Culture

Aucard : la prog à poil (en 20 leçons)

La programmation du festival Aucard de Tours (oui, hein les jeunes, c’est l’un des seuls festivals de musique au monde dont le nom est un jeu de mots !) c’est pour vous une liste de 33 noms qui vous font plus ou moins kiffer, mais en coulisses c’est un travail de plusieurs mois, un mélange de jonglage artistique, technique et financier, «puzzle» à terminer en avril coûte que coûte. Enzo Pétillault, 27 ans et quatrième Aucard comme programmateur salarié, nous a expliqué comment ça marche.

  1. Tout commence comme ça :

«C’est en octobre/novembre que les premiers noms des groupes désirés sont couchés sur papier. Les dates du festival sont envoyées à une cinquantaine de tourneurs, ou d’agences qui gèrent les tournées de plusieurs artistes. Eux commencent à savoir qui va sortir un album et donc qui va tourner l’année suivante pour en faire la promo.»

  1. Tournera ? Tournera pas ?

«Les tourneurs nous donnent assez rapidement des noms d’artistes qui tourneront et aussi d’artistes qui ne tourneront pas. On a donc des bases et on peut commencer notre shortlist, qui repose également sur nos envies et sur la programmation de Radio Béton.»

  1. «Aucard» : un des seuls festivals organisés par une radio musicale locale

«L’idée de départ du festival il y a 30 ans c’était la déclinaison live de ce qui passait le plus souvent sur la radio, ça n’a pas changé. Tous les mois on fait une espèce de classement des artistes les plus diffusés sur Radio Béton, ça donne des orientations pour la prog à venir.»

  1. Le grand fichier d’Enzo, so 2015 😉

«Je me suis cette année fait un gros fichier où je note des noms de groupes que j’aime beaucoup, qui me paraissent correspondre au festival, qui passent beaucoup à la Radio, qui viennent de sortir un disque et qui donc seront très certainement en tournée.»

  1. Grosse cure d’amaigrissement du fichier, ça pique

«Je dois avoir plus de 200 noms dans ce fichier et au final il y a 33 groupes dans la programmation. Je passe donc des mois à faire des choix, à éliminer, à retenir, selon différents critères. C’est parfois assez frustrant…»

  1. Comment on choisit les groupes locaux ?

«C’est différent car on les pratique souvent au quotidien. Pour les groupes à rayonnement national comme Biga Ranx ou Chill Bump, on passe par leurs tourneurs même si on est en contact direct. Pour les autres, c’est là aussi très lié à la radio car on en suit pas mal dans différentes émissions, on en reçoit en interview. Donc on sait où ils en sont dans leur évolution, ça nous aide à faire des choix.»

  1. Quand j’étais petit, j’étais programmé aux Apérock !

«Bien souvent, la sélection se fait en deux temps sur deux ou plusieurs années. Des groupes locaux jouent aux Apérock, ces petits concerts en ville, puis peuvent par la suite passer dans la prog principale sur les scènes de la Gloriette. Par exemple l’année dernière Ultra Panda et Peter Pitches étaient aux Apérock et cette année ils passent sur site.»

  1. Premiers noms définitifs = cadeaux de Noël

DSC_1477«Les premières confirmations fermes avec signatures de contrats commencent généralement en décembre. Cette année le tout premier groupe confirmé a été Isaac Delusion

  1. Programmation, piège à cons

«Pas mal de groupes, notamment en électro-pop peuvent être séduisants sur disque et très décevants sur scène. Quand on gère la programmation d’un festival on n’a pas le droit à l’erreur. Par exemple Isaac Delusion, j’ai beaucoup aimé leur album sorti en mai dernier et je suis allé les voir en concert à Poitiers. Même s’ils n’ont pas une grosse expérience et que le chanteur n’était pas très à l’aise, je les ai trouvés très convaincants et pour avoir discuté avec leur tourneur, je sais qu’ils travaillent beaucoup sur la présence scénique et qu’ils devraient être au top en juin.»

  1. Montant des cachets : le premier qui signe a gagné

«Parfois les prix des artistes peuvent varier en quelques semaines, selon la demande. Il faut savoir se décider vite et anticiper. On a signé tôt avec Isaac Delusion car je pensais qu’ils allaient être assez demandés par d’autres festivals et salles. Il arrive que pour différentes raisons, la cote d’un artiste explose ; par exemple un passage, une nomination ou carrément une récompense aux Victoires de la Musiques, ou plus sobrement de bonnes critiques presse peuvent faire exploser le prix d’un groupe. Par exemple, coup de chance, en 2014 on avait signé La Femme juste avant qu’ils aient une Victoire de la Musique.»

  1. Tabou, le montant des contrats ?

«Le prix des artistes est quelque chose d’assez tabou dans le milieu, moi je n’ai jamais trop compris pourquoi. Je trouve ça intéressant que le public comprenne que le spectacle vivant ça a un coût et que ce coût peut varier selon l’offre et la demande, et la notoriété d’un artiste. C’est comme ça. Maintenant, je comprends que le spectacle ça doit aussi faire rêver et que quand tu sors des chiffres, ça peut casser un peu le rêve…»

  1. Plafond de verre à 10.000 euros

«Nous nous sommes fixés cette limite pour des raisons budgétaires et éthiques. La jauge d’Aucard est de 4.000 places par soirée, on est sur 8 à 10 euros la soirée ce qui n’est vraiment pas cher. Je ne vois pas l’intérêt d’amputer notre budget avec une grosse tête d’affiche à 20.000 balles alors que de toute façon on affiche complet avec des gens moins connus. En plus, ce principe nous permet de programmer plus de groupes «intermédiaires», sinon on aurait une tête d’affiche et que du local autour.»

  1. Une prog belle et pas chère : un challenge de matheux. Ou pas.

«Nous sommes généralement à 80.000 euros de budget. Mais cette année comme c’est les 30 ans, on est à 90.000 euros. Le challenge a donc été de faire entrer 33 groupes à des prix très différents, dans ce budget. C’est des maths, quoi. Je suis nul en maths, mais j’arrive quand même à boucler ma prog !»

  1. Des têtes d’affiche à prix réduit, ça existe.

«C’est l’avantage d’être un vieux et petit festival et d’avoir un état d’esprit particulier comme le prix d’entrée très bas, le côté radio associative : des groupes qu’on a programmés il y a longtemps au début de leur carrière peuvent avoir envie de faire un effort quand on leur demande de revenir chez nous. Par exemple on a eu Zebda pour environ 9.000 euros je crois, alors qu’ils devaient jouer pour 20.000 le lendemain. Cette année, les Wampas ont aussi fait un effort. D’autres groupes sont plus amnésiques et laissent leur tourneur gérer. C’est le cas des Sheriffs par exemple.»

  1. Je parie que t’es pas cher, toi !

«Même si je commence à être habitué aux tarifs des groupes, il m’arrive encore d’avoir des surprises, de penser qu’un groupe est à 8 ou 10.000 euros, d’appeler son tourneur et de m’entendre dire qu’ils prennent 20.000. Mais globalement, à 1.000 ou 2.000 euros près, j’arrive à anticiper correctement les tarifs.»

  1. La prog : un plaisir solitaire ?

«Non, je travaille avec Pascal Rémy qui est bénévole ici. Il est plus expérimenté que moi et a une vision «historique» globale du festival. Son regard est essentiel. Et puis je me laisse beaucoup influencer par mes collègues, je suis sans arrêt à l’écoute, dans tous les sens du terme.»

  1. Remplir la grille : Tétris, quand tu nous tiens !

«Finaliser la programmation c’est prendre en compte le budget, les contraintes techniques et la couleur musicale des groupes. Il faut que la semaine soit cohérente, mais aussi chaque soirée prise individuellement. Par exemple, je dois répartir les têtes d’affiche, une par soirée. Ensuite, nous tenons beaucoup à la diversité : pas question d’avoir une soirée électro, une soirée rock, une soirée pop… J’aime l’idée d’ouvrir les spectateurs et qu’un mec qui est venu voir du reggae se mange aussi de la pop et du rock. Donc là aussi on répartit. Autre chose : tu ne mets pas une tête d’affiche à 20h. Enfin, il n’est pas question de mettre de l’électro trash à 19h ou de la pop indé à minuit : encore un critère à prendre en compte…»

  1. Certaines éliminations sont des «non-choix»

«Il m’arrive souvent de me résigner à ne pas prendre un groupe parce qu’il ne rentre tout simplement plus dans la grille en raison de ces nombreux critères. Cela peut être un groupe que je voulais vraiment au départ mais qui finalement n’a plus sa place. Certains tourneurs ont un peu de mal à comprendre ça parfois. Inversement, il m’arrive de «repêcher» des groupes que j’avais écartés, juste parce que finalement il me reste un créneau pour telle couleur musicale dans telle fourchette de prix.»

  1. Terres du Son vs Aucard : bataille de prog ?

«Je trouve que ces deux festivals sont de moins en moins concurrents. A une époque, on était au même niveau de budget et de fréquentation, mais assez vite Terres du Son est monté en puissance à tous les niveaux et on est devenus très complémentaires sur le territoire. Aujourd’hui, un groupe qui est tête d’affiche chez nous jouerait à 19h chez eux. Et de toute façon le choix des artistes se fait sur le principe du premier à signer, premier servi, donc si le hasard fait que nous sommes «en concurrence» pour faire venir tel ou tel groupe, nous ne le saurons pas forcément au bout du compte. Je commence ma sélection plus tôt qu’eux je pense, j’ai intérêt. Parce que sur mes têtes d’affiche, je sais que certains groupes, pour des questions de références et de visibilité, préféreront à prix égal, signer sur Terres du Son plutôt que sur Aucard. Cela a été le cas avec C2C il y a quelques années.»

  1. Le groupe de 2015 que vous avez failli ne pas avoir

«Les choses ont été assez compliquées avec Asian Dub Foundation. En décembre on reçoit une newsletter annonçant une tournée, mais juste en soundsystem. On se positionne quand même, sur un prix à 7.000 euros. En janvier, changement de programme : ils proposent finalement le live, mais à 15.000 euros. On reste sur notre principe de 10.000 maxi. Ils réfléchissent. Entre-temps Cosmopolite proposent un peu plus et sont sur le coup. On est déçus, mais on lâche l’affaire. Finalement dernier rebondissement : le tourneur nous rappelle pour nous dire que la date de notre festival correspond pile poil à un moment où ils sont entre deux autres dates signées, avec Tours sur la route entre les deux. On finit par signer !»


Un degré en plus

> Découvrez le (très beau) résultat du travail d’Enzo et de Pascal

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