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Peuple de Loire #3 Au service des promeneurs, Samuel Oliveau mène sa barque

La Loire, fleuve royal, fleuve qui fascine et qui attire. Paysage radieux qui a inspiré nombre d’écrivains, poètes ou peintres, paysage faisant la fierté de ceux qui ont la chance de la côtoyer au quotidien et de vivre à ses côtés. Certains ligériens font d’ailleurs un peu plus et vivent en symbiose avec le fleuve. Cette semaine nous vous proposons de retrouver quelques portraits de ce peuple de Loire. Suite de notre série avec Samuel Oliveau de l’association Boutavant.

montage peuple de loire

En partenariat avec la métropole de Tours, l’association Boutavant propose des ballades sur la Loire à bord de bateaux traditionnels. Samuel Oliveau est un des bateliers qui travaillent tous les jours sur le fleuve royal. Depuis vingt ans, il voit les touristes et les promeneurs se le réapproprier. Et c’est tant mieux. 

Chaque matin, comme beaucoup de gens, Samuel Oliveau se rend au travail. Sauf qu’il ne va pas s’asseoir derrière un bureau dans un open-space, après avoir discuté du match de foot de la veille avec ses collègues devant la machine à café. Non, chaque matin, Samuel Oliveau prend les commandes de l’Erdre, son bateau de promenades sur la Loire, qu’il va amarrer le long de son ponton en attendant les clients. Et il ne s’y rend pas en bus, ni à vélo et encore moins en métro. Il fait le trajet depuis l’île Aucard, où il réside, dans une embarcation plus petite qu’il amarre ensuite derrière son bateau.

L'Erdre, le chaland de Samuel Oliveau, s'approche de son ponton, prête à embarquer de nouveaux passagers.

Samuel Oliveau est batelier. Il travaille pour l’association Boutavant depuis 1998. Son but : proposer des balades contemplatives sur le « dernier fleuve sauvage d’Europe », comme aime à le désigner la communication destinée aux touristes. « C’est comme ça qu’on nous le vend, estime Samuel Oliveau, mais en réalité il n’est pas complètement sauvage. Il est moins contrôlé que les autres, c’est vrai. »

Ce constat, il le partage avec les trois promeneurs du jour, en cette fin de samedi après-midi. Ils ont embarqué sur le ponton situé non loin du pont de fil. Direction : l’abbaye de Marmoutier, pour un aller-retour d’une petite heure qui les emmènera le long des îlots qui rythment cette partie de la Loire.

Chercher le chenal

L’embarcation sur laquelle se déroule l’excursion est une gabare. Ou un chaland, c’est au choix. « Gabare est le terme générique, explique notre pilote. Les bateaux sont différents selon les fleuves et leurs spécificités. » Ici, nous sommes sur un bébé de 8 tonnes, 15 mètres de long, 5 de large, à fond plat. Il peut embarquer jusqu’à trente passagers. C’est une réplique parfaite d’un bateau du 19e siècle, qui servait au transport de marchandises.

Enfin, pas tout à fait parfaite. Si la structure est bien en chêne, matériaux d’origine des chalands de cette région, le reste du bateau est construit en résineux. De plus, le mat traditionnel de 13 mètres a laissé place à une version réduite, de « seulement » 8 mètres 50, plus pratique pour passer sous les ponts.

L'Erdre peut embarquer jusqu'à 30 passagers.

De toute façon, la première partie du trajet – vers l’amont – se fait à moteur. D’une main experte, chapeau de paille sur la tête et cheveux longs attachés en queue-de-cheval, Samuel Oliveau guide son embarcation entre les bancs de sable. Tout en racontant faits et anecdotes sur le fleuve à ses passagers, attentifs. « Sur la Loire, les bancs de sable ont tendance à se déplacer. Donc la difficulté quand on navigue, c’est de trouver le chenal. » Et pour cela, il n’y a pas trente-six solutions : « Je cherche. »

Au fil de la ballade, Samuel distille informations et anecdotes sur la Loire à ses passagers.

Il faut que les gens profitent de la Loire. Après, ils y font plus attention.

Il connaît les arbres, les oiseaux, les poissons. « Depuis quelques années, les poissons et les oiseaux-pêcheurs reviennent, constate-t-il avec plaisir. À une époque, après les années soixante-dix, les gens ont oublié la Loire. Ils ne s’en servaient plus que de dépotoir. » Mais depuis les années 2000 et son inscription au patrimoine mondial de l’Unesco, les touristes se la réapproprient peu à peu. C’est en tout cas le sentiment de Samuel et, pour lui, c’est une bonne chose. « Ils ont fait la Loire à vélo, par exemple. C’est bien, il faut que les gens en profitent. Parce qu’après, ils font plus attention. Ça permet de les sensibiliser à la protection du fleuve. »

Samuel est entré au contact du fleuve grâce à son intérêt pour l'environnement.

 

Cette fibre environnementale, le batelier de 44 ans l’a depuis sa jeunesse. C’est même elle qui l’a poussé à suivre une formation en ingénierie des milieux aquatiques et des corridors fluviaux, qui s’effectuait « entre Tours et Chinon ». C’est là qu’il a découvert la navigation fluviale, mais aussi l’histoire de la Loire, qu’il semble connaître sur le bout des doigts. « Jusqu’à la fin du 19e siècle, c’était un axe de transport. Après, on s’en est servi pour extraire du sable. On a abaissé le fond du fleuve de 2 mètres 50. »

Batelier par hasard

Son métier de batelier, Samuel le doit au hasard. Plus exactement, à une série de rencontres au carrefour des années 1990 et 2000. « En 1996, on m’a demandé de naviguer jusqu’à Brest, via le canal de Nantes, pour une réunion de bateaux traditionnels. » Au cours de ce périple, le voyageur traverse la commune de Montjean-sur-Loire (49), qui abrite un écomusée. Et à l’époque, on y construit les premières répliques de gabares du 19e. Puis, Samuel rencontre Alain Lacroix, fondateur de l’association Boutavant, au moment où elle commence à travailler de concert avec la métropole de Tours. Cette dernière possède les quatre bateaux que l’association pilote et entretient.

Samuel connaît bien son bateau. Cela fait presque vingt ans qu'il promène des passagers sur les eaux de la Loire.

Arrivés devant l’abbaye de Marmoutier, de l’autre côté du pont de l’A10, Samuel coupe le moteur. Le calme déjà bien installé fait place à un silence reposant. Le retour se fera portés par le courant. Au passage, notre guide ne manque pas de souligner une nouvelle anecdote historique. « L’entrée de l’abbaye, que l’on voit là, saint Martin ne l’a jamais vue. Elle a été construite bien plus tard. »

Ses connaissances sur le fleuve, Samuel les a acquises au fil de l’eau, en discutant avec des passagers venus de tous horizons. Archéologues, historiens, scientifiques… « Une fois, j’ai embarqué des géologues qui venaient faire des relevés de sédiments. Mon bateau leur plaisait bien, ils pouvaient y mettre leurs cinq tonnes de matériel. » C’est l’un des avantages de son métier : on a le temps de discuter, d’échanger. « Ce n’est pas un bateau-mouche », conclut le batelier.

On peut naviguer des heures sans croiser un autre bateau. Parfois, j’ai l’impression que c’est un peu « ma » Loire.

Ce n’est pas pour autant que Samuel peut se permettre de se laisser aller. Pour faire ce métier, « il faut être carré. Il faut veiller à ce que tout soit bien à sa place en cas de pépin. » Mais pour lui, rien ne vaut la tranquillité du plus grand fleuve de France. « On peut naviguer des heures sans croiser une péniche ou un autre bateau. Parfois, j’ai l’impression que c’est un peu « ma » Loire. »

Alors, s’il voit d’un bon œil la réappropriation du fleuve par ses concitoyens, il juge indispensable d’accompagner ce mouvement par une réglementation. Et de ne pas se faire avoir par la communication. Parce que lui, ça fait déjà presque vingt ans que tous les soirs, après avoir amarré son bateau, il rentre chez lui à bord de sa barque.

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