PolitiqueA la uneInterviews

Hydrogène en Touraine : quand est-ce qu’on passe la seconde ?

 

On ne trouve pas grand monde pour dire du mal de l’hydrogène. A une époque où l’on recherche des façons plus écologiques de répondre à nos besoins, s’en servir pour produire de l’énergie et faire tourner des véhicules apparait comme une solution particulièrement responsable. Pourtant les projets semblent avoir du mal à prendre l’ampleur qu’ils pourraient mériter. Notamment pour cause de désaccords politiques.

Il y a très exactement 20 mois nous avons publié un article faisant état des différentes bonnes volontés tourangelles pour développer l’hydrogène. On y parlait de Sorigny qui est le territoire tourangeau le plus avancé dans ce domaine mais aussi du CEA de Monts, expert en termes de recherche sur ce gaz que l’on brûle pour produire de l’électricité… et qui ne rejette que de la vapeur d’eau. Fin 2019, nous faisions un point sur la situation en concluant que la Touraine avait des atouts à faire valoir mais qu’elle avait besoin de coups de pouce pour atteindre l’échelon supérieur.

Devenir un territoire moteur en matière d’hydrogène, voilà donc l’ambition de l’Indre-et-Loire. Contrairement à l’éolien qui est un échec total dans ce département (pas un seul mât dressé malgré de nombreuses tentatives, souvent jugulées par les oppositions d’élus ou de riverains), ce projet suscite globalement l’adhésion. Mais derrière des discours encourageants et des actes concrets (Sorigny, La-Ville-aux-Dames ou Cravant-les-Coteaux) des freins bureaucratiques et politiques demeurent. Le meilleur exemple est celui de la ligne de train Tours-Loches : depuis des années, on nous dit qu’elle pourrait retrouver de sa superbe grâce à des rames fonctionnant à l’hydrogène pour remplacer celles au diesel. Mais quand on aborde le sujet sur le spectre politique, les piques entre Etat et Région prennent le pas sur la faisabilité technique.

La Région en conflit avec l’Etat sur fond d’hydrogène

Le 30 avril, alors que la France est encore en plein confinement, très occupée par le coronavirus, le député de Tours Philippe Chalumeau lâche un communiqué de presse pour dire qu’il « regrette profondément » et trouve « navrant » que la région Centre-Val de Loire ne réponde pas à un appel à projets de l’Etat chiffré à 25 millions d’€ pour cofinancer des trains à hydrogène (Paris propose de payer la différence de coût entre l’achat d’un matériel classique et l’acquisition d’une rame écologique). L’élu LREM a fait de ce dossier une de ses priorités, et occupe un poste de vice-président au sein du groupe d’étude sur le sujet à l’Assemblée Nationale. « Nous, on pousse » assure-t-il dans une interview à 37°.

En face, le vice-président de la Région en charge des transports refuse le procès : « J’en ai marre des gens qui donnent des leçons » tonne Philippe Fournié qui assure qu’il est loin d’être « inerte » dans ce domaine. Parmi ses arguments : l’hydrogène ferroviaire il y croit tellement qu’il espère l’utiliser pour renforcer le trafic TER tourangeau et ainsi transporter plus de voyageurs. « Nous sommes en contact très régulier avec Alstom et dès l’année prochaine nous allons mettre 1,5 million d’euros pour le développement d’un prototype » nous dit l’élu qui estime que la transition vers l’hydrogène des lignes TER-Rémi Tours-Loches et Tours-Chinon c’est au bas mot une centaine de millions d’euros à investir (11 millions par train + une adaptation du centre de maintenance de Saint-Pierre-des-Corps ou l’installation de stations d’avitaillement pour recharger les batteries).

Faut-il d’abord rénover les lignes ou acheter des trains neufs ?

Sur l’appel à projets récemment ignoré, Philippe Fournié botte en touche considérant que l’urgence n’est pas encore là :

« Le premier prototype de train à hydrogène va circuler en 2022. Le temps qu’il soit homologué ça fait une mise en service en 2025 ou 2026. Si les régions Occitanie ou Grand-Est ont commandé des rames c’est parce qu’elles ont l’espoir qu’elles soient construites sur leur territoire pour développer des emplois. »

L’élu complète en assurant que sa priorité du moment ce n’est pas l’achat de nouveaux trains mais la rénovation des lignes pour les faire circuler. Et pour Tours-Loches, les chantiers doivent s’échelonner… jusqu’en 2025. « Nous allons investir 80 millions d’euros alors que ce serait au gouvernement d’assumer cet engagement. » Sous-entendu, s’il voulait aller plus vite, l’Etat n’avait qu’à « ajouter un milliard d’euros » pour rénover les infrastructures en déclin du territoire plutôt que de proposer son aide pour du matériel pas encore au point. Il ajoute : « Philippe Chalumeau agite l’hydrogène ferroviaire comme un hochet mais aujourd’hui le diesel ne représente que 17% des trains dans la région alors que la moyenne française c’est 50%. »

Ce qui contrarie également Philippe Fournié ce serait un certain dogmatisme de son collègue élu autour de l’hydrogène. « Il n’y a pas que le ferroviaire. D’ici 2028, la Région va renouveler tous ses cars Rémi pour passer au zéro diesel. S’il y a un écosystème régional autour de l’hydrogène, nous l’accompagnerons avec des aides pour l’installation de stations. Mais si c’est de l’électrique ou du gaz on fera de l’électrique ou du gaz. On ne veut rien imposer aux territoires d’autant qu’un car hydrogène aujourd’hui c’est 800 000€ contre 250 000€ pour un véhicule au gaz. »

Un réseau de sites de production à créer de toute pièce

Deux analyses différentes, et deux hommes qui ne dialoguent pas directement. De l’aveu du député, Philippe Chalumeau et Philippe Fournié ne se sont pas appelés pour accorder leur position sur l’hydrogène. Pour argumenter son discours sur une région « pas moteur, pas au niveau » pour développer la technologie, le Tourangeau s’agace de l’absence de réponse à des courriers ou de la non-présence du président François Bonneau à des rendez-vous parisiens. Mais le gouvernement est-il vraiment prêt à porter l’hydrogène comme un étendard ? « Elisabeth Borne a annoncé que l’hydrogène ferait partie du plan de relance mais nous n’avons pas forcément les mêmes moyens que l’Allemagne qui investit 9 milliards d’euros » répond le parlementaire qui plaide au passage pour le développement « de l’hydrogène vert produit à partir d’énergies renouvelables contrairement à l’hydrogène gris produit par des électrolyseurs qui rejettent du CO2. »

Parmi les sites envisagés pour accueillir de telles installations : Tours-Nord où l’armée de l’air va libérer de grands espaces avec le départ de l’école de chasse vers Cognac. De quoi alimenter – par exemple – les 2 bennes à ordure à hydrogène que Tours Métropole s’est déjà engagée à acheter. En complément, Philippe Chalumeau souhaiterait une borne de recharge à l’Accueil Vélo Rando de Tours en complément de celle de Bréhémont pour irriguer le parcours de la Loire à Vélo. De son côté, le groupe Vinci souhaite faire passer ses véhicules de patrouille pour autoroutes à l’hydrogène en commençant par Tours et ST Microelectronics investit également dans ce domaine.

Un projet de formations régionales sur les métiers de l’hydrogène

Des moteurs privés et publics qui ont tendance à se multiplier : « Ça fait 3-4 ans que je pousse. Certaines entreprises ou collectivités n’y croyaient pas mais ça commence à bouger » commente Anne Besnier, autre vice-présidente de la Région en charge de la coordination globale du dossier hydrogène. Elle nous explique qu’une étude a été lancée mais retardée par le confinement (son rendu est prévu le 10 septembre). En attendant, l’heure est plus à la pédagogie qu’à l’action concrète : « Il y a encore des gens qui ne savent pas ce que c’est. »

Pour avancer, le Centre-Val de Loire a libéré 3 millions d’euros de fonds européens et espère « plus » sur le prochain contrat FEDER dans le but de subventionner des projets de production en local (un point sur lequel elle est parfaitement en accord avec Philippe Chalumeau). Anne Besnier milite également pour la création de filières de formation régionales pour les métiers liés à l’hydrogène. Quand ? « Le plus tôt possible », sans donner de date. Au final, comme l’explique l’élue, le Centre-Val de Loire « n’est pas la dernière région » à s’engager sur le thème de l’hydrogène mais elle n’y met pas non plus tout son cœur quitte à frustrer certains esprits. L’avenir dira si sa stratégie de développement modéré est la bonne ou si un coup de collier immédiat aurait été préférable pour accélérer une transition énergétique qui devient chaque jour un peu plus indispensable.

Print Friendly, PDF & Email