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Isabelle et Armelle, couturière et coiffeuse en maison de retraite à Tours

Elles ont chacune leur petit espace et leur matériel. Et chacune une certaine notoriété auprès des résidentes et des résidents. Isabelle Pecheux et Armelle Provost travaillent au sein des 4 maisons de retraite qui forment l’Ehpad de la ville de Tours. Elles ne sont pas soignantes, mais leur travail apporte un sacré bien-être aux 350 personnes âgées qui vivent dans ces établissements. Nous sommes allés à leur rencontre…

Armelle fait la blague avant qu’on ose la moindre remarque : « mon nom c’est Provost, comme le coiffeur ! » On la rencontre à la maison de retraite Trois-Rivières juste avant son premier rendez-vous de l’après-midi. Sa grosse moto est garée devant l’entrée, elle nous attend en caressant le chat dans le grand hall, très lumineux. Son salon est juste à côté, avec des murs blancs, d’autres peints d’un rose hyper flashy. Il y a tout le nécessaire : bac à shampoing, chaise, miroir… On s’installe sur une table, juste en face : « j’ai toujours été coiffeuse, j’ai commencé quand j’avais 14 ans » raconte cette femme de 50 ans un peu stressée par le concept de l’interview, mais particulièrement souriante.

Originaire de Benais, Armelle Provost a commencé par travailler en salon puis comme coiffeuse à domicile dans les quartiers Paul-Bert ou Mirabeau. Jusqu’à ce qu’une amie lui parle du poste de coiffeuse qui venait de se libérer pour les maisons de retraite du CCAS de Tours. C’était il y a 10 ans : « au départ je me posais des questions, je ne savais pas si je serai capable de travailler en gériatrie. » Et aujourd’hui ? « Je ne lâcherais pas ma place pour tout l’or du monde ! Les gens nous attendent, savent qu’on vient les faire belles ou beaux. Ce n’est pas une contrainte contrairement à ce que peuvent parfois faire les soignants. Je suis juste là pour leur plaisir. »

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« S’ils sont agités, il y a 95% de chances pour qu’à la fin ils reviennent plus calmes »

Créé en 1990, ce poste de coiffure est volant : 4 jours par semaine, 1 dans chaque maison de retraite (Monconseil, Trois-Rivières, Varennes de Loire et Rives du Cher). Les coupes ou les soins sont proposés à prix modiques, à partir de 6€, juste de quoi financer le poste d’Armelle Provost. Ce sont les familles qui font appel à elle, et l’équipe des maisons de retraite qui se charge d’organiser le planning. Des coiffeuses à domicile indépendantes peuvent également intervenir dans les locaux selon le choix des proches des résidents.

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« En général j’ai 14 rendez-vous par jour. On s’adapte, par exemple en cas de fatigue ou s’ils n’ont pas envie » poursuit Armelle. « On essaie une fois, deux fois, sinon on renonce. On n’est pas là pour les embêter. Ce n’est pas parce qu’ils sont âgés qu’ils ne peuvent pas dire oui ou non. Et s’ils sont agités, il y a 95% de chances pour qu’à la fin ils reviennent plus calmes. Ils aiment bien qu’on les chouchoute, les hommes comme les femmes. » Il faut aussi faire en fonction des pathologies : les difficultés physiques ou la maladie d’Alzheimer. Un membre du personnel peut alors venir en soutien.

« Au niveau des coiffures il y en a qui savent ce qu’ils veulent, sinon ce sont les familles qui nous disent. Parfois on fait aussi en fonction des photos ou par rapport aux soignants qui peuvent nous dire que les cheveux sont trop longs et que ça complique certains soins. »

Armelle Provost, coiffeuse de l’Ehpad de Tours.

Une couturière au parcours atypique

Parfois, elle se rend directement dans les chambres, en particulier pour des personnes en fin de vie. Elle nous parle d’une dame habituée à se faire coiffer tous les 15 jours : « elle ne peut pas partir sans être belle, alors on s’est démenés à 4 autour d’elle. C’est émouvant. Aussi bien pour elle que pour le regard de ses enfants. Il n’est pas question qu’elle ait les cheveux en pétard sur son lit de mort. » Et quand le moment fatidique survient, quand un nom disparait du planning, « je me dis qu’il manque quelqu’un » commente sobrement Armelle.

Le rôle d’Isabelle Pecheux est différent : c’est la couturière des maisons de retraite de la ville. Elle s’occupe de marquer les vêtements des nouveaux arrivants ou les nouvelles pièces qui arrivent dans leur garde-robe pour éviter les pertes au moment du passage en machine. Elle se charge aussi des ourlets, de petites retouches sur les blouses du personnel voire de refaire les housses des fauteuils à l’entrée de Varennes de Loire pour cause d’attaque féline à coups de griffes.

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Isabelle a, en quelque sorte, créé son poste. D’abord agent de service en foyer logement à la fin des années 80, elle a rejoint Varennes de Loire en 1997 pour en devenir responsable de ménage. Un poste qui lui a beaucoup plu, jusqu’à un accident en 2007 : « je me suis cassé la colonne vertébrale. J’ai passé un mois à l’hôpital, j’ai porté un corset pendant 3 mois et demi et je suis restée arrêtée pendant 9 mois. » Les douleurs ont eu raison de son ancien travail : « j’ai tenté le mi-temps thérapeutique, mais ça n’allait pas. »

Des vêtements adaptés en cas de perte d’autonomie

Néanmoins, « pas question de rester à rien faire » clame Isabelle Pecheux. Formée à la couture dans sa jeunesse (pendant trois ans, au lycée Clouet) puis vendeuse de vêtements en boutique ou sur les marchés, elle propose de faire revivre un poste disparu au sein des maisons de retraite de Tours : « je m’étais aperçue qu’il y avait de nombreux boutons qui manquaient sur les tenues des résidents et que les pertes de linge étaient impressionnantes. » Elle dispose d’une machine à coudre partout où elle navigue, et garde sa porte ouverte pour qui veut entamer la conversation :

« Les résidents viennent me voir bosser, ça les amuse. Certains me lisent le journal. »

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« Très manuelle », 3e de sa promo en CAP à l’époque, elle partage aujourd’hui son temps dans les différents établissements, comme sa collègue Armelle. Et elle insiste sur la dimension sociale de son travail, évoquant les trousseaux qu’elle crée de toutes pièces à partir de vêtements donnés : « c’est pour des gens qui n’ont pas de famille ou peu de moyens. » Surtout, elle s’est spécialisée dans l’adaptation de vêtements pour les retraités qui ont perdu leur autonomie : « je les ouvre et je mets des scratchs au niveau du dos. C’est beaucoup moins cher que d’acheter des pièces spécialement adaptées et qui sont souvent fermées par des aimants ce qui est moins confortable. »

Gratuit, comme les autres talents d’Isabelle, ce service existe depuis trois ans : « ça évite aux résidents de porter des chemises de nuit tout le temps. Psychologiquement c’est plus facile pour eux. Et c’est mieux pour le personnel. » « J’ai créé un besoin » commente-t-elle avec une certaine fierté et un peu d’inquiétude quant à savoir si elle sera remplacée à son départ en retraite programmé d’ici trois ans. Mais avant cela il y aura son mariage. Encore une autre aventure.

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