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[Rentrée littéraire] Heureux Simonien (dernière partie)

Note de la Rédaction : Après la rentrée scolaire, 37° se met à la page de la rentrée littéraire en vous proposant « Heureux Simonien », fiction tourangelle inédite, écrite par notre journaliste Laurent Geneix en 2012. Une nouvelle que nous avons découpée en quatre épisodes, à retrouver chaque jeudi de ce mois de septembre.

Heureux Simonien (partie 4)

Fable anachronique

(Première partie ici)

(Deuxième partie ici)

(Troisième partie ici)

© laurent geneix – mars 2012

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Je tourne sur mon île comme un lion en cage : Zorra et son père partent le lendemain, la reconnaissance officielle de l’indépendance de mon île tarde à venir (je vais désespérément depuis des mois vérifier en poste restante un jour sur deux), mon fournisseur de drapeau (car j’ai fait dessiner un drapeau officiel à Gressier) tarde à me livrer… Bref, ma vie est clairement arrivée à un tournant et ma déception de la vie tourangelle, à son apogée.

Il faut que tout ça cesse ! A travers mes larmes de rage et de désespoir, tournant définitivement le dos au grand hôtel du Pont Wilson en allant m’asseoir sur la pointe ouest de mon île, je trouve la solution ultime, géniale, évidente.

Je fais le tour de l’île le plus vite que je peux avant que le jour se lève et je tire sur chacune des lourdes chaînes les unes après les autres. Ma force est décuplée par cette envie d’en finir avec cette mésaventure. C’est après avoir levé la dernière ancre, non loin de mon point de départ à la pointe ouest, que je sens un tremblement à peine perceptible : l’île s’est mise en branle très lentement, son mouvement est à peine perceptible

Ce n’est qu’une dizaine de minutes plus tard que je prends conscience que mon plan a marché. Le jour commence à se lever, je me retourne pour essayer de voir le soleil et c’est là que je vois que le pont Napoléon est déjà loin derrière moi et que la quasi-totalité de mon île lui est passée dessous.

Sur ma droite, le bourg de Saint-Cyr, malgré une petite brume matinale qui couvre un peu ma fuite, est bien visible. Mon île dérive ! J’imagine non sans joie la tête des Tourangeaux lève-tôt, à chien, à nuit blanche ou à baskets, ou le chauffeur du tout premier tramway à franchir le Pont Wilson, découvrir que l’Ile Simon, symbole apparemment immuable de leur douce capitale, a tout bonnement disparu.

Je progresse extrêmement lentement à mon goût, mais régulièrement quand même, dans un lent mouvement à la fois joyeux et douloureux. Je regarde ma montre au large de Fondettes et vois avec tristesse que l’heure fatidique où Zorra et son père ont vu se refermer derrière eux les lourdes portes de leur TGV est déjà passé.

Après ces mois de hauts et ces quelques heures de très bas, je commence à goûter à mon long. Un long tranquille que je voudrais éternel.

Mais évidemment, il y a un ultime rebondissement : un peu avant d’atteindre Langeais, ma belle embarcation s’arrête dans un banc de sable et demeure immobile. Je comprends tout de suite que je n’irai pas plus loin.

Pour échapper à la police fluviale dont je crois apercevoir au loin les sirènes vertes, il faut agir vite. Je sais que le vol d’île peut me conduire en prison pour un certain nombre d’années. Je refais un dernier tour, rassemble tout ce que j’ai de plus cher et pousse mon pédalo, vieil ami infaillible et ultra-fidèle, dans les eaux turquoise de ma petite mer.

J’atteins les quais de Saumur dans la soirée. La ville brille de mille feux comme pour saluer mon passage. Je décide de ne pas m’arrêter, puis de ne plus m’arrêter nulle part ailleurs. Je suis emmitouflé dans mes couvertures et je m’apprête à passer ma toute première nuit sur mon pédalo.

FIN

crédit photo ©laurent geneix / le jour & la nuit

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