Au lendemain des violences assez inédites qui ont secoué le centre-ville de Tours samedi 17 octobre, les témoignages révèlent une réalité plus complexe qu’une simple manifestation qui dégénère. Entre casse à l’aspect politique, pillages opportunistes et difficultés sociales, les événements de ce week-end interrogent sur les motivations des auteurs, mais aussi sur celles et ceux qui en paient les conséquences.
Samedi 17 octobre, vers 17 heures, la rue de Bordeaux de Tours bascule dans la violence. Des vitrines volent en éclats, des magasins sont pillés, certains incendiés. H&M, Bershka, Sephora, Adidas ou encore BZB sont pris pour cible. À minuit, la préfecture recense vingt commerces pillés, dix-neuf interpellations et douze policiers blessés. 32 interpellations et 14 membres des forces de l’ordre blessés dimanche midi.
Ces violences surviennent en marge d’une manifestation contre la vie chère et les violences policières, qui a rassemblé plusieurs milliers de personnes. Au moins 12 000 selon les autorités, jusqu’à 15 000 d’après les organisateurs. Rare à Tours (on avait atteint autour de 7 000 personnes au plus fort de la lutte contre la réforme des retraites de 2023).

Mais derrière les images de destruction, une question apparaît : ceux qui cassent les vitrines sont-ils les mêmes que ceux qui viennent ensuite vider les magasins ?
Des casseurs aux pilleurs opportunistes
Sur place, deux phénomènes semblent se distinguer. D’abord, des groupes de manifestants radicaux, dont certains semblent appartenir à la mouvance antifasciste, s’attaquent aux commerces. Les vitrines une fois brisées, de nombreux jeunes profitent de la situation pour emporter vêtements, chaussures et cosmétiques. Des vols d’opportunité, sans revendication politique apparente.

Kevin, 34 ans, premier vendeur chez BZB, raconte la panique. « On était quatre personnes au moment où la vitrine tombe. On a couru se réfugier dans une pièce sécurisée, d’où on a vu le carnage sur les caméras de vidéosurveillance. » Mais ce qui le frappe surtout, c’est le profil des pilleurs : « Ce n’était pas des casseurs, mais plutôt Monsieur Tout-le-Monde, des jeunes, des fois des familles. »
La vie chère pour justification
Dans la rue, un jeune homme de 18 ans tient une paire d’Adidas dans les mains. Il justifie la violence par les difficultés sociales :
« Le peuple exprime sa colère car on n’est pas entendu quand on est calme. Les violences, c’est malheureusement un moyen de se faire entendre. C’est une démonstration de colère car la vie est trop chère. »
Une scène qui résume un paradoxe : dénoncer le coût de la vie tout en s’emparant de produits de consommation. La colère sociale peut-elle expliquer ces comportements, sans pour autant les justifier ?
Victor, 20 ans, étudiant en deuxième année de licence, évoque lui aussi ses difficultés financières :
« Il y a vraiment un problème de pouvoir d’achat. Je suis dans une situation de pauvreté en tant qu’étudiant. Il faut tout compter, je réfléchis même quand j’achète un kebab. »
Deux paroles qui témoignent du poids de la vie chère dans les préoccupations d’une partie de la jeunesse, en écho donc aux revendications de ce mouvement national organisé à la date de la Journée Mondiale du Refus de la Misère. Mais rien ne permet d’assimiler précarité et pillage, ni d’affirmer que tous les participants aux vols partageaient les mêmes motivations.
Pourquoi ces magasins ?
H&M, Bershka, Sephora ou Adidas : les commerces attaqués incarnent largement la consommation de masse. Pourtant, à quelques mètres, un distributeur bancaire et la bijouterie Roure sont restés intacts, selon nos observations. La logique politique semble ici se mêler à l’attractivité des marchandises. Pourquoi s’attaquer à certaines enseignes plutôt qu’à d’autres ? Le désir de posséder aurait-il, pour certains, pris le pas sur toute revendication ?
Les dégradations subies par Edgard Opticiens, touché également par un incendie, montrent toutefois que cette logique ne suffit pas à expliquer toutes les violences.

Dans une boutique de téléphonie, un jeune commerçant voit une vingtaine d’individus tenter de briser sa vitrine. Plusieurs personnes interviennent pour calmer les plus agressifs. La vitrine résiste et le groupe finit par renoncer. Il s’en fallait de peu pour que le gérant soit violemment agressé.
« L’assurance paiera »
Au Printemps, la directrice Odile Bordet raconte la peur et l’émotion de ses équipes. Son mari, qui tentait de s’interposer pendant l’assaut, violemment agressé par certains manifestants, aurait entendu : « Poussez-vous, ça en vaut pas la peine, l’assurance paiera. »
Odile Bordet, découragée, indique :
« Si on arrive à surmonter cette agression, ce sera grâce à l’engagement des hommes et des femmes du magasin et leur volonté de sauver leur outil de travail avec une serpillière, un balai et des gants. »
Elle dénonce également ce qu’elle ressent comme « une performance organisée, filmée et likée à l’infini sur Snapchat ou TikTok ». En effet, la rédaction a pu observer de très nombreuses personnes filmant et poster les actes de dégradations sur les réseaux sociaux.

Des commerçants devenus dommages collatéraux
Les conséquences pourraient se prolonger bien au-delà de ce samedi. Kevin redoute que certains magasins restent fermés plusieurs semaines, compromettant les achats de fin d’année dans un contexte économique déjà tendu : « Ça met en jeu les fêtes de Noël. Ça met un sacré coup au centre-ville. »
Dimanche, des commerçants sont venus nettoyer les dégâts. Caroline, de l’association Tous à Tours, exprime leur lassitude : « On est venus nettoyer, dans une démarche non partisane. On n’accuse personne, mais on en a marre d’être des dommages collatéraux. » interrogée, elle ne voit aucune solution claire, mais attend un sursaut de la société.

Et de rappeler :
« Ce ne sont pas des multinationales, nos commerces. On a des employés, des familles. Ça met en danger autrui. »
C’est toute la contradiction de cette journée : une mobilisation contre la vie chère et la misère, dont les débordements frappent à leur tour des personnes qui vivent de leur travail.
Derrière les vitrines brisées, deux réalités sociales se croisent : celle d’une jeunesse qui exprime ses frustrations légitimes, parfois par la violence, et celle de commerçants et de salariés qui en subissent les conséquences. Sans que les difficultés des uns puissent effacer celles des autres.







