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Des briques en cuir ou en coquilles de moules : le design novateur des Tourangelles d’Hors-Studio

Le Grand Prix de la Création de la ville de Paris revient à une entreprise tourangelle… Installé aux Rives du Cher, le cabinet de design Hors-Studio vient d’être récompensé par la mairie de la capitale pour un double projet comprenant des créations éphémères à base de coquillages et le lancement d’une plateforme web qui recense les solutions pour réutiliser des déchets industriels. Nous avons rencontré ses deux fondatrices, Rebecca Fezard et Elodie Michaud.

Le cabinet de design Hors-Studio n’a rien d’un showroom tout brillant et suréclairé que l’on aurait aménagé pour faire rêver quiconque envisage de refaire sa déco. Installé au rez-de-chaussée d’un immeuble des Rives du Cher, face à la station Verdun du tram, c’est plutôt un atelier dans lequel on multiplie les expériences dans le but de travailler pour des créations plus écoresponsables. L’initiative est née il y a 4 ans, fruit de la rencontre d’Elodie Michaud et Rebecca Fezard. La première s’est formée à Paris, la seconde à Lyon… Leurs chemins se sont croisés au sein de l’Atelier d’Offart, maison tourangelle spécialisée dans le papier peint à la planche, technique iconique du XVIIIe et du XIXe siècle.

Très vite, les deux femmes prennent leur indépendance, créent l’espace de coworking Trajectoire et l’atelier Hors-Studio. Nous sommes en novembre 2016 et il suffit de quelques mois pour qu’elles trouvent leur spécialité : « Toutes les deux nous avons toujours eu conscience des questions autour des ressources et des matières utilisées. L’Atelier d’Offart n’utilise que des matières naturelles et le projet de BTS d’Elodie c’était sur la valorisation des chutes de l’industrie textile » nous dit Rebecca Fezard…

« Au départ, ce n’était pas notre axe principal mais nous avons eu un électrochoc. En 2017, les Galeries Lafayette de Tours nous ont offert la possibilité de montrer notre travail en vitrine sachant que ça devait coller avec leur opération pour une mode plus écoresponsable. Nous sommes allées chez Vincent Recyclage à Langeais pour chercher de la matière première, on a fait le tour du site et on s’est rendu compte que la majorité des matières partait à l’enfouissement, qu’il n’y avait pas ou très peu de filières de valorisation. On a donc voulu travailler à partir de ces produits, persuadées qu’ils pouvaient encore servir. »

Rebecca Fezard

Les deux Tourangelles ne se contentent pas de penser des créations à partir de déchets, elles veulent aussi s’engager à ce que le résultat final soit, lui aussi, écologique. Qu’il ne soit pas condamné à être enterré parce qu’on n’a pas d’autre solution : « Le problème de certains matériaux recyclés c’est qu’on y utilise un liant – une colle – synthétique qu’on ne peut pas séparer en fin de vie. C’est absurde » expliquent Elodie Michaud et Rebecca Fezard.

Des études sur l’avenir des coquilles

Pour bien comprendre, il faut avoir conscience que les chutes récupérées par Hors-Studio c’est de la sciure de bois, du cuir ou du caoutchouc. Des fragments dont on ne peut rien faire si on les prend un par un mais qui peuvent avoir une utilité quand on les regroupe. Reste à trouver la meilleure technique pour les rassembler… Quand on a du plastique c’est assez facile (la chaleur peut suffire) mais pour tous les autres cas la tâche s’avère bien plus délicate…

La prise de conscience étant récente, les connaissances sont embryonnaires. « Ce n’est pas un sujet qui était évoqué dans notre formation » souligne par exemple Elodie Michaud. Les Tourangelles ont entrepris d’accroître leurs savoirs en contactant les communautés de « makers » un peu partout dans le monde, en collaborant avec le FabLab de Tours et en passant une semaine à Barcelone en 2019 dans le but de faire de la recherche sur l’avenir des déchets alimentaires. Elles étaient alors en compagnie d’une vingtaine de designers du monde entier :

« C’était très enrichissant car, dans notre studio, on a toujours plein d’autres trucs à faire et on n’a pas le temps de se consacrer une semaine à la recherche. Là on a pu entrer dans le vif du sujet, étudier les possibilités avec des liants d’origine animale ou végétale. »

Rebecca Fezard et Elodie Michaud

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Les designeuses d’Hors-Studio travaillent avec un produit en particulier : les coquilles de moules, d’huîtres et de St Jacques. Déjà réemployées pour nourrir les poules, elles peuvent aussi avoir leur utilité dans leur profession… « Nous sommes parties à Barcelone avec des valises remplies de poudre de coquillages » se remémorent-elles en riant, parce qu’elles avaient un peu peur que leurs bagages soient considérés comme suspects au moment de passer la douane. Bouillies, séchées puis broyées, leurs coquilles récupérées auprès de restaurants de Tours (dont La Chope Avenue de Grammont, spécialiste des fruits de mer) deviennent des briques pailletées, grises ou rosées… Tout ça grâce à l’agar agar, ce produit dérivé d’une algue que l’on utilise en cuisine pour des flans ou de la confiture. Là, ça devient une colle. C’est beau… Elles en on fait des colonnes graphiques remarquées par le jury du prix parisien récemment reçu, sorte de « Kapla géants » à découvrir début 2021 au CCC OD à Tours… Et après elles pourront les remettre à l’eau. Les briques ont la capacité de se dissoudre dans l’océan. Retour à leur état naturel…

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L’ambition de développer le « design matière »

1,5kg d’huîtres et 1,8kg de moules sont nécessaires pour une brique de taille classique. Ce procédé est une véritable innovation dès lors que l’on veut réaliser des créations éphémères écoresponsables. Hors-Studio travaille notamment pour l’industrie du luxe et de l’événementiel qui a besoin de décors pour ses vitrines ou ses salons, des installations qui ne restent pas en place plus de quelques semaines. Jusqu’ici, elles finissaient à la poubelle. Désormais, elles ont un avenir. Mais pourrait-on envisager la fabrication d’objets plus durables avec les mêmes matériaux ? C’est là que ça se complique… Laissez tomber une brique de coquilles d’une hauteur d’1m50 et vous aurez de grandes chances de la briser. Et n’imaginez pas construire une maison avec car elle se fragilisera à chaque pluie. Le prochain défi des designeuses c’est donc d’identifier des liants solides dans le temps mais biodégradables le jour où on n’en a plus besoin. Cela permettrait, par exemple, de fabriquer du mobilier urbain.

C’est là que Precious Kitchen entre en jeu. Ce site web imaginé par Hors-Studio est une plateforme que tout le monde peut utiliser. On y trouve les entreprises prêtes à céder leurs chutes de matériaux vouées à devenir des déchets et les recettes pour les transformer en briques. Il y a les coquillages, le cuir, la sciure… Et même les résidus de billets de banque ! Cofondé avec la coordinatrice du FabLab Catherine Lenoble, soutenu par des acteurs régionaux comme la Direction des Affaires Culturelles, le portail se limite pour l’instant à la Touraine mais il a vocation à s’étendre au niveau national, ce qui pourrait arriver grâce au prix de la Ville de Paris. La pratique a un nom : le « design matière »…

« Nous sommes en recherche perpétuelle de nouvelles matières et nous rencontrons en permanence de nouvelles entreprises. En ce moment nous travaillons par exemple sur les résidus de l’arboriculture, la culture des pommes, le cuir ou le caoutchouc. »

Elodie Michaud

Cette démarche se fait toujours avec la même ambition : réfléchir à la fin de vie de l’objet dès sa conception. Et, dans le futur, passer de créations à petite échelle à des productions industrielles. On pourrait alors envisager que les chutes des entreprises aujourd’hui données gratuitement puissent être valorisées financièrement.

« Nous cherchons à avancer dans un but commun »

Afin d’accélérer, Hors-Studio vient de candidater à un appel à projets pour bénéficier d’une bourse de recherche sur les liants. Ce serait une étape de plus dans sa montée en puissance après plusieurs réussites que sont sa participation à un grand événement autour du design à Pantin (93), le récent prix obtenu via la mairie de Paris ou sa présence à la France Deisgn Week de Tours en cette rentrée 2020, aux côtés de différents acteurs régionaux du secteur.

« Nous cherchons à avancer dans un but commun, nous ne sommes pas dans le protectionnisme de nos recettes » souligne Elodie Michaud. « Nous sommes convaincues d’être dans une ère de changement avec de nouveaux modèles écologiques, sociaux et solidaires » complète Rebecca Fezard. Ainsi, les deux femmes constatent que leurs clients sont de plus en plus intéressés par leurs procédés : « Avant le Covid ils n’étaient pas prêts du tout, mais depuis quelques mois on constate une réelle envie de changement. » Leur expertise est également de plus en plus sollicitée pour donner des cours ou des conférences.

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