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Interview exclu 37°: La Compagnie Créole au saut du lit

Au départ c’est comme dans les films sur la mafia : on nous indique par sms, au tout dernier moment, le nom d’un hôtel paumé entre Monts et Montbazon, en nous précisant qu’on a 45 minutes pour arriver, parce qu’après «ils repartent». On quitte Tours centre en trombe, gyrophare sorti et sirène tonitruante (et oui, on est comme ça à 37°, pas du genre à rigoler), on traverse des zones de travaux désertées (c’est dimanche), on roule sur une petite route à moitié défoncée le long de l’A10 et on gare notre voiture à quelques mètres d’une grosse Mercedès immatriculée 77.

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Jusqu’au dernier moment on n’ose y croire : la Compagnie Créole a dormi là, dans cet ancien moulin, charmant, et on s’apprête à interviewer ces légendes vivantes, adulées ou moquées (mais toujours écoutées) par des millions de Français depuis plus de 30 ans, les auteurs des bandes-sons de nos enfances, pas forcément de nos premières boums, mais de celles, subies, de nos parents et des fêtes de famille ou de villages et autres 31 décembre en tout genre (lire à ce sujet notre excellent article paru récemment ici même #autocongratulationgratuite).

La veille, 13 juin 2015, La Compagnie Créole a mis le feu au gymnase de Veigné (plus de 700 personnes à vue de nez) et ce malgré l’idée saugrenue des organisateurs de mettre des chaises jusqu’à quelques mètres de la scène (oui, oui, vraiment) ce qui a transformé l’excellent concert dansant et festif des Berrichons de «Rien dans ton Folk» en ambiance «colloque sur le bienfait des pesticides dans l’agriculture globale», en moins polémique et sans les rétro-projecteurs (le même concert en Bretagne, ça aurait été zéro chaise et tout le monde les mains en l’air, mais bon, la Touraine, c’est la Touraine, on ne se refait pas ;-).

Heureusement, il y avait des vrais jeunes dans la salle, qui, à l’entracte, ont commencé à chanter par cœur, bruyamment et sans hésitation un répertoire français nostalgique, de Serge Lama à Brother Louie, une chanson sur deux étant issue du répertoire des héros de la soirée, la Compagnie Créole. Un groupe de potes qui avait visiblement la ferme intention d’être à la hauteur de cette soirée.

Dès les premières mesures du premier morceau de la Compagnie Créole, une centaine de personnes occupaient le devant de la scène debout, au grand dam des gens assis derrière, visiblement mécontents de ne pas pouvoir assister à un concert de l’une des formations les plus festives et dansantes de la planète sans bouger leurs fesses de leur chaise.

Au bout de deux morceaux, ça zoukait dans tous les sens et la foule de bipèdes à station verticale grossissait à vue d’œil, sous l’œil amusé des gendarmes surveillant la salle depuis un balcon haut perché.

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Hôtel du Moulin Fleuri – Le lendemain matin, donc, suite.

On entre dans une salle déserte et ils sont là, assis au petit déjeuner, en train d’écouter des anecdotes de guerre de leur tourneur Megastars International (ça ne s’invente pas) tout en croquant dans des viennoiseries. L’ambiance est tranquille. On s’installe en bout de table, à la place dudit tourneur qui nous a arrangé le coup. Bon, personne ne nous offre de café, mais on s’en fout : on branche le Zoom et on interviewe la Compagnie Créole. Bah ouais, hein. Quand même.

37° : Récemment, l’un de nous a fait découvrir vos morceaux à ses deux enfants de 6 et 7 ans et l’effet a été immédiat : danse dans la cuisine, reprise du refrain au chant, réclamations dès le lendemain pour réécouter le chose… Comment vous voyez ça, au bout de tant d’années, le fait que vos chansons sont des classiques qui plaisent instantanément à des personnes qui n’ont jamais entendu parler de vous, de génération en génération ?

Clémence : On est conscient de ça, mais on ne se l’explique pas. On est heureux aussi de cette pérennité. On aime notre public comme une grande famille et il nous le rend bien en transmettant nos chansons comme ça.

Guy : Nos mélodies sont tellement simples qu’elles restent fraîches. Peut-être qu’aujourd’hui la plupart des artistes écrivent des choses plus complexes, moins immédiates. L’effet produit sur les enfants ne trompe pas en effet, ils vont toujours vers des choses simples qui leur parlent instantanément.

37° : Quand vous composez des nouvelles chansons aujourd’hui, vous avez toujours l’impression d’écrire des choses aussi directes qui peuvent devenir des mélodies et des paroles qui resteront dans les annales de la chanson française comme vos grands tubes des années 80 et 90 ?

Clémence : On ne voit pas les choses comme ça. On a toujours cet optimisme dans l’écriture, on compose comme on chante et on chante comme on vit, comme nos parents aux Antilles nous l’ont appris. Ce lointain héritage du chant quotidien, dans le bonheur comme dans le malheur, dans la fête comme dans l’ennui, c’est un exutoire, quelque chose qui est en nous, qu’on ne calcule pas, sur lequel on n’a pas forcément de recul. Nous partageons ça avec le public et il se trouve que c’est bien reçu.

José : C’est une habitude. J’ai des images de mères qui se lèvent le matin, qui ont les larmes aux yeux, mais qui chantent. Qui chassent leurs chimères avec des mélodies, des mots, ou les deux, souvent inventés sur le moment, comme ça. C’est l’héritage africain, la base du gospel et du blues. Quand on voit sa mère faire ça, à la maison, dès le matin, c’est une force extraordinaire, qui marque un enfant à jamais.

Clémence : Quand on n’a pas le moral, on chante.

José : Surtout quand on n’a pas le moral ! (grands rires)

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37° : C’est idiot, mais on a du mal à vous imaginer ne pas avoir le moral ; ça vous arrive ?

José : Bien sûr oui, même si on a cette espèce de magie, ce don de Dieu, on a aussi nos coups de mou comme tout le monde. On a nos chansons tristes aussi. Mais à travers ce qu’on chante, on donne envie de vivre quoi qu’il arrive.

Clémence : Même si on est surtout connus pour nos disques, on est avant tout un groupe de scène, depuis toujours, bien avant nos premiers disques d’ailleurs. Et la chance qu’on a c’est que le fait de voir le public réagir comme ça à nos chansons nous fait du bien, on oublie nos problèmes nous aussi, c’est un échange de bonne humeur entre nous et le public.

37° : Au-delà du succès depuis 35 ans, êtes-vous conscient que vous êtes aussi la bande-son de toute une génération, celle qui a vécu votre éclosion à une époque dominée par la disco, et qui a dansé sur vos premiers 45 tours ; en gros les gens qui ont aujourd’hui entre 40 et 100 ans ?

Clémence : On est conscients de ça, mais pas blasés.

José : C’est important, c’est vrai. On y pense parfois.

37° : En métropole, on a un sens de la fête un peu… limité. Hier soir, beaucoup de gens sont restés assis pendant votre concert ; vous portez quel regard là-dessus ?

José : Ils ne s’ennuient pas forcément, ça ne veut rien dire.

Clémence : ça nous est déjà arrivé de faire des concerts de deux heures où personne ne dansait, où tout le monde restait sagement assis, et où au moment de partir, ils nous faisaient d’émouvants et interminables rappels, se levant enfin de leurs chaises pour nous applaudir avec beaucoup de chaleur. On savait que notre musique les avaient beaucoup touchés. Chacun reçoit la musique à sa façon et exprime, ou non, ce qu’il ressent.

37° : Vous êtes arrivés à une époque où on ne s’amusait pas trop en métropole, où à part des gens comme Michel Fugain et son Big Bazar, il n’y avait pas eu grand-chose de festif depuis un moment…

Clémence : C’est marrant que vous parliez de Michel Fugain parce que quand je suis arrivée en métropole pour mes études, j’avais fait une audition pour rentrer dans le Big Bazar !

José : On ne l’a pas fait exprès, c’est un concours de circonstances. On s’est tous rencontrés ici, on avait entre 25 et 30 ans, on avait déjà fait de la musique avant, séparément, on fréquentait cette fameuse boîte/restaurant créole à Montparnasse, la Canne à Sucre. On faisait le bœuf là-bas et puis un jour on s’est dit : «Pourquoi ne pas essayer autre chose ?» C’est vrai qu’on est sans doute arrivés à un moment où il y avait ce besoin. Très vite les gens nous disaient : «Votre musique, c’est bon pour le moral». C’est devenu un leitmotiv dans notre entourage. Du coup on en a fait une chanson !

37° : Quand vous composiez vos premiers morceaux, vous imaginiez que ça allait pouvoir devenir aussi énorme auprès du grand public ?

José : Non. On était des amateurs, on chantait après le boulot, le week-end, on faisait de l’animation. Moi j’avais un travail dans l’électronique à l’époque. Fin 1982, on sort «Blogodo» un album très «culturel», de pure biguine et mazurka, chanté en créole. Cela a été le premier album de musique créole à faire autant de ventes en France, avec 90.000 exemplaires. C’était beaucoup, mais pour la maison de disques Carrère, ce n’était pas assez. On en a parlé et on s’est dit pourquoi ne pas croiser la musique traditionnelle créole avec la variété française, pour que le public d’ici comprenne nos paroles ?

37° : Vous écoutiez de la chanson française, c’était un répertoire qui évoquait quelque chose pour vous ?

José : Personnellement j’aimais beaucoup Johnny et Eddy Mitchell. J’aimais beaucoup les paroles et les thèmes musicaux de Dick Rivers. Je suis guitariste depuis très longtemps, j’aimais gratter deux ou trois accords, donc j’étais sensibles à des choses très simples comme les Chats Sauvages. (Il chante) «Don don don, vise un peu ça si c’est mignon…»

37° : Vous avez inventé un genre musical, le croisement entre musique des Antilles et variété française…

José : Oui, sans le vouloir, mais c’est ça, oui.

Guy : Il faut croire que ça manquait, qu’il y avait une demande ou une envie, ce qui explique notre immense succès… Par la suite, ça a donné des idées à des tas de musiciens, des gens comme Laurent Voulzy par exemple. Même aujourd’hui encore ça inspire de jeunes artistes, par exemple on a découvert un artiste de Rouen récemment, Keen-V, qui mélange différents styles… On a été précurseurs.

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37° : Votre concert hier soir ne donnait pas du tout l’image du vieux groupe qu’on va voir par nostalgie, vous aviez un son et une présence très frais. Il y a des groupes plus jeunes que vous qu’on n’a plus du tout envie de voir sur scène, comment vous expliquez cette fraîcheur ?

Guy : Déjà, merci pour le mot (rires) ! Vous avez des noms pour les groupes qu’on n’a plus envie de voir (rires) ?

José : On vit sainement ! On est des fêtards, on aime faire la fête, mais on sait s’arrêter, on ne se gave pas d’alcool. On ne fume pas de joints, ce n’est pas notre truc. Mais bon, on va régulièrement se boire un petit whisky ou un punch, pour entretenir nos cordes vocales quand même.

37° : Comment vous avez fait pour ne pas vous faire manger par le star system ? Vous sortez d’une époque où un paquet d’artistes se sont fait avoir par des producteurs véreux, des maisons de disques sans scrupules, pour finir cramés après un ou deux tubes…

Guy : On a eu de la chance sans doute, et on a su rester nous-mêmes, très soudés. On ne s’est pas trop posé de questions non plus, c’est important, ça. On joue aujourd’hui comme on jouait au début.

José : On croisait pas mal d’autres musiciens à l’époque et on voyait les conneries à ne pas faire, on en parlait beaucoup entre nous et on se protégeait de ça.

37° : Vous faites comment pour composer, vous avez une salle de répétition où vous vous retrouvez régulièrement ?

José : J’aime bien cette question ! On a toujours composé sur le tas, chacun compose chez lui, puis on se retrouve pour préparer un concert ou en studio pour enregistrer et on compose un peu comme ça, entre deux portes, on n’a jamais vraiment répété comme un groupe «normal», en fait. Nos morceaux sont surtout des captations de nos improvisations, qu’on fige à un moment précis. Sinon, on compose un peu en permanence. En 40 ans d’existence, on dû composer un bon kilo de morceaux !


Deux degrés en plus

> Nouvel album «Le Carnaval du Monde» sortie le 22 juin 2015.

> La collection des pochettes originales de quelques grands classiques en 45T

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