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On a lu le rapport sur les riches de l’Observatoire des Inégalités (et c’est très intéressant)

 

106 pages pour analyser la richesse en France. Après 1 an de travail et la mobilisation de 7 personnes, l’Observatoire des Inégalités basé à Tours dévoile son 1er rapport sur les riches, c’est-à-dire les personnes qui gagnent plus de 3 470€ par mois après déduction d’impôts (5 205€ pour les couples sans enfant, 7 287€ pour une famille avec 2 enfants). Malgré des données difficiles à trouver, l’association a produit une enquête instructive et évoque des pistes de réflexion pour réduire les écarts de revenus dans la population.

L’Observatoire des Inégalités publie un gros rapport par an : un tour d’horizon global des inégalités lors des années impaires et des dossiers thématiques pour les années paires. Après un rapport sur la pauvreté en France pendant l’année 2018, voici le 1er rapport sur les riches. Ce n’est pas le classement des plus grandes fortunes du pays mais une analyse sacrément détaillée sur les revenus, le patrimoine, le pouvoir d’achat et les inégalités qui en découlent. Premier enseignement, « une coïncidence », il y a 5 millions de riches en France soit 8,2% de la population… une proportion quasiment identique au nombre de pauvres recensés dans le pays (ceux qui ont moins de 867€ par mois).

Mais au fait, quand est-ce qu’on est riche ? Il n’y a pas de définition universelle et l’Observatoire des Inégalités en convient en faisant notamment référence à un sondage qui nous apprend que tous les Français ne sont pas d’accord sur la question. L’association créée en 2003 a donc établi son propre barème : on est riche quand on gagne au moins 2 fois le revenu médian (revenu médian = 50% des Français gagnent plus, 50% gagnent moins). Le revenu médian étant de 1 735€ pour une personne seule sans enfant, on arrive à 3 470€ quand on le multiplie par deux. Cette définition n’est pas très éloignée de celle de l’INSEE qui considère quelqu’un d’aisé dès qu’il ou elle reçoit 1,8 fois le revenu médian. Après, on peut aller plus loin : avec 3 950€ on fait partie des 5% les plus riches (3,2 millions de personnes), avec 6 650€ on est dans les 1% et 500 000 personnes ont plus de 100 000€ de revenus annuels (toujours après impôts).

La France abrite les Européens les plus riches… juste après la Suisse

Et puis il y a les fortunes stratosphériques comme celle de Bernard Arnault (LVMH) qui aurait de quoi acheter la ville de Toulouse toute entière (70 milliards d’euros), Axel Dumas (Hermès) a de quoi s’offrir Strasbourg (43 milliards), Patrick Drahi (Altice) peut devenir propriétaire de tout Saint-Etienne avec 9 milliards. Ces chiffres ne sont pas là pour créer du ressentiment envers les personnes qui ont un nombre conséquent d’euros sur leur compte en banque, notamment parce que le rapport précise bien qu’on n’a pas le même pouvoir d’achat avec 3 470€ à Paris qu’à Tours ou même à Lamotte-Beuvron.

Ironiquement, le président de l’Observatoire Louis Maurin déclare que cette publication doit pousser la majorité à mettre en place un vrai changement politique. En vrai il veut simplement ouvrir le débat, fournir une base de données fiables pour les étudiants ou les décideurs. « Décrire la répartition des revenus en France. » Tout en notant que notre pays est celui où les 1% les plus riches sont les Européens aux revenus les plus élevés, juste derrière la Suisse.

Les 6 phrases fortes du rapport :

« L’enrichissement d’une poignée de ‘premiers de cordée’ est indécent et nous préoccupe. Leur gourmandise semble sans fin et résonne comme une insulte pour tous ceux qui sont dans la difficulté. » De 2011 à 2017, le nombre de personnes payant l’ex-impôt sur la fortune (ISF) a progressé de 22%. Désormais il ne reste qu’un impôt sur la fortune immobilière.

« Nous n’avons pas à aimer ou détester les riches. Les pauvres non plus d’ailleurs. Nous constations, en revanche, une distribution des richesses souvent trop inégale pour être juste. (..) Toute la question est de savoir si le mérite personnel de ces super-riches peut justifier de bénéficier d’une part sept fois plus grosse que celle qui résulterait d’un partage égal. »

« Encore plus qu’en termes de revenus, les inégalités sont grandes chez les riches en patrimoine. Pour entrer dans les « hauts patrimoines », définis par l’Insee comme les 10% les plus fortunés, il faut posséder au moins 607 700 euros de biens. 2,9 millions de ménages ont ce privilège, ce qui représente probablement environ six millions de personnes. »

« La tendance à la réduction des inégalités de répartition du patrimoine a duré 70 ans, mais elle marque un coup d’arrêt dans les années 1980 et laisse la place à une hausse inédite. »

« Être riche dans une société où l’insécurité sociale augmente, c’est par exemple avoir un emploi peu menacé par le chômage à court terme. C’est aussi contrôler son temps, son travail. Ne pas être lié à des ordres permanents ou dictés par une machine. »

« La moitié des riches et 58 % des ultra-riches sont cadres supérieurs (…). On remarquera tout de même que 6 % des riches et 4% des super-riches sont ouvriers. Il s’agit probablement d’ouvriers qui ont d’autres ressources que leur salaire, en provenance par exemple d’un patrimoine hérité. »

Et il remarque que malgré de forts taux d’imposition, il n’y a pas de fuite massive des Français aisés vers l’étranger. Y compris quand ils habitent tout près de la frontière suisse. De quoi tordre le coup à certaines idées reçues. D’ailleurs, sur plusieurs pages, l’association note bien que la richesse ne s’exprime pas uniquement en argent sonnant et trébuchant mais s’évalue aussi selon d’autres critères allant d’un cercle amical élargi à la possession d’un grand logement ‘au moins 60m²) ou d’un emploi du temps facilement aménageable.

« On aurait tort de se servir de ce rapport pour montrer du doigt telle ou telle catégorie de la population »

Au fil des pages, on découvre que 69% des riches ont plus de 50 ans (logique, car on accumule le patrimoine tout au long de la vie), 65% n’ont pas ou plus d’enfant à charge, 82% sont propriétaires de leur logement (mais on en trouve aussi quelques-uns… en HLM). Inégalité criante : « Les femmes seules et les familles monoparentales sont moins représentées parmi les riches. »

Dans son introduction, Louis Maurin anticipe les critiques avec une mise au point, liée à la crise sanitaire actuelle :

« On aurait tort de se servir de ce rapport pour montrer du doigt telle ou telle catégorie de la population : une partie des plus aisés, les médecins par exemple, montent ainsi au front en prenant des risques énormes. »

Tout de même, avec ses 6 co-autrices et co-auteurs, il souligne les manques du système français en évoquant par exemple le fait que « ceux qui demandent des efforts aux plus aisés se concentrent sur une forme extrêmement réduite de la population qui gagne plus de 250 000€ annuels brut avant impôts soit 20 000€ par mois. C’est tout à fait symbolique. » De quoi orienter le débat vers la mise en place « d’une politique de redistribution plus élargie. » Prévoir des mécanismes qui concernant 5 millions de personnes c’est en effet très différent de mesure qui en impliquent seulement quelques centaines de milliers.

« La question c’est quel effort doit-on faire collectivement ? » interroge Louis Maurin alors que le rapport nous apprend qu’au fil du temps les plus riches ne cessent de voir leur fortune et leur patrimoine s’accroître. Pour rentrer dans le « club » des 10% les plus fortunés il fallait 553 000€ en 1998… 1,2 million en 2010. Ces mêmes 6,3 millions de personnes se partagent 25% de tous les revenus du pays. Qu’en sera-t-il une fois la crise du Covid digérée ?


Un degré en plus :

Lire le rapport complet (10€) sur www.inegalites.fr

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