Culture

Relectures d’hiver

C’était l’expo du week-end à Tours, peut-être même l’expo de l’année en terme de ratio fréquentation/jour : la rencontre hautement improbable et désormais si évidente entre deux plasticiens tourangeaux, le photographe Philippe Lucchese et le peintre François Pagé. Les Tourangelles et les Tourangeaux s’y sont rendus par centaines et jusqu’au dernier moment, ce dimanche soir tard.

La Chapelle Sainte-Anne est ce lieu magique, caché dans un coin (dans un angle pour être précis) de notre banlieue ouest, à la frontière entre La Riche et Tours. Une ancienne chapelle, donc, qui vous accueille discrètement (on l’a d’abord cru fermée, ce dimanche soir vers 20h) avec quelques bougies à l’extérieur, son feu de cheminée à l’entrée, ses rideaux noirs, son confortable canapé et son éclairage jalousement gardé par les œuvres dispersées sur ses différents murs et ses nombreux recoins.

Trois jours seulement pour assister à cet instant unique qu’est la rencontre entre deux artistes autour d’un thème peu commun : la revisite décomplexée de tableaux de maîtres et de grandes thématiques de l’histoire de l’art, de la mythologie greco-romaine au nu, en passant par le paysage, par deux artistes jouant avec les codes, les références et jusqu’aux titres des œuvres, comme avec de la pâte à modeler, le sourire malicieux d’une main, la palette ou l’appareil de l’autre.

«Nous avons été très étonnés du succès de cette exposition, déclare un Philippe Lucchese encore frais malgré ce marathon de 72 heures, la grande majorité des visiteurs découvraient la Chapelle Sainte-Anne et un certain nombre ont avoué ne pas fréquenter beaucoup ni les galeries, ni les musées et s’être laissé tenter par ce thème

Un succès populaire assez inattendu, même si tout le monde sait que nous vivons dans une ville dont le talon d’achille est l’absence de lieux dédiés aux lieux d’exposition d’arts plastiques, du coup, il vaut mieux en profiter quand l’occasion se présente. Lumineuse, parfaitement orchestrée par d’autres maîtres (ceux des lieux), cette exposition proposait l’air de rien une petite leçon d’histoire de l’art, capable de séduire le plus néophyte des novices comme le plus pointilleux des pointus.

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«Nous avons pu échanger avec des gens peu habitués aux expositions qui s’y sont retrouvés par les références plus ou moins explicites à des toiles de maîtres, mais aussi avec des spécialistes qui semblent avoir apprécié nos démarches», s’enthousiasme Philippe Lucchese.

Avec maîtrise et humour, François Pagé fait entrer dans son univers de grands espaces fixés en plans larges, aux couleurs souvent acidulées, des personnages égarés, motifs de différentes époques, et questionne le processus de création artistique tout en faisant entrer tour à tour le spectateur, la muse, la maîtresse du peintre dans des tableaux qui du coup semblent vivants. Aussi éculé soit-il, c’est pourtant le mot «décalé» au sens propre des heures bénies où la futilité ne s’était pas encore emparé de lui, qui semble le mieux définir l’approche de Pagé : on navigue en territoire connu, mais sans y être tout à fait. Ce qui trouble et enchante à la fois.

Philippe Lucchese quant à lui extirpe des postures de tableaux classiques, les fait rejouer à ses modèles et les recontextualise avec une totale liberté, jouant par là-même aussi avec le feu de la relation tumultueuse entre peinture et photographie, qui semble s’être apaisée aujourd’hui.

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Ces formes et ces silhouettes connues, avec lesquelles on vit depuis si longtemps, semblent se balader sans distinction d’une toile de Pagé à une photographie de Lucchese, à tel point qu’on a parfois l’impression qu’ils échangent leur place de l’une à l’autre sitôt que l’on tourne le dos, comme pour se jouer avec malice de nos certitudes et de nos trous de mémoire. «J’ai déjà vu ce tableau, c’est sûr, mais où ? Et quand ?» La grande réussite de cette exposition c’est aussi ça : une dérangeante incursion dans nos histoires personnelles, ces musées parcourus, ces cimaises oubliées, ces expositions fantasmées, ces corps et ces visages universels qui nous habitent malgré nous, à différents degrés, ancrés ici et là dans les méandres de nos pérégrinations.

Un degré en plus

> L’interview de François Pagé et Philippe Lucchese par Emilie Tardif sur TV Tours

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