C’est une situation inédite qui a eu lieu samedi 17 octobre dans le centre-ville de Tours. 25 commerces pillés ou fortement dégradés, la majorité rue de Bordeaux et rue Nationale, mais aussi place de la Liberté, à la Rotonde ou à Tours-Nord. Des violences en marge d’une large mobilisation pacifique contre la vie chère, à la fois de nature à éclipser la finalité première du mouvement mais aussi à inquiéter les entreprises impactées alors que la période stratégique des fêtes de fin d’année approche.
Ce mardi 20 octobre cela fait 3 jours que la rue de Bordeaux de Tours a subi des dégradations méthodiques de casseurs avec pour conséquences de nombreuses vitrines brisées, des incendies et des pillages de rayons dans des enseignes comme Sephora H&M, Bershka ou le Printemps. Une partie des magasins visés ont rouvert mais d’autres restent portes closes, et ça pourrait durer. L’opticien Edgard renvoie par exemple la clientèle vers son autre point de vente rue Marceau.
« Samedi soir on ne pouvait pas marcher ici. Il y avait des cintres partout » rappelle une commerçante historique de la rue en début d’après-midi, en marge d’un rassemblement de soutien aux entreprises visées. 200 personnes sont venues se tenir la main du Printemps à la Place Jean Jaurès. Des applaudissements nourris s’élèvent à la fois pour réconforter les travailleurs touchés, remercier les services de la ville et des bénévoles pour le nettoyage ou des clients pour leur soutien. « J’ai reçu des centaines de message » nous glisse ainsi une responsable.
Dans la chaîne humaine, on reconnait donc des commerçants mais aussi l’adjoint au maire de Tours chargé du commerce Iman Manzari, la conseillère municipale Sarada Loock, les élus d’opposition Olivier Lebreton et Thibault Coulon pour les Républicains, Céline Ballesteros du Rassemblement National ou des personnalités politiques locales comme Alain Dayan et Pierre Commandeur (lui-même restaurateur).
« C’est un message de solidarité et d’espoir. Face à la violence nous choisissons la solidarité » a déclaré Lucie Plisson de l’association Destination Tours en ouverture de la manifestation « Nous ne sommes pas ici pour nous opposer aux manifestants mais nous refusons que la violence et la peur s’installent en ville » a-t-elle poursuivi en appelant à des rassemblements citoyens chaque samedi « tant que nécessaire » pour soutenir et protéger les commerces. Le premier aura lieu ce 24 octobre dès 11h à l’Hôtel de Ville, 3h avant le début du défilé revendicatif.

« Je suis surprise de tout ce monde. Cela fait du bien, nous ne sommes pas seuls. La dernière fois qu’on s’est tenus la main comme ça c’était pour la victoire en Coupe du Monde de foot » réagit également Valérie, qui a été victime des violences du week-end. « Depuis samedi il y a des hauts et des bas mais je veux me battre » dit-elle en remerciant chacune des personnes sur place.
En marge du rassemblement, un groupe d’une quinzaine de jeunes cagoulés et masqués attend le bon moment pour remonter la rue. Des militants antifascistes et anticapitalistes qui narguent les commerçants devant les vitrines brisées et font entendre leur propre priorité : la lutte contre les violences policières et le soutien à Maël, ce lycéen de 16 ans qui a perdu un œil après un tir de LBD de la police le 30 septembre lors d’une manifestation aux Prébendes. « Si ça ce n’est pas de la provocation » entend-on dans les rangs tandis que les jeunes du RN huent copieusement le groupe.
Commerçant depuis une dizaine d’années, François les regarde circonspect. « Samedi on a été victimes d’une attaque rangée préparée sur les réseaux sociaux » affirme-t-il, encore effaré d’avoir vu la police reculer face aux fauteurs de troubles. « Je suis dégoûté et je redoute Noël » nous dit-il. Une crainte partagée : « On réfléchit à ce qu’on va faire samedi car on ne peut pas fermer, cela met nos entreprises en danger » commente Valérie.
Pour trouver des solutions, un rendez-vous a été demandé au préfet. La mairie de Tours a mis en place une cellule de crise et de réponses d’urgence dès lundi après-midi avec un guichet unique pour suivre les dossiers des entreprises touchées, et solliciter des dispositifs locaux si l’Etat ou les assurances s’avèrent lents ou défaillants dans le versement d’aide ou la mise en place de solutions.
Représentée à la chaîne humaine de la Rue de Bordeaux, la Chambre de Commerce et d’Industrie de Touraine annonce la création d’une cellule d’écoute dédiés aux chefs d’entreprise et aux salariés, promet de faire remonter les besoins aux pouvoirs publics et de coordonner une communication pour relancer l’activité. Le MEDEF ou la Banque Populaire Val de France ont également communiqué avec leurs propres mesures.
« L’urgence c’est de réparer et de sécuriser l’activité pour les prochaines semaines » résume pour sa part l’adjoint au maire Iman Manzari qui reconnait qu’il n’a pas de réponses immédiates concernant les inquiétudes sur l’avenir. « On va mettre en place une boucle de sécurité et faire des réunions toutes les semaines. Il pourrait y avoir des aides pour les entreprises qui n’ont pas subi de dommages mais ont perdu du chiffre d’affaires si leur contrat d’assurance ne prévoit pas cette garantie »dit-il, espérant que le mouvement « s’arrêtera après le 5 novembre (date de la prochaine mobilisation interprofessionnelle des syndicats) car se mobiliser pour faire tomber un régime en fin de vie qui ne sera plus là dans 6 mois ça ne sert à rien. Il faut se mobiliser pour la présidentielle. »
Et c’est là que l’on bifurque de la concorde solidaire aux divergences politiques. Il y avait ce mardi rue de Bordeaux des voix pour déplorer l’absence du maire de Tours (même s’il était représenté) ou le fait que les élus soient arrivés 2h après tout le monde au nettoyage de dimanche matin. Des voix aussi pour demander que l’on réaffecte le million d’€ du budget participatif de la ville à l’animation commerciale (tout en reconnaissant « que ce n’est pas prévu pour ça » mais « qu’il faut voir où sont les priorités »).
Et, plus globalement, c’est la réponse durable à cette situation inédite qui sera scrutée, dans une période où le commerce est déjà moribond avec la crise du carburant, celle du pouvoir d’achat ou celle du monde de l’habillement. Ce mardi, certains commerces appellent à la mise en place de journées de gratuité sur le réseau Fil Bleu ou à réparer au plus vite les pavés cramoisis ou brisés. Les élus entendent mais ne s’engagent pas sur des délais, notamment en raison des incertitudes sur la pérennité et l’ampleur des contestations.
Alors qu’elle avait déjà été largement chahutée et challengée sur le thème du commerce depuis son arrivée, la municipalité tourangelle se retrouve face à un nouveau défi qui la concerne au premier plan mais dépasse aussi ses compétences (ce que reconnaissent d’ailleurs des commerçants interrogés). L’arrivée prochaine d’enseignes internationales comme Pull & Bear (à la place de C&A) ou Uniqlo (à Porte de Loire) feront du bien au commerce du centre-ville comme ont pu le faire en leur temps Normal ou Sostrene Grene. Mais ce sera dans plusieurs mois, à priori au 1er trimestre 2027, autrement dit une éternité dans le contexte actuel.







