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Coronavirus au CHU de Tours : l’enjeu de la rééducation post-réanimation

 

Il y a quelques jours nous interrogions le Pr Louis Bernard du CHU de Tours sur les séquelles possibles du coronavirus pour les cas les plus graves. Sans surprise, il nous répondait qu’en raison de l’irruption récente de cette maladie on ne pouvait pas savoir précisément à quoi s’attendre. Les soignants vont donc porter un soin tout particulier au suivi des patients accueillis dans les services hospitaliers, en particulier ceux qui sont passés en réanimation. Depuis 5 ans, l’hôpital tourangeau est d’ailleurs pionnier pour la surveillance de ce que l’on appelle le « syndrome post-réanimation ».

« C’est une entité clinique réelle qui doit être recherchée et – le cas échéant – prise en charge » résume Youenn Jouan à propos du syndrome post-réanimation. Le docteur tourangeau coordonne les soins proposés aux patients qui sortent de réanimation au CHU de Tours. Habituellement, il s’agit de personnes victimes de traumatisme crânien ou de pathologies respiratoires, de la grippe aussi suivant la virulence de la maladie en hiver. 30 à 80 par an pour l’établissement. Mais avec l’apparition du coronavirus Covid-19, le nombre d’individus nécessitant une assistance respiratoire explose subitement : une soixantaine en simultané ces derniers jours. Un traitement réservé aux cas les plus sérieux, qui se prolonge parfois sur une quinzaine de jours et peut avoir des conséquences à long terme, bien après la sortie de l’hôpital :

« On peut observer des séquelles à différents niveaux. Un développement de l’anxiété, d’un état de stress post-traumatique, des troubles dépressifs ou de l’attention, des pertes de mémoire. Les patients perdent beaucoup de masse musculaire, leurs articulations sont enraidies, ils peuvent avoir des douleurs pendant des mois… Leur qualité de vie peut se trouver extrêmement altérée jusqu’à 5 ans après la réanimation. »

Plus le temps passé sous assistance respiratoire est long, plus le retour à la normale risque d’être compliqué. « Il est probable que les sédatifs que l’on utilise jouent aussi un rôle même s’ils sont nécessaires pour que le malade soit ventilé correctement » détaille Youenn Jouan. Sur tous ces sujets, les médecins ne sont pas encore emplis de certitudes : « Cela fait une dizaine d’années que l’on s’intéresse aux séquelles après la réanimation » précise le docteur. Et 5 ans que le CHU de Tours est particulièrement impliqué dans l’établissement d’un programme de rééducation. « Le déclic a été donné par l’accumulation de données scientifiques. Avant on ignorait les séquelles ou on ne les connaissait pas bien. »

Une rééducation à petits pas

« Pour nous, la réanimation c’est un moyen technique pour que les patients restent vivants. Quand on en sort, on n’est pas guéri et on reste extrêmement faible » raconte Youenn Jouan. Un exemple : passer du lit au fauteuil est déjà un grand effort.

« C’est comme faire du sport. On commence par 30 minutes, puis 1h. On y va petit à petit. Certains malades sont encore sous oxygène à ce moment-là On gagne petit à petit. »

Chaque cas est différent. Néanmoins, un protocole global a été imaginé pour le suivi des personnes entrées en réanimation au CHU de Tours, avec l’objectif de les aider à retrouver au plus vite une vie normale. Ce procédé en fonction avant la crise du coronavirus va mathématiquement monter en puissance dans les semaines qui viennent, en raison de l’afflux de malades placés sous assistance respiratoire.

Retour à domicile avec suivi, ou admission en service de rééducation

Tout commence quand les patients sont encore alités : « Dès qu’ils sont suffisamment stabilisés, une équipe de kiné intervient pour mobiliser leurs muscules. Plutôt on commence ce travail, plus la guérison sera rapide. » Quand leur état s’améliore, le travail se poursuit en service de médecine :

« Les collègues assurent la suite, pour qu’ils ne fassent pas de nouvelles complications. Ils les aident à gérer les douleurs. Puis selon la vitesse de la récupération ou l’âge des malades soit ils retournent à domicile, soit ils sont dirigés vers une unité de soins de suite et de réadaptation. »

Ainsi, vu le nombre de réanimations nécessaires pendant cette épidémie de coronavirus, il n’est pas exclu que les services de rééducation se retrouvent eux aussi bien encombrés voire débordés dans l’avenir. Un autre enjeu de la gestion de crise qu’il faudra finir par traiter. « Pour l’instant on n’a pas beaucoup de recul, les premiers malades commencent tout juste à sortir. »

La difficulté pour les équipes médicales, c’est que les syndromes post-réanimation ne se déclarent pas forcément tout de suite. « Il ne faut pas que ces malades se retrouvent isolés. Il y a un risque pour qu’ils développent un stress post-traumatique plus d’un mois après leur sortie de l’hôpital. Ils doivent donc être bien entourés » nous explique le praticien du CHU qui pointe aussi l’importance d’accompagner leurs proches, en particulier dans le contexte anxiogène du Covid-19 : « Ce sont des personnes qui ont vécu des situations stressantes, qui ont eu des nouvelles uniquement par téléphone, ne savent pas ce qu’il se passe. La réanimation est une sorte de boîte noire et elles aussi sont à risques, même si ça s’est bien terminé. »

Ce suivi « n’est pas formalisé », les soignants ne suivent pas un chemin direct et balise, mais avec le temps et l’expérience leur horizon s’éclaircit. « C’est un mélange entre un suivi par le CHU, le médecin généraliste ou les kinés en libéral » insiste bien Youenn Jouan qui a travaillé, par exemple, avec l’Espace du Souffle à Tours ou des ORL pour des patients qui avaient des problèmes de voix. Pour le coronavirus, le médecin mise sur le suivi par téléconsultation, par exemple pour des patients transférés depuis d’autres hôpitaux. Garder un lien avec les malades semble un aspect capital : « Souvent les gens se posent des questions pendant des semaines, parfois des mois. Ils se demandent s’ils ont eu des hallucinations. Certains reviennent visiter le service, y compris avec leur conjoint. Ils ont besoin de verbaliser, de voir et ils sont contents car ils ont parfois noué des liens forts avec les équipes. A l’inverse certain refusent catégoriquement de revenir. »

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