Société

Un architecte, un lieu tourangeau / Episode 7 : La cité du Général Renault

Régulièrement depuis un an, nous demandons à un architecte tourangeau de choisir un bâtiment, un site ou un monument tourangeau qu’il aime particulièrement, pour différentes raisons. Puis nous nous rendons sur place avec elle ou lui pour une petite visite guidée personnelle.

Ce mois-ci Jean-Christophe ROUILLON nous parle de la Cité du Général Renault.

CSC_2780Réalisation de Hector Caignart de Mailly (1923-1927)

Jean-Christophe Rouillon, depuis 35 ans architecte et professeur à mi-temps à l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts nous donne rendez-vous aux Jardins du Tonnellé, le café-restaurant situé juste en face du stade Tonnellé. Un petit coin tranquille et convivial, au charme désuet, à l’abri de bobos par définition privés de loyers modérés, à deux pas du Jardin Botanique, à la frontière entre La Riche et Tours. Après une présentation du quartier, il nous emmène dans un petit coin de paradis, un petit bout d’Angleterre perdu entre la voie de chemin de fer et quelques barres d’immeuble : la Cité du Général Renault.

37° : Nous voici dans l’ancienne commune de Beaumont-lès-Tours, pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Jean-Christophe Rouillon : Un cours d’eau passait par ici, qui marquait la limite entre Tours et la Riche. Il y avait des abattoirs au long, pas loin d’ici. D’ailleurs il y en avait aussi à l’autre bout, en arrivant à la Loire. Ces terrains ont par la suite été comblés et on a construit dessus. L’hospice de Tours (l’hôpital Bretonneau aujourd’hui) a notamment construit un sanatorium à Beaumont, puis des parcs à fourrage, l’armée est venue s’installer vers 1913. La SNCF a eu des locaux dans le quartier aussi, puis il y a eu une usine à gaz.

DSC_2737

37° : Pourquoi vous avez choisi ce quartier ?

Jean-Christophe Rouillon : J’aime beaucoup les espaces en devenir comme ça, on peut se garer sans parcmètre, ce café-restaurant est un lieu de vie où on peut venir facilement manger le midi. De plus le logement social m’a toujours intéressé. Il y a beaucoup d’histoire architecturale dans le secteur, de 1900 à nos jours. Je suis aussi attiré par des quartiers de ports comme à Toulon ou au Havre, ce ne sont pas des espaces figés.

37° : Qu’est-ce que vous enseignez aux Beaux-Arts ?

Jean-Christophe Rouillon : J’ai conçu et développé un module au fil des années. Au départ je faisais beaucoup de perspective, j’enseignais surtout les maths, puis peu à peu j’ai ajouté de l’histoire de l’art, de l’espace urbain. C’est l’intérêt de l’enseignement supérieur dans ce type de structures : on peut faire se rencontrer les objectifs définis par un projet d’établissement, les besoins des élèves et ses compétences personnelles spécifiques.

DSC_2752

37° : Dans quel contexte est sortie de terre cette petite cité ouvrière ?

Jean-Christophe Rouillon : C’était une époque où la notion de logement social était un sujet de société important. C’était encore un village ici, donc on construit «à la campagne» avec un souci d’abord hygiéniste puisque l’explosion de la population urbaine du début du XXe était à l’origine de pas mal de problèmes sanitaires dans la classe ouvrière, comme la tuberculose. L’idée globale c’est l’ouvrier ou le petit employé à la campagne, qui va pouvoir cultiver son petit bout de jardin, peut-être aller un peu moins boire d’alcool au café… Le tout avec un prix du mètre carré constructible proportionnellement beaucoup moins cher qu’aujourd’hui, tout en étant à proximité d’un centre urbain important.

37° : Que reste-t-il de cette population ?

Jean-Christophe Rouillon : Je ne sais pas trop comment les attributions sont gérées, mais pas mal d’habitants de cette cité sont des petits-enfants des premiers habitants, voire des arrière petits-enfants. C’est resté public. C’est l’une des premières Habitations à Bon Marché de Tours.

Cite¦üGalRenlt437° : Nous tournons au coin de la rue et nous entrons d’un coup dans un autre univers : une rue, une place, des petites placettes fermées, des ressemblances, des symétries. En chiffres, ça donne quoi ?

Jean-Christophe Rouillon : C’est un terrain d‘1,8 hectare. Il y a 74 maisons, soit environ 230m2 de terrain par parcelle si on enlève les espaces partagés. Il y a à la fois un souci de respecter un dessin d’architecte, mais aussi le terrain existant. Ce n’est pas interchangeable, alors que les tours tout autour pourraient être déplacées n’importe où. C’est donc de l’urbanisme avant d’être du simple logement. D’ailleurs il y a une petite asymétrie pour occuper tout l’espace sud, l’architecte devait l’occuper.

37° : Comment l’espace est-il organisé ?

Jean-Christophe Rouillon : C’est vraiment un fonctionnement à l’anglaise, basée sur le concept de Howard des cités-jardins, avec des «closes» ces courettes privées où seuls quelques habitants peuvent accéder. On passe en douceur d’un secteur à l’autre, les enfants peuvent naviguer en toute sécurité, il n’y a pas de lieux isolés ou non visibles. On part de l’intimité du foyer pour, peu à peu, s’ouvrir à la ville. Ou inversement. C’est une manière particulière de vivre ensemble : ces «semi-detached houses» permettent déjà de partager avec son voisin direct, puis l’enchevêtrement et les places et les placettes fermées entraînent d’autres niveaux de proximité avec d’autres habitants. Côté taille, il y a des types 2, 3 et 4.

DSC_2744

37° : Côté confort, quelle était la grande nouveauté de l’époque ?

Jean-Christophe Rouillon : La pièce d’eau était un concept vraiment nouveau. Ce n’était pas une salle de bains, mais un mélange de buanderie et de salle de bains. Je ne sais pas trop d’ailleurs comment ils ont pu adapter ces intérieurs à notre vie moderne, car personne n’a modifié profondément la structure de ces maisons, les locataires de HLM n’ayant pas le droit de faire de gros travaux ; même si on voit que dans les jardins chacun a un peu fait vivre son espace à sa manière, avec des petits ajouts personnalisés… Mais bon globalement, ces maisons sont dans leur jus, contrairement à la Cité des Bords de Loire qui a été à mon avis mal restaurée avec ces enduits tartinés.

37° : En quoi la Cité Mame diffère-t-elle de ces deux cités ouvrières ?

Jean-Christophe Rouillon : On était davantage dans une posture un peu paternaliste du chef d’entreprise qui construit pour loger ses employés, pas dans du logement social public traditionnel désintéressé. D’ailleurs on voit bien aujourd’hui que tous les logements de la Cité Mame sont tombés dans le domaine privé, ils ne sont jamais entrés dans le patrimoine HLM de la ville.

 DSC_2777

37° : D’après vous, ce format de maison est-il encore adapté presque un siècle plus tard ?

Jean-Christophe Rouillon : On voit bien dans ce qui se construit dans le nouveau quartier de Monconseil à Tours Nord que le schéma «un peu d’extérieur, mais pas trop de terrain à entretenir» correspond bien aux envies des jeunes générations d’urbains, donc on peut dire que cette Cité correspond tout à faire au mode de vie de notre époque, oui. En revanche aujourd’hui on aligne beaucoup plus qu’on imbrique, on est plus dans le chacun chez soi, dans le «côte-à-côte» ; on laisse moins facilement ses enfants jouer dans la rue sous ses fenêtres.

37° : Ce patrimoine pourtant remarquable n’est pas inscrit aux Monuments Historiques, cela veut-il dire qu’il pourrait disparaître un jour ?

Jean-Christophe Rouillon : J’imagine que les responsables de l’office HLM qui gère ces logements doivent se poser la question : 74 logements sur 1,8 hectare dans Tours c’est bien peu, ils pourraient tout raser pour construire différemment et loger plus de monde. Mais une telle décision pourrait être mal vécue et assez brutale, il s’agit d’un lieu emblématique et socialement marqué, il faudrait faire partir les gens… Dans l’absolu, n’importe qui pourrait demander cette inscription, une association, un organisme public, le propriétaire lui-même. On pourrait aussi imaginer une accession à la propriété, depuis le temps que ce sont les mêmes familles qui paient des loyers ici, elles ont dû payer plusieurs fois le prix de leur maison. On a des cas récents à Paris où on a proposé aux locataires d’acheter un logement qu’ils occupaient depuis longtemps.

Propos recueillis en octobre 2015.

Crédits photos : Laurent Geneix pour 37°

> Le site de SCPA, l’agence de Jean-Christophe Rouillon à Château-Renault.

Un degré en plus

> Un dossier de Matfanus sur le patrimoine Mame et les cités ouvrières de Tours.

DSC_2767

DSC_2760

DSC_2755

DSC_2754

     DSC_2750    DSC_2745

Print Friendly, PDF & Email