Nouveauté sur 37 degrés : nous sommes fiers de nouer un partenariat avec l’association Les Cafés du Sport Tourangeau pour la saison 2025-2026. Régulièrement nous publierons des articles réalisés par ses équipes : interviews, analyses ou reportages avec les figures tourangelles mais aussi des articles autour des enjeux sociétaux du sport dans le département d’Indre-et-Loire. Aujourd’hui, long format sur la reconversion des sportifs de haut niveau.
Quitter les terrains, les vestiaires, les projecteurs : pour les sportives et sportifs de haut niveau, la retraite ressemble souvent à un saut dans l’inconnu. Après des années consacrées pleinement à leur performance, elles et ils doivent apprendre à se construire un nouveau destin. Une transition parfois brutale, mais incontournable, racontée ici par Manon Houette (handball), Gérald Hardy-Dessources (volley-ball) et Olivier Pickeu (football).
La saison sportive s’achève en Touraine et plusieurs sportives et sportifs professionnels s’apprêtent à prendre leur retraite. On pense notamment aux handballeuses chambraisiennes, Melvine Deba et Jovana Stoiljkovic. L’ont-elles anticipé, préparé ? Car l’enjeu est de taille : bien vivre « l’après », ce moment où les projecteurs s’éteignent, l’adrénaline du terrain disparait, tout comme la vie collective, au quotidien, avec les coéquipiers, les coachs, les préparateurs, les soignants et autres intendants aux petits soins.
Après avoir sacrifié leur adolescence, et pour certaines ou certains, une partie de leurs études, avant de consacrer une dizaine d’années à leur carrière, à leur performance et à leur santé mentale et physique, les athlètes de haut niveau doivent se projeter dans une nouvelle vie. En effet, excepté les footballeurs de très haut niveau, ainsi que les sportifs de très, très haut niveau, dans d’autres sports, peu sont « à l’abri » financièrement jusqu’à la fin de leurs jours lorsqu’ils raccrochent. Il faut donc se reconvertir et c’est bien souvent vertigineux.
La « petite mort » du sportif
« Il faut savoir qu’un sportif vit l’arrêt de sa carrière comme une petite mort », rappelle Véronique Barré, une Tourangelle ancienne volleyeuse de haut niveau, qui a consacré un livre (voir ci-dessous) et sa vie à ce sujet de la reconversion des sportifs de haut niveau. « Il est défini et perçu uniquement comme un sportif, rien de plus, que ce soit par ses proches, par le monde professionnel… La période de l’adolescence est celle de la construction de soi et, pour la plupart, ils n’ont pas pu la vivre comme tel. Je parle souvent de désintégration identitaire à l’arrêt de leur carrière. »
Depuis une vingtaine d’années, Véronique Barré a accompagné des dizaines de sportifs avec un fil conducteur : la conviction que ces sportifs ont développé, tout au long de cette première carrière sur les terrains, un certain nombre de « compétences transférables » potentiellement utiles à une organisation ou une entreprise. Et pas seulement dans le milieu du sport. « Mais même si les regards ont évolué, du côté des sportifs, qui sont plus sensibilisés à ce sujet, il leur faut faire un travail approfondi pour s’approprier ces compétences, les analyser, pour pouvoir les projeter ailleurs. Elles sont transférables, à condition de les recontextualiser à l’entreprise, à ses codes, à ses pratiques… »

La consultante a impulsé de nombreux dispositifs, au sein de plusieurs fédérations notamment, et certaines universités et écoles se sont également emparées du sujet. Néanmoins, ce qu’elle craignait au départ s’est confirmé avec le temps… « Le milieu de l’entreprise aime les sportifs, les qualités sont reconnues, mais les CV sont souvent jugés trop atypiques (…) Ils sont souvent dans short list, mais leur sont souvent préférés des profils de jeunes sortant d’école, plus rassurants pour le recruteur. Et l’on continue de considérer que le sportif n’a pas sa place dans l’entreprise. On les aime, on les trouve inspirants, mais de là à les recruter… C’était le but de ma série documentaire diffusée sur Public Sénat en 2021 et l’action de mon association : la découverte mutuelle des entreprises et des sportifs. Ces derniers ont développé des softs kills qui seraient utiles à toutes les entreprises. Le sportif, par exemple, s’est toute sa vie fait allumer lorsqu’il arrivait quelques minutes en retard à un entraînement, alors que dans les réunions, en entreprise, ça arrive très fréquemment. »
Ces profils par définition atypiques trouvent souvent leur voie ailleurs que dans les organisations et entreprises classiques. Et bien souvent – lorsqu’ils ne poursuivent pas leur carrière dans le milieu du sport, bien sûr – ils tentent l’aventure… en solitaire. Ce fut le cas de l’ancien volleyeur du TVB,Gérald Hardy-Dessources, aujourd’hui kiné à Rennes.
Lui qui a connu le très haut niveau, très jeune (à 20 ans, il remportait la Ligue des Champions avec le TVB), n’a évidemment pas eu le temps de préparer sa reconversion avant le coup de sifflet final. « Mais j’y ai réfléchi très tôt, j’en avais besoin, relate l’ancien international (137 sélections en Bleu). J’ai entamé une licence STAPS, mais il m’a été impossible de la terminer, trop accaparé avec mes clubs et l’équipe de France. »

L’ancien central a lui aussi entamé un travail avec Véronique Barré, qui a permis de valider un choix qui s’est dessiné au fil des saisons, dans l’intimité du vestiaire… « J’ai toujours côtoyé des kinés, j’ai toujours aimé leur façon d’être, ils avaient souvent un caractère proche du mien. Je pense que pour faire ce métier, il faut avoir envie de prendre soin, être altruiste, aimer les gens. Avec des compétences en psychologie aussi. »
Gérald a pu concrétiser ce projet de reconversion alors qu’il contrait encore au filet ses adversaires de Pro A et de Pro B, avec son dernier club, Rennes, à l’âge de 31 ans. « À l’issue de la saison 2013-2014, durant laquelle nous gagnons plusieurs titres avec le TVB, je trouve un accord avec Rennes, qui descend alors en Pro B. Je m’engage en tant que joueur et je tente l’entrée dans la formation de kiné, très sélective. Ce qui n’était pas prévu par contre, c’est que nous remontons vite en Pro A (rires) ! La première des quatre années d’étude est aménagée, je la fais en deux ans, tout en continuant à jouer… Et à l’âge de 35 ans, j’ai enchaîné, sans temps mort. »
Aujourd’hui, l’ancien central officie en profession libérale et a retrouvé le vestiaire de son ancien club, puisqu’il est aussi le kiné de l’équipe de Pro B. « J’ai ressenti, comme beaucoup, un petit coup de mou quand la carrière s’est stoppée. Tu sais que ton quotidien ne sera plus jamais le même : la vie de groupe, l’adrénaline des matchs, l’entrée sur le terrain… Et forcément, on se pose vite la question : ai-je bien fait d’arrêter, n’aurais-je pas pu continuer encore un peu ? »
Cette question, Manon Houette se l’est forcément posée également. Même si une longue blessure en fin de parcours, l’avait amenée à s’y préparer. « J’avais pris conscience que tout pouvait s’arrêter sans qu’on ne le souhaite, que l’on y soit préparé », explique l’ancienne ailière internationale (248 sélections), vice-championne olympique en 2016 et championne du monde en 2017. Retraitée depuis 2024, après plusieurs saisons au Chambray Touraine handball, Manon Houette avoue « une perte de repères totale les premiers mois », mais n’a pas tergiversé pour autant.

Elle aussi a sollicité les conseils de Véronique Barré. « Une vraie révélation, appuie l’ancienne ailière gauche. Elle m’a fait prendre conscience de mon potentiel réel. Je pensais être quelqu’un de peu organisé, très tête en l’air. Je le revendiquais même. En réalité, sur le terrain et en dehors, j’étais très organisée et plutôt stratège. Mais parfois, diluées dans la vie d’un groupe, on perçoit mal ses qualités, ce que l’on représente et ce que l’on dégage. »
Rapidement, elle choisit l’indépendance pour évoluer dans sa seconde vie. « Pendant plus de dix ans, j’ai répondu aux exigences de coachs et de dirigeants et surtout, j’avais soif d’entreprendre. Je m’y étais déjà essayé dans ma carrière, en prenant le temps, à Metz, d’investir dans des chambres d’hôtes, et en parallèlement j’avais entamé un Master de tourisme. »
Aujourd’hui cependant, Manon Houette a investi d’autres terrains de jeu que celui du tourisme, puisqu’elle propose des conférences en entreprise et ses services de préparatrice mentale dans le sport, après s’être formée notamment auprès de Thomas Sammut, « le préparateur mental aux 200 médailles », en référence aux champions qu’il a accompagnés jusqu’ici (Léon Marchand, Florent Manaudou…). « Aujourd’hui, mon discours tourne autour de la performance, dans le bien-être et le plaisir. Ce que je n’ai pas toujours réussi à faire pendant ma carrière de haut niveau », confesse-t-elle.
Autre ancien sportif de haut niveau qui avait décidé d’entreprendre en parallèle de sa carrière de sportif de haut niveau, Olivier Pickeu, l’actuel manager général de l’Union Foot de Touraine, ancien joueur de Caen, Tours, Montpellier, Toulouse, Lille, Le Mans et Reims ; au total, plus de 300 matchs en professionnel, principalement en D2. « À 28 ans, j’ai acheté une entreprise avec ma femme et mon beau-frère, à Laval alors que j’ai joué au Mans. Nous commercialisions des machines qui ramassaient des pommes dans les grands vergers, rembobine-t-il. Il s’agissait d’assurer ses arrières mais, surtout, j’avais faim, je voulais déjà manger le monde ! »

La petite mort du sportif, lui, ne l’a donc pas connu. Deux ans à peine après avoir raccroché les crampons, il reprenait un club avec un ami investisseur, Angers SCO, en 2005 (pour la petite histoire, il s’en est fallu de peu que ce soit le Tours FC à l’époque). Le club angevin est alors en National et Olivier Pickeu contribue largement à l’amener et le stabiliser en Ligue 1, en bâtissant un projet pérenne, en rénovant le stade… L’ancien attaquant a toujours été offensif. « Je ne souhaitais pas devenir président, actionnaire d’un club, mais manager général, gérer le club comme une entreprise à développer. »
Lorsque l’on parle de reconversion de sportifs de haut niveau, on a tendance à mettre les footballeurs de côté, au vu des sommes astronomiques que les joueurs de haut niveau gagnent (même sans être internationaux). Mais Olivier Pickeu sait bien que des centaines de joueurs ne bénéficient pas de ces conditions. Et surtout, « la carrière s’arrêtant rapidement, il faut trouver sa place dans la société, s’occuper de manière utile, même si on a gagné beaucoup d’argent. »
À l’Union Foot de Touraine, les joueurs évoluent aujourd’hui au cinquième niveau national et rêvent encore de carrière professionnelle, pour ajouter quelques euros à leurs modestes rétributions actuelles. « Plus de la moitié des joueurs sont en contrat d’apprentissage, l’autre moitié sous contrat fédéral, précise Olivier Pickeu. Nous sommes très attentifs à leur implication, leur parcours… » Sur la vingtaine de joueurs de l’actuel effectif, il y a fort à parier qu’une poignée d’entre eux puissent vivre du football jusqu’à la fin de leur carrière. Et tous devront, à plus ou moins court terme, envisager une vie en dehors des terrains.
****
Un degré en plus
« Le sport, des médailles et après ? », paru en 2016, mais réédité en 2025, est disponible dans les librairies et sur Internet (Fnac, Amazon…).
Pour aller plus loin, le documentaire dont la bande-annonce est disponible ici :








