Après Alain-Julien Laferrière et Isabelle Reiher, Alexandra Baudelot est la 3e personnalité à diriger le Centre de Création Contemporaine Olivier Debré de Tours ouvert en 2017. En provenance de région parisienne et officiellement en poste depuis le 1er juillet, elle a réservé sa première grande interview à 37 degrés.
Alexandra Baudelot nous reçoit dans la grande nef du CCC OD de Tours, en chantier pour l’installation d’une nouvelle exposition dont le vernissage est programmé ce jeudi 9 juillet. Elle prend encore ses marques mais se dit déjà « enchantée » par l’accueil de l’équipe ainsi que l’énergie et les vibrations « vivantes et généreuses » qui en découlent.
Naturellement, les œuvres présentées ces prochains mois ne résulteront pas de son travail de sélection d’artistes et de projets. Pour découvrir sa patte, il faudra attendre au moins le printemps 2027. Il n’empêche, la nouvelle directrice du Centre de Création Contemporaine Olivier Debré compte vite imprimer son style alors que l’institution qu’elle dirige approche doucement de son 10e anniversaire.

Pour ce nouveau lieu de travail, Alexandra Baudelot utilise des adjectifs dithyrambiques : « Bâtiment magnifique », « une grande cohérence architecturale assez rare ». « Chaque espace est pensé pour accueillir des typologies d’exposition différente, de la Nef avec ses dimensions de cathédrale et son ouverture sur la ville aux coursives plus intimes » commente celle qui ne découvre pas totalement les locaux puisqu’elle y était déjà venue avant de postuler, et qu’elle connait d’ailleurs la Touraine pour y avoir passé du temps en famille dès l’enfance.
Alors si elle a déjà arpenté les salles du CCC OD, que pense Alexandra Baudelot de ce qui y a été proposé ? « Je trouve qu’il y a eu une volonté très forte de tenter un dialogue entre le local et l’international, de réfléchir l’endroit comme un écosystème vivant. » Ce côté vivant, c’est aussi ce qu’elle met en avant quand on lui demande d’expliquer – avec ses mots – pourquoi ce centre d’art n’est pas un musée, et ce qu’il y a différent. « Un centre d’art est connecté de manière puissante à la création contemporaine, les artistes le font vivre avec les questions qui animent notre époque. »
Alexandra Baudelot est une femme qui baigne dans le monde de l’art depuis l’enfance. Sa maman était danseuse à l’Opéra de Paris, et sa première passion c’était la danse contemporaine. A la fin des années 90, et elle s’oriente « assez naturellement » vers des études d’histoire de l’art avec un premier job au Centre Pompidou de Paris, le grand musée d’art contemporain de la capitale.

« Je ne me suis jamais posé de question du pourquoi de cette orientation, je ne l’explique pas » nous dira-t-elle. Elle suit donc un chemin d’abord guidé par les liens entre les œuvres et le spectacle vivant. Développe des affinités avec les arts visuels, la poésie, la littérature, la musique… Elle exerce plusieurs métiers, de commissaire d’exposition à éditrice en passant par la critique d’art et surtout la direction d’institution artistiques et culturelles dont Rosascape qu’elle a créé en 2009 à Paris mais aussi des références prestigieuses de région parisienne à Aubervilliers et Chatou où elle développe des liens avec des publics traditionnellement éloignés de l’art, ce qu’elle espère développer à Tours, que ce soit dans les quartiers prioritaires de l’agglomération ou dans les zones rurales. En les faisant venir au CCC OD ou en allant à leur rencontre :
« C’est un axe important de mon travail. Les artistes viendront en résidence pendant environ un an avec plusieurs périodes de présence pour développer des projets en lien avec des quartiers, des associations ou des communautés. C’est le meilleur moyen d’aller à la rencontre du public, pas pour qu’il devienne familier de l’art mais familier d’une expérience, pour l’intégrer dans la création via la coconstruction. »
Un axe, en effet, assez peu déployé par le CCC OD depuis son inauguration, celui-ci ayant néanmoins travaillé à l’ouverture de ses portes au plus grand nombre, par exemple via des visites adaptées aux enfants. Pour autant, il faut reconnaître que l’espace a parfois du mal à séduire les masses. Si la première année d’exercice avait permis de dépasser le cap des 100 000 visiteurs, la fréquentation s’est vite étiolée pour tourner plutôt autour des 40 000 entrées en 12 mois.
« Il faut toujours faire attention aux chiffres. Quand on compare avec d’autres villes, une moyenne de 50 000 entrées ce serait déjà un bon score » rétorque Alexandra Baudelot qui affiche tout de même une certaine ambition, avec une question en lame de fond : comment rendre le CCC OD désirable ?
« Je souhaite composer des expositions en lien avec les territoires et l’architecture, les matériaux, l’artisanat. Réfléchir un projet à l’échelle du bâtiment. Travailler sur le côté immersif et l’effet ‘waouh’ dans la Nef. Créer des partenariats avec des lieux plus patrimoniaux comme les châteaux. Par exemple qu’un artiste qui expose ici place une œuvre dans un monument si cela fait sens. Ou imaginer l’inverse avec une peinture Renaissance. »
La nouvelle directrice réfléchit aussi à la manière de relancer les expositions dans les galeries donnant sur l’extérieur (malgré la difficile conservation des œuvres à cause de la chaleur/la lumière) voire de développer des projets dans le Jardin François 1er attenant au bâtiment.
« Mon souhait c’est que la diffusion soit plus importante, l’art c’est fait pour tout le monde et c’est important de le faire savoir » plaide encore Alexandra Baudelot qui table sur l’accueil d’œuvres inédites conçues spécialement pour le bâtiment et se félicite de bénéficier « d’un contexte politique très sain, porteur et qui accompagne » pour mener à bien ses ambitions, « ce qui est assez rare dans les temps qui courent. »

Et bien sûr, pas question de négliger les liens avec le travail d’Olivier Debré, artiste tourangeau ayant donné son nom au lieu et qui « constitue son ADN » dixit la nouvelle arrivante qui a découvert son travail pour la première fois à l’Opéra de Paris :
« Ça m’avait assez puissamment parlé grâce à la puissance de son univers esthétique. Par la suite je ne l’ai pas suivi de manière consciente, étant plus axée vers des formes très contemporaines, mais je pense avoir toujours plus ou moins cheminé avec lui. Son processus de travail est assez fascinant, toujours en extérieur, le fait de peindre au sol, de capter la rosée, les insectes, le soleil… C’est quelque chose qui est désormais présent dans pas mal de processus d’artistes contemporains. »
Disant avoir le goût des œuvres avec lesquelles on peut avoir « un rapport physique », « qui s’adressent à vous de manière sensible et vous renvoient vers le monde dans lequel on vit » Alexandra Baudelot nous donne donc une certaine idée de ce qu’elle veut pour le CCC OD : travailler autant avec le terreau local d’artistes et de partenaires dans cette « terre d’accueil » qu’est la Touraine pour l’art contemporain tout en s’ouvrant sur le monde, voire des artistes reconnus pour déployer la notoriété du site et rebooster sa fréquentation.
« Je n’ai pas de limites, et je trouve intéressant de créer un dialogue entre artistes émergents et confirmés » nous dit-elle, persuadée que le public peut être capté malgré les injonctions permanentes de notre monde hyperconnecté : « Je suis toujours fascinée de voir le temps que les gens prennent dans les expositions. On peut les inviter à faire un pas de côté et échapper au flux d’images et d’informations. Si l’on crée une vraie expérience intime il ne faut pas grand-chose pour les sortir du quotidien et les immerger. »









