GRAND FORMAT – Sexisme et politique en Touraine (2/2) : une parité de façade

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Dans le premier volet de notre enquête paru ce lundi 3 janvier et accessible ici, 13 femmes politiques tourangelles témoignent de toutes ces fois où elles ont été confrontées au sexisme de façon frontale (remarques, moqueries, agressions…). Une prise de parole importante d’autant que ces faits les découragent parfois de poursuivre leur engagement. A cela s’ajoute le sexisme institutionnel, celui qui empêche encore beaucoup d’entre elles d’accéder aux postes de responsabilité dans les partis ou les collectivités dans lesquelles elles sont élues. Comment ça se concrétise au quotidien ? Quelles solutions mettre en place ?

Vous trouverez toujours autant de femmes que d’hommes dans les conseils municipaux de communes comptant au moins 1 000 habitants. C’est la loi. Pareil pour les conseils départementaux. Et pour la Région, la législation impose également des listes avec une alternance femme-homme pour garantir une égalité de représentation dans l’assemblée. Théoriquement, il y a donc la parité au sein de nos collectivités locales ce qui n’est pas toujours le cas dans d’autres pays. Vu sous cet angle on peut penser que la France est bonne élève. Et pourtant…

Si l’exécutif du Conseil Départemental d’Indre-et-Loire totalise autant d’élues que d’élus et que l’on compte actuellement 4 femmes parmi les 8 parlementaires du territoire, la tête de Tours Métropole ne comporte que 5 femmes pour 16 hommes. Depuis le départ en retraite de Marie-France Beaufils qui dirigeait Saint-Pierre-des-Corps, aucune femme ne dirige une commune importante de l’agglomération. Il n’y a jamais eu de femme maire de Tours. Les présidents des chambres consulaires sont des hommes tout comme les personnalités dirigeant les différentes communautés de communes. Résultat : lors d’une récente conférence de presse sur l’avenir des autoroutes tourangelles, voici à quoi ressemblait la photo finale…

« Les hommes affirment qu’il y a l’égalité mais ils se gardent les pouvoirs » analyse l’ancienne élue communiste Josette Blanchet. Illustration au cours des Sainte-Barbe, ces rassemblements festifs organisés dans les casernes de pompiers : « Lors des alignements d’autorités je suis souvent toute seule » relève la députée UDI du Lochois Sophie Métadier.

« Il faut que l’on soit visibles mais pas instrumentalisées. »

Pas mieux au dernier Congrès des Maires de Touraine fin 2021 : « J’ai assisté à une conférence où 5 experts sont venus parler. Que des hommes » déplore la conseillère municipale de Semblançay Peggy Plou. A l’initiative de la création d’un club des femmes élues pour le département, elle espérait avoir un stand bien visible lors de la manifestation… Elle a été très déçue du résultat final : « Je n’ai jamais eu de réponse. » Ça se voit jusque dans la presse : « Sur toute une page autour de la crise dans l’agglo de Tours intervenaient des élus, le président de la Chambre des Métiers et de l’Artisanat, des entrepreneurs… Pas une femme. Alors qu’il y a des maires femmes qui auraient pu parler » s’agace Carole Cerdan de La Membrolle-sur-Choisille.

Autre maladresse signée Tours Métropole en 2020 et racontée par l’adjointe au maire de Tours Elise Pereira-Nunes :

« 48h avant la journée internationale des droits des femmes le 8 mars, les élues ont reçu un coup de fil pour leur demander d’être toutes présentes dans le hall de l’hôtel métropolitain afin de montrer qu’il y avait des femmes. Je pense que le président de la Métropole (Wilfried Schwartz à l’époque, ndlr) nous respecte mais la mise en œuvre de cet événement est sexiste. Il faut que l’on soit visibles mais pas instrumentalisées. »

D’ailleurs, comment ne pas revenir sur cette photo qui avait tant choqué en 2017… Des élus hommes derrière le ruban prêt à couper pour inaugurer la station d’épuration de Luynes. A leurs côtés : des danseuses en tenue très, très légère. « Ridicule » se souvient l’élue Les Républicains Marion Nicolay-Cabanne. « Stupide et irrespectueux » selon l’actuelle adjointe au maire de Tours Anne Bluteau. Même des médias nationaux en avaient parlé. « Ce qui n’est pas acceptable c’est ceux qui ont laissé faire. Ceux qui ont commandé les danseuses. Si les gens qui accompagnent les élus dans leurs décisions sont encore plus dangereux que ceux qui portent les responsabilités ça veut dire que cela peut se répéter dans d’autres projets » s’inquiète Josette Blanchet, posant donc également la question des équipes qui entourent les élus. Souvent des hommes, évidemment.

« La contrepartie de la loi sur la parité obligatoire c’est qu’elle a entraîné un sexisme ordinaire » analyse l’ancienne élue de Tours Françoise Amiot, ex-LR et aujourd’hui membre du mouvement Reconquête d’Eric Zemmour. « C’est un texte indispensable mais il faudrait réussir à en sortir » ajoute-t-elle. « Le simple fait d’avoir une loi qui oblige à la parité montre bien que quelque chose ne va pas de soi » souligne Elise Pereira-Nunes estimant également que « on peut critiquer son côté artificiel car mettre une femme par principe c’est stérile. » Un constat partagé par plusieurs témoins interrogées pour ce dossier comme Marion Nicolay-Cabanne :

« L’engagement des femmes ne s’arrêtera pas parce que la loi n’existera plus. On sera toujours là et on pèsera dans la vie politique. Il faut juste laisser une génération de femmes politiques s’installer et le mouvement se fera naturellement. »

Dans les faits la marche semble encore bien haute… « On doit faire comprendre que l’on a besoin d’avoir des femmes à des postes importants pour la représentativité » insiste Elise Pereira-Nunes. « Pour moi la parité c’est super mais au-delà quelle place on accorde sincèrement aux femmes dans les décisions et les postes. C’est essentiel pour moi » nous dit Zélie Geneix, candidate écologiste pour la législative partielle du Lochois en juin 2021. Également engagée pour les élections régionales, elle se souvient ainsi que la parité était imposée dans les différentes réunions, « c’était la ligne directrice de notre fonctionnement. Si on met des femmes compétentes à des postes importants elles sauront prendre des décisions. » 

La nécessité d’un vrai statut pour les personnes élues

Faudrait-il alors imposer la parité dans les vice-présidences de communautés de communes ? L’idée fait son chemin… « Les budgets ne seront pas pareils » assure Peggy Plou, en les imaginant plus égalitaires (certaines communes s’engagent même dans la voie pour des budgets en fonction du genre, et Tours en étudie la possibilité). Dans tous les cas, attention aux répartitions des postes (c’est-à-dire que les femmes ne soient pas toujours cantonnées aux sujets sur la santé, l’éducation ou le social). « En quoi une femme serait moins capable de gérer les bâtiments ou la voirie ? Les messieurs qui l’ont en charge ne sont pas forcément issus de ces milieux dans le privé » s’agace ainsi la vice-présidente de la communauté de communes Gâtine-Choisille-Pays de Racan.

Il faudra aussi se débarrasser de phrases que l’on entend encore un peu trop souvent du genre « Je ne trouve pas de femmes candidates pour composer ma liste ». Si on ose lui sortir, l’élue de Semblançay s’étrangle : « Je n’ai jamais eu ce problème. Au contraire je débordais. » En fait, quand on l’écoute, le problème ne vient pas nécessairement de l’envie :

« Avant de s’engager, une femme va consulter sa famille. L’homme ne va pas le faire et en plus va tout de suite demander une place d’adjoint. C’est pareil dans le milieu professionnel et c’est ça qu’on doit changer. Il faut que les femmes arrêtent de se poser des questions sur leurs compétences. »

« Chaque fois que j’ai demandé à une femme d’être candidate j’ai toujours eu la réflexion ‘Mais est-ce que j’en serai capable ?’ » se souvient l’ancienne sénatrice-maire communiste Marie-France Beaufils. « J’ai rarement eu cette réaction de la part d’hommes. Mais quand elles commencent à prendre des postes, on voit qu’elles ont les ressources nécessaires. »

« On avance progressivement mais il y a encore du travail »

Des femmes qui se demandent si elles vont être prises au sérieux… Mais aussi si elles vont réussir à tout gérer. « Bien sûr qu’il faut plus de femmes maires mais on ne peut pas les forcer » exprime Sophie Métadier, élue depuis près de 15 ans. « Cela reste très chronophage. Ce n’est pas évident quand on a des enfants jeunes. Même si le papa est très présent l’effort humain est compliqué. Il faut que le couple soit solide. » Conseillère municipale d’opposition à Tours ayant longtemps eu d’importantes responsabilités au Conseil Régional du Centre-Val de Loire, Mélanie Fortier confirme en s’appuyant sur son expérience : « Cheffe d’entreprise avec deux enfants à charge, j’avais du mal à siéger dans toutes les commissions car elles ont lieu à 100% sur le temps familial. Et les indemnités de mandat ne couvrent pas forcément les frais. Je ne veux pas abandonner mon job ou ma boîte pour être élue et j’ai hésité à démissionner. »

« Il faut permettre aux femmes d’accéder aux responsabilités en tenant compte de leurs contraintes » abonde Josette Blanchet. C’est-à-dire revoir globalement le statut des personnes élues, leur créer une sorte de convention collective. « En Allemagne, les élus quittent leur emploi et sont rémunérés à hauteur de ce qu’ils gagnaient. Ce n’est pas faisable en France mais on peut imaginer des aménagements » suggère Mélanie Fortier (PRG). Par exemple s’appuyer encore plus sur la visio, ce que faisait la Région avant même la pandémie de Covid ; que la collectivité (voire l’Etat ?) finance des heures de garde d’enfants (pour les mères comme pour les pères, naturellement) ; rendre accessibles les crèches municipales aux équipes élues le temps de leurs rendez-vous ou alors décaler les réunions du soir à la mi-journée.

« Il y a un plafond de verre, une forme de pression psychologique qui décourage les femmes. Si je n’avais pas été soutenue par mes proches, j’aurais jeté l’éponge depuis longtemps » reconnait Françoise Amiot. « On fait face à des messages culpabilisateurs véhiculés de façon consciente ou non ce qui fait que certaines n’osent pas y aller » complète Anne Bluteau. « Ce qui me dérange c’est qu’aujourd’hui une femme est obligée de faire ses preuves fois 10 comparé à un homme. On avance progressivement mais il y a encore du travail » résume Mathilde Paganelli, militante centriste passée par le conseil municipal de Tours à la fin du mandat de Christophe Bouchet (maire de 2017 à 2020).

L’importance des réseaux

Finalement pour que ça bouge vraiment il y aurait toute une philosophie de société à revoir… « Si on arrive à avoir une femme présidente cela pourrait changer les choses » estime Marion Nicolay-Cabanne. « Chez certaines femmes le chef c’est l’homme, c’est fou comme c’est encore très ancré » fait ainsi remarquer l’ancienne première adjointe de la ville de Tours. Du coup, même des élues plutôt à gauche reconnaissent que voir une Valérie Pécresse en capacité de gagner la présidentielle 2022 peut faire bouger quelques lignes. « Mais ce n’est pas parce qu’il y a une femme au pouvoir que cela règle la question des femmes » précise fermement Zélie Geneix.

« Si peu de femmes se voient élues c’est que dès le plus jeune âge les filles ne sont pas incitées à ce projet » pense Elise Pereira-Nunes. Elle développe :

« Forcément on va s’identifier à ce qui nous ressemble : il faut donc faire évoluer les modèles. Par exemple, l’utilisation des jouets est encore très binaire. Il faut que les élus et élues se mobilisent sur ces sujets, qu’on ait plus de noms de rues qui honorent des femmes pour montrer leur rôle dans la société et dans l’Histoire. Cela passe aussi par des formules comme ‘Chères toutes et tous’ quand on prend la parole en public, ou encore parler des agentes et des agents. Mettre en avant les conseillères municipales déléguées et pas seulement les adjoints. »

« Il est indispensable de changer les choses par l’éducation » confirment Josette Blanchet et Françoise Amiot. « Et par la formation » ajoute Mathilde Paganelli. Et ça, c’est quelque chose qui peut se faire via les clubs de femmes politiques ou d’influence. « Quand j’assistais aux réunions de Femmes O Centre on invitait des associations, des juristes… Et il y avait toujours des idées qui ressortaient » confirme celle qui est aujourd’hui proche des idées de l’ancien premier ministre Edouard Philippe. « Il faut créer des amitiés politiques entre femmes comme les hommes le font » assure pour sa part Mélanie Fortier : « La solidarité doit devenir mécanique. C’est dans les discussions en petit comité que les décisions se prennent, comme qui on va mettre à quelle place. »

C’est cette philosophie que Peggy Plou veut instaurer avec le réseau Elues Locales 37 : « Les réseaux d’hommes n’ont jamais dérangé personne alors je ne vois pas pourquoi ça interrogerait pour les femmes. On n’est pas là pour casser du bonhomme. L’idée c’est de faire des rassemblements de femmes, d’organiser des formations pour monter en compétences. » Un réseau qu’elle espère transpartisan et soutenu par l’Association des Maires d’Indre-et-Loire.

 

Un degré en plus :

Il existe un groupe Facebook rassemblant les femmes élues de Touraine. Il est accessible à cette adresse.

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