Politique

[Municipales] Les listes LREM à l’épreuve du contexte national

Deux campagnes qui se télescopent : d’un côté des listes qui tentent de convaincre les électeurs de les choisir lors des élections municipales dont le 1er tour est prévu le 15 mars. De l’autre des militants qui cherchent notamment à se faire entendre alors que le combat contre la réforme des retraites tombe dans la routine de l’actualité. Quand les uns croisent le chemin des autres, le face à face est parfois explosif.

« On s’y attendait. » Cette phrase on l’a beaucoup entendue jeudi soir au 1er meeting de campagne de Benoist Pierre à Tours. Le candidat LREM à la mairie a vu son discours perturbé par quelques dizaines de militants venus dénoncer la réforme des retraites et, plus globalement, la politique du gouvernement. Dans le lot : des Gilets jaunes, des membres de La France Insoumise ou des acteurs de la culture.

Arrivés incognito dans la salle des fêtes de l’hôtel de ville, les manifestants ont entrepris d’applaudir de façon ironique les propos de Benoist Pierre, parfois en plein milieu d’une phrase. Ils l’ont fait à de très, très nombreuses reprises. « Original » concède un élu après coup. Sur scène, l’homme au micro ne se laisse pas déstabiliser, poursuit son propos sans s’agacer. Un petit jeu qui dure jusqu’à ce que certains esprits commencent à s’échauffer côté LREM. La suite c’est une longue interruption du meeting : 20 minutes tendues qui commencent par des chants de slogans revendicatifs. « En réponse à cette provocation » Benoist Pierre appelle ses partisans à chanter La Marseillaise (sans réussir à couvrir la motivation des manifestants).

Peut-on mélanger politique locale et nationale ?

Les députés Philippe Chalumeau et Daniel Labaronne sont à la réunion et vont au contact. Des échanges s’engagent, parfois avec des mots durs : « Aux élections on nous donne le choix entre la peste et le choléra. Ça fait un an et demi que les gens sont dans la rue. La prochaine fois, je vais peut-être essayer le choléra » lance un homme qui sous-entend donc qu’il serait prêt à voter Rassemblement National face aux injustices dont il s’estime victime de la part du pouvoir en place.

La situation finit par s’apaiser quand Benoist Pierre s’engage à recevoir une délégation d’opposants quelques jours plus tard. Les manifestants partent en chantant et la réunion reprend devant une salle plutôt bien garnie.

meeting de Benoist Pierre, jeudi 06 février

A la sortie, le candidat réagit au happening : « Je pense que ce n’est pas le bon angle. On mélange les élections municipales à la politique nationale. C’est dommage qu’ils n’aient pas entendu mes propositions sur l’emploi ou la culture. » Autour de lui, on est gêné par la mauvaise image renvoyée par cette perturbation. Les vidéos tournent déjà sur les réseaux sociaux et une partie de l’opinion passera à côté du message municipal face au côté spectaculaire de l’événement. Néanmoins, on se félicite aussi d’avoir réussi à gérer l’incident sans violences et sans annuler complètement la réunion comme ce qui s’est par exemple passé dans le XXe arrondissement de Paris.

Des avocats également mobilisés

« On s’y attendait » disent donc les membres de l’équipe LREM, fatalistes. Benoist Pierre s’est tellement battu pour avoir le soutien officiel du parti présidentiel qu’il n’a pas d’autre choix que d’en assumer les conséquences. Pour déminer le terrain, il a rencontré le bâtonnier du barreau de Tours avant son meeting pour écouter les doléances des avocats. Interrogé par 37°, il semble avoir été sensible à ses arguments, notamment le risque de départ d’une cinquantaine de robes noires si la réforme des retraites va à son terme. Pas suffisant, apparemment : sans perturber le discours, un groupe d’avocats a brandi des pancartes hostiles à la réforme des retraites pendant toute la présentation du programme.

Benoist Pierre va-t-il passer toute sa campagne à devoir justifier l’action du gouvernement ? Il doit le craindre car dès que possible, il se dédouane, recentre le débat sur les questions locales : « Je ne peux que constater que cette position dépasse  largement les prérogatives d’une municipalité ou d’une métropole et je souhaite donc que le débat démocratique municipal, dans le cadre de la campagne pour les élections de mars 2020, puisse se dérouler sereinement autour des sujets qui concernent notre ville » écrit-il dans un communiqué tout en assurant qu’en dehors de ces coups d’éclat les retraites on ne lui en parle pas tant que ça au quotidien.

Oui mais même s’il minimise le soutien du parti présidentiel, cette élection reste politique avant tout et la politique ce sont aussi des idéaux de société. Benoist Pierre se glisse d’ailleurs dans les pas du « Macronisme » avec son ambition de former une liste d’ouverture, piochant à gauche et à droite, comme Emmanuel Macron l’avait fait en 2017. Le programme en lui-même se fond dans les valeurs macronistes du « en même-temps » : Politique fiscale foncière, ouverture vers les entreprises, plan pauvreté, création de tiers-lieux et autres incubateurs… Difficile dès lors de s’affranchir des comparaisons.

Incidents à Joué-lès-Tours

Vouloir échapper à la nationalisation des élections dans une ville comme Tours c’est un peu peine perdue. C’est possible pour une petite commune, délicat dans une commune où les partis ont encore un peu pignon sur rue même si leurs logos se font plus discrets sur les affiches. Certes les électeurs votent pour des enjeux locaux mais certains d’entre eux comme l’écologie sont étroitement liés à l’actualité nationale. Face aux sujets à la Une, le bulletin qu’ils choisissent peut aussi avoir valeur de message envers le gouvernement. Dans ce domaine, les Municipales de 2008 et 2014 forment de bons exemples, respectivement sous Nicolas Sarkozy et François Hollande. Dans les deux cas, les opposants aux présidents sont sortis grandis du scrutin au niveau national comme à l’échelle de Tours.

En Indre-et-Loire, Benoist Pierre n’est pas le seul candidat LREM visé par les opposants d’Emmanuel Macron. A Joué-lès-Tours, Laurence Hervé a également eu affaire à eux ce jeudi quand le cortège syndical est passé devant sa permanence pour les élections. Bilan : des tags, des autocollants sur la vitrine, également des insultes et crachats selon la candidate qui porte plainte. Mais la CGT aussi porte plainte, son secrétaire général disant avoir reçu un coup de la part d’un membre de l’équipe de campagne qui se serait dit ouvertement raciste et a proféré des insultes homophobes à son encontre. Depuis, par communiqué, Laurence Hervé a expliqué « une des personnes présentes dans le local a perdu son sang-froid et s’est laissée aller à des propos inacceptables. Nous le regrettons vivement. Elle a désormais quitté l’association. »

Là encore, même si elle tend à dissimuler le plus possible le soutien du parti présidentiel, Laurence Hervé peine à échapper au contexte national. Depuis plusieurs semaines, ses affiches sont mêmes recouvertes d’une étiquette « LREM » mise par ses opposants, comme pour mieux rappeler à la population l’orientation politique de la candidate. Des questions d’affichage, virant à la querelle, ce qui est plutôt classique en temps électoral mais qui a pris une autre tournure le week-end dernier puisque selon nos confrères de la NR, une altercation a opposé Afif Djaber, membre de l’équipe de Laurence Hervé, à Bernard Sol, adjoint à l’urbanisme, soutien de Frédéric Augis, avec à la clé une main courante déposée d’un côté et une plainte de l’autre…

Guerre de communication

Finalement, cette situation est aussi un test grandeur nature pour La République En Marche : comment gérer la contestation locale, avec ses propres armes ? Dans un contexte social de plus en plus tendu et des radicalités qui se forment, le parti présidentiel vacille avec une communication au national qui tangue et qui commence à préparer ce qui pourrait être le premier véritable revers du jeune parti.

En local il convient dès lors de garder son calme, anticiper les mécontentements pour les apaiser par la discussion. Sur ce point Benoist Pierre s’en sort bien… et veut s’en servir. « Le maire c’est un médiateur » commente-t-il en promettant plus de concertation à l’échelle de Tours pour les différents projets à venir.

Sauf qu’après une concertation il faut bien décider, et c’est souvent là que le plus difficile commence…

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