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Quand la Touraine expérimente l’hydrogène

L’Indre-et-Loire disposera bientôt d’une borne pour recharger des véhicules fonctionnant à l’hydrogène ; à Tours, le lycée Vaucanson développe un prototype de véhicule à hydrogène depuis 5 ans ; à Monts, le CEA a lancé des études il y a une quinzaine d’années… De plus en plus présenté comme une solution pour polluer moins, l’H2 intéresse en Touraine. Au point d’en faire un territoire moteur dans ce domaine ?

« J’appelle de mes vœux que nous travaillions ensemble à l’arrivée de cet indéniable progrès écologique sur notre territoire » : ces mots sont ceux de la députée UDI du Sud-Touraine Sophie Auconie qui imagine – sans dire quand – faire circuler des trains à hydrogène sur la ligne Tours-Loches afin d’y remplacer les TER diesel (des trains dont il faut parfois laisser tourner les moteurs toute la nuit quand il fait froid !). Si l’élue est si sûre d’elle, c’est qu’en Allemagne le train à hydrogène devient réalité avec de premières expériences menées cet été. Résultat : une locomotive qui peut faire jusqu’à 1 000km (soit dix aller-retours Tours-Loches), une vitesse maximum de 140km/h et pas d’émissions de CO2 sur le trajet.

Un plan gouvernemental de 100 millions d’euros dès 2019

En prenant position pour l’hydrogène, Sophie Auconie adopte la tendance : c’est à la mode de vanter les vertus de l’hydrogène et de le présenter comme le carburant de demain. En réalité, elle ne fait que prendre en marche un train déjà lancé depuis longtemps par les scientifiques et que le gouvernement semble enfin prêt à mettre sur de bons rails. Son collègue Philippe Chalumeau est aussi du voyage : en juin dernier, le député de Tours a montré à quel point il trouvait ça génial, l’hydrogène, en relayant le lancement du « Plan Hydrogène » d’un ministre depuis parti voir si l’herbe était plus verte ailleurs, Nicolas Hulot.

Membre du groupe d’études sur les enjeux de la filière hydrogène de l’Assemblée Nationale, l’élu LREM estime que « l’hydrogène peut devenir l’un des piliers d’un modèle énergétique neutre en carbone. » « Cette molécule, qui renferme énormément d’énergie, va devenir indispensable » poursuit-il en plaidant pour le développement d’une filière industrielle avec un budget de 100 millions d’euros dès 2019 (chiffre annoncé par le ministère de la transition écologique). Il était temps ! Car l’hydrogène, ou H2 pour votre prof de physique-chimie, ça existe depuis le big bang. Il y en a partout autour de nous et c’est inépuisable (contrairement au pétrole). Il suffit donc de s’en servir…

Des coûts encore trop élevés pour un développement industriel

Reprenons les bases : l’hydrogène est un gaz. Invisible, inodore, on le trouve rarement à l’état pur mais mélangé avec l’oxygène, il entre notamment dans la composition de l’eau (H2 + O = H2O). Il peut aussi servir de vecteur énergétique, c’est-à-dire qu’en brûlant il est capable de produire l’électricité nécessaire pour faire avancer un véhicule… en ne rejetant que de l’eau. Tout ça, on le sait depuis TRES longtemps. La preuve ? Cet épisode de l’émission culte C’est pas Sorcier tourné à l’époque de la télé carrée et où il y avait encore le numéro des départements à droite des plaques d’immatriculation.

Elle est intéressante cette archive, parce que les discours que l’on y entend sont globalement les mêmes que ceux tenus par nos élus d’aujourd’hui. A cette époque on nous disait que l’hydrogène serait l’avenir, mais qu’il faudrait encore patienter. On a patienté. Sauf qu’aujourd’hui on nous dit encore qu’il va falloir du temps avant de pouvoir développer massivement l’utilisation de l’H2 dans un quotidien moins polluant.

Pourquoi est-ce si long ? Parce que les scientifiques avancent à petits pas, en fonction des moyens dont ils disposent. Nous avons échangé avec François Marin, au CEA (Commissariat à l’Energie Atomique) de Monts : « nous nous investissons depuis une quinzaine d’années dans cette filière » nous explique le technicien sous la tutelle du Ministère de la Défense. « Au Ripault, 40 à 50 personnes sont concernées par cette filière qui a fait des progrès sensibles. Au départ nous étions capables de stocker l’hydrogène mais à des pressions insuffisantes pour assumer une autonomie de 500km sur une voiture. Aujourd’hui, on se dirige vers ça. » Problème : « les coûts ne sont pas compatibles avec une industrialisation. »

« Soyez patients ! »

C’est tout l’enjeu : rendre l’hydrogène financièrement compétitif pour que les entreprises qui se lancent dans l’aventure puissent envisager un avenir. Pour ça, il faut faire la preuve de son efficacité (ce qui semble être le cas) et une prise de conscience globale, à priori en train de poindre : « face à la hausse du prix des carburants, on a besoin de tout mettre en œuvre pour proposer des solutions. L’hydrogène en est une. Mais il y a toute une filière à monter, ce qui prend du temps. On ne peut pas dire que ça traîne des pieds. Soyez patients ! On sent quelque chose, tous les constructeurs sautent dessus et on ne pourra pas y échapper » argumente François Marin. L’une des preuves étant sa présence au Salon de l’Auto de Tours en ce mois d’octobre sur un espace dédié aux mobilités d’avenir. Un petit stand à côté de toute la place offerte aux véhicules thermiques, mais c’est un début : « nous sommes porteurs de solutions mais après c’est le consommateur qui décide. Il faudra donc changer de mode de vie et de mentalité » prévient le technicien du CEA.

Pour amorcer cette évolution, il faut passer par l’éducation : « on intervient dans les classes, la société doit être informée » explique François Marin. A Tours, Vincent Moulin a bien entendu le message. Depuis cinq ans, cet enseignant du lycée Vaucanson travaille sur un prototype de véhicule à hydrogène avec ses élèves, un petit bolide également présenté sous le Grand Hall de Tours ce week-end et qui roule parfois sur la piste de Nascar juste à côté.

Par ailleurs investi dans l’installation récente de panneaux solaires sur le toit de son établissement, le prof motive chaque année un groupe d’élèves pour améliorer l’engin en vue de sa participation au challenge EducEco, un concours de véhicules écologiques créés par des ados. Le résultat c’est donc cette voiture équipée de roues de vélo qui peut atteindre 25km/h, « et jusqu’à 30km/h en descente. » Elle fonctionne grâce à une pile à combustible et ne cesse d’être bricolée pour s’améliorer grâce à plusieurs subventions.

De l’hydrogène dans les avions ?

L’une des choses qu’Anaïck, Pierre, Lucas, Enzo ou Camille ont appris en travaillent sur l’hydrogène, c’est que l’on peut s’en servir pour stocker des énergies renouvelables, par exemple de l’électricité produite par des éoliennes ou des panneaux solaires. On la récupère, on la transforme en hydrogène… et avec cet H2 on peut de nouveau produire de l’électricité le moment voulu, grâce à une pile à combustible.

De quoi augmenter l’autonomie des véhicules électriques : « aujourd’hui une batterie de voiture électrique permet de faire 200, 300 voire jusqu’à 400km. Si vous ajoutez une pile à combustible avec une réserve d’hydrogène de 5kg vous pouvez faire 500km supplémentaires, donc autant que l’autonomie normale d’une voiture avec un plein d’essence » démontre François Marin du CEA qui roule régulièrement avec un utilitaire à hydrogène (Le Ripault en exploite une vingtaine à Monts). Dans son coffre, il transporte même… le 1er vélo à hydrogène. Donc pour lui, le train à hydrogène entre Tours et Loches c’est plausible, peut-être d’ici 10-15 ans. Il évoque même la possibilité de faire fonctionner la clim ou les systèmes de sécurité d’un avion avec de l’H2 plutôt que du kérosène (qui restera indispensable pour les décollages).

Sorigny, ville hydrogène-compatible

Sur la terre ferme, une collectivité locale tourangelle est passée des beaux discours aux actes : Sorigny, qui fait rouler deux véhicules de son parc automobile avec de l’hydrogène et va accueillir, dès novembre, la première borne de recharge du département (le gouvernement en espère 100 dans le pays d’ici 2023, de 400 à 1 000 5 ans plus tard pour faire rouler 20 000 à 50 000 véhicules) : « Sorigny, ils jouent leur rôle de moteur de transition énergétique et ils le jouent bien car ce n’est pas une entreprise privée qui ferait ça » félicite François Marin.

On trouve tout de même une entreprise privée installée en Touraine qui investit dans l’hydrogène et l’énergie verte : Powidian (la startup a repris les anciens locaux d’AEG à Chambrayà. Société aux perspectives florissantes, elle a notamment été primée à la COP21 de Paris en 2015. Aujourd’hui, le Conseil de Développement de Tours Métropole pousse pour son développement et son expansion, proposant un plan plus large avec l’implantation « d’une station urbaine de distribution d’énergie à partir de la production d’hydrogène issue d’énergies renouvelables inépuisables (eau, soleil…). » L’ambition : « être la première Métropole à développer une station à production 100% vertes ». Mais dans ce domaine Tours peine à passer la seconde, à la différence d’autres agglos comme Bordeaux qui apparaissent plus dynamiques, et peut-être plus volontaires.

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