pour mieux comprendre les enjeux à la suite de l’incendie de Notre-Dame de Paris lundi 15 avril. Interview.

Après un tel événement sur un monument historique, quelle est l’urgence ?

Il faut d’abord sauvegarder ce qui est encore sauvegardable et consolider tout ce qui risque de tomber. Cela commence par le démontage de l’échafaudage installé pour les travaux de restauration de la charpente, par ailleurs monté par la même entreprise que celle intervenue sur la Basilique Saint-Martin de Tours. Cette structure est en métal, elle a donc été déformée par l’incendie. C’est même bizarre qu’elle ait tenu autant. Désormais, il va falloir l’enlever sans rien abimer puis faire attention à l’état des murs. Sous 2-3 mois, il faudra installer un parapluie comme ce que l’on avait fait pour la Basilique, en l’occurrence une structure qui ne touche pas le monument et qui entourera la nef pour empêcher la pluie de rentrer. On couvre et on attend car vu la quantité d’eau utiliser il y aura de l’humidité pendant un moment, il faudra faire attention au développement éventuel de champignons dans quelques mois. Et puis installer une poutre à la hauteur des deux trous percés dans la nef lors de la chute de la flèche. Et d’autres poutres pour éviter que les murs bougent et s’écartent. S’ils prennent le vent, ils risquent de tomber.

Êtes-vous surpris de l’ampleur de l’incendie ?

Je pense que les pompiers ont été très forts, très stratégiques : ils ont compris qu’ils n’arriveraient pas à éteindre le feu et ont protégé les grandes tours ainsi que les transepts en les arrosant pour éviter que l’incendie se propage. Ils n’ont pas cherché à l’éteindre pour ne pas amener plus d’eau dans la nef qui aurait pu s’effondrer. L’objectif était plutôt de circonscrire le sinistre. C’est aussi pour cela qu’on ne pouvait pas utiliser de canadair : au-delà du danger pour le public, l’eau aurait démoli les voûtes.

« Je pense qu’il y a peu de chances pour que l’on reconstruise Notre-Dame à l’identique. »

Doit-on parler de restauration ou de reconstruction de Notre-Dame ?

C’est tout l’enjeu, ça va faire débat et c’est un sujet très intéressant. Quand on parle de restauration, on revient sur un état prédéfini. Quand on parle de reconstruction, on reconstruit quelque chose. Ça devient presque un nouvel ouvrage. Autre débat : quand vous dites ‘je restaure’, ok, mais je reviens à quel état ? Celui du XIIème siècle ou celui juste avant l’incendie ? Je pense qu’il y a peu de chances pour que l’on reconstruise cette cathédrale à l’identique. Prenons l’exemple de la charpente : le bois sèche de 5mm par an. Pour avoir des poutres comme celles de Notre-Dame cela demande donc 70 ans : ça ne se fait plus pour des raisons économiques, d’autant qu’il faudrait des centaines d’arbres. Je suis quasiment certain qu’ils ne vont jamais reconstruire la charpente en bois. Ce ne serait pas loin d’être idiot. Aujourd’hui on a des matériaux plus performants comme le titane, plus léger, ou le béton utilisé pour la cathédrale de Reims. D’autant qu’avec ça il y a moins de risques d’incendie. De plus, si on fait une charpente en bois, est-ce qu’elle sera capable de supporter le poids des murs (si l’on ne retrouve pas des arbres du calibre de ceux en place depuis la construction, ndlr) ?

Emmanuel Macron a promis de rebâtir Notre-Dame en 5 ans, est-ce possible ?

Non, dans 15 ans ce ne sera même pas fait. D’abord il va falloir faire des études et des sondages. Et se poser de vraies questions intellectuelles : quelle époque on privilégie pour la restauration ? Par exemple, les historiens de l’architecture n’aiment pas trop Viollet-le-Duc et pensent qu’il a massacré une partie du patrimoine. Alors est-ce que l’on reconstruit la flèche ? Le premier ministre a dit qu’il lançait un concours d’architectes, cela risque donc d’être autre chose. Cela dit, j’ai entendu une chose très belle après l’incendie. Un évêque qui disait que c’était malheureux, mais que cela faisait partie de la vie d’un bâtiment. Qu’il fallait se retrousser les manches et qu’on avait la possibilité de faire une nouvelle strate de l’histoire de Notre-Dame. La restauration à l’identique ne sera jamais à l’identique : la charpente a brûlé, on a perdu à jamais un patrimoine.

Qu’elle ait tenu 850 ans, c’est déjà une prouesse ?

C’est extraordinaire mais c’est grâce à la restauration. On pense que le patrimoine est éternel, mais il faut l’entretenir. Une cathédrale c’est pratiquement un chantier en permanence, c’est ce qui la maintient en vie. Une cathédrale qui ne serait pas restaurée, en moins d’un siècle il n’en reste plus grand-chose. Au bout de 50 ans, le bois pourrirait. Donc si Notre-Dame a tenu si longtemps c’est parce qu’on a considéré qu’elle faisait partie du patrimoine et qu’on l’a restaurée. Maintenant il ne faut pas penser que ce que l’on fera sera moins bien que ce que faisaient les anciens : on est capables de réalisations plus performantes grâce à notre intelligence et notre savoir-faire.

Quels sont les matériaux les plus résistants au feu ?

Pas le métal car il se déforme très vite si quelque chose brûle à côté car il ne brûle pas de façon naturelle mais dans une église une charpente en métal ce n’est pas forcément très risqué car peu de choses peuvent brûler autour et qu’on peut le protéger avec des peintures résistantes. Après il y a le béton qui ne brûle pas et résiste longtemps à la flamme ou le titane.

Vous recevez encore beaucoup de demandes pour des charpentes en bois ?

Oui sur de l’habitat, mais pour de grosses sections cela devient compliqué. Dès que l’on intervient sur du patrimoine, souvent, on ne refait pas ex nihilo, on raccommode avec l’existant et les sections (l’épaisseur des poutres, ndlr) sont moindres. On trouve facilement des sections de 20 par 20, mais des sections de 80 par 80 voire plus comme il devait y avoir à Notre-Dame on n’en a plus.

« Sur un chantier patrimonial, le risque d’incendie est immédiat. »

Qu’est-ce qui importe quand on sélectionne du bois ?

On prend principalement du chêne, du peuplier pour les granges à l’époque. On peut imaginer utiliser du bois exotique – mais quelle folie – ou du châtaigner mais ce serait difficile de trouver de grosses sections. Donc il ne reste que le chêne. Sauf que s’il n’a pas bien séché, on a des déformations incroyables. J’ai fait des projets de grosses charpentes, ou cela bougeait d’un, deux à trois centimètres comme pour le château de Mick Jagger.

Vous avez directement travaillé sur des monuments historiques et religieux, comment avez-vous abordé ces chantiers ?

Pour la Basilique de Tours, on a fait face à une couverture en plomb mal conçue à l’origine parce qu’elle reposait sur des briques en plâtre. La condensation s’infiltrait et il fallait la réparer tous les 50 ans. Sur la fin, le plâtre commençait à ne plus tenir et le plomb avait tendance à tomber. Nous avons donc restauré, mais en même temps nous avons changé la conception. En lieu et place de la brique, nous avons mis en place une charpente en bois dans le but de créer une ventilation qui évite les phénomènes de condensation. Tout cela en gardant le même volume, au centimètre près. Et maintenant, on est parti pour un siècle !

Les questions de sécurité incendie sont-elles au cœur du projet ? Comment sont-elles traitées ?

Dans les chantiers de monuments historiques, il y a un protocole : il est interdit de fumer et dès qu’on a recours à quelque chose qui fait une flamme comme un chalumeau ou même une scie qui fait des étincelles on le déclare et on ne l’utilise jamais après une certaine heure. Ensuite à la fin du chantier, on fait le tour pour voir s’il n’y a pas un petit feu. Cela peut arriver, et c’est peut-être ce qu’il s’est passé à Notre-Dame : une étincelle qui couve puis à un moment ça pète avec un petit coup de vent. Ça part d’un coup, et on ne peut plus l’éteindre. Ce sujet devient donc vite une problématique : le risque d’incendie est immédiat. Les normes existent, après la question c’est de savoir si elles sont toujours suivies ? Peut-être que l’on devrait renforcer le gardiennage sur ce type de chantier, par exemple pour veiller en cas de court-circuit.

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