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Notre-Dame : possible de reconstruire la charpente « en deux ans » selon un chercheur tourangeau

A peine un mois après le gigantesque incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris, l’Assemblée Nationale a adopté en première lecture une loi spécifique pour encadrer la restauration de l’édifice. Le président Emmanuel Macron a dit qu’il voulait aller vite, et terminer le chantier d’ici 5 ans. Sur 37 degrés, nous avons interrogé un architecte de Tours spécialiste des églises persuadé qu’il faudra 2 à 3 fois plus de temps. Un chercheur rattaché à l’Université de Tours n’est pas du tout du même avis. Entretien.

Frédéric Epaud est chercheur au CNRS, rattaché à la Maison des Sciences de l’Homme Val de Loire et à l’Université de Tours. Cela fait 20 ans qu’il étudie les charpentes médiévales, les bois d’œuvres ou encore la culture des forêts au Moyen-Âge. Il y a quelques jours, il a publié un long texte pour déconstruire argument par argument les contre-vérités qu’il estime avoir entendues partout depuis l’incendie de Notre-Dame de Paris. L’homme évoque « des commentaires contradictoires et ubuesques » au sujet de la charpente du XIIIème siècle, surnommée « La Forêt » et produit un état des connaissances sur l’œuvre de nos ancêtres.

Cliquez ici pour lire le document complet que Frédéric Epaud a rédigé.

Le premier sujet qui préoccupe le chercheur c’est qu’il faudrait laisser du bois vieillir pendant des décennies avant de l’utiliser pour une charpente comme celle de Notre-Dame : « c’est aberrant de dire ça. Depuis une cinquantaine d’années les recherches ont prouvé que les bois utilisés étaient verts, donc traités juste après l’abattage » assure Frédéric Epaud qui justifie la large diffusion des opinions inverses par le faible nombre d’études grand public sur le sujet ou un manque de formation en histoire de l’art des architectes, « contrairement à ce qui se fait dans beaucoup de pays étrangers comme en Italie. »

Des arbres de 12m de haut maximum

D’après Frédéric Epaud, utiliser du bois vieilli serait d’ailleurs contre-productif : « c’est plus difficile à tailler. Le bois fraîchement abattu est plus tendre, c’est pour cela qu’on le préfère au bois sec. Si vous le travaillez avec les techniques traditionnelles à la hache, il ne travaillera pas et ne se déformera pas. Le bois on le sèche seulement en menuiserie. »

Le spécialiste des techniques de construction médiévales contredit également beaucoup d’autres experts prétendant qu’il faut utiliser de vieux arbres pour une charpente de cathédrale aussi monumentale que Notre-Dame : « au contraire il vaut mieux prendre des arbres jeunes car ils sont plus résistants. Mais ce qui compte encore plus c’est la croissance : un bois qui a grandi rapidement sera plus solide. » Frédéric Epaud plaide pour un abattage d’arbre « dès que son diamètre correspond à la poutre qu’on veut obtenir de lui ». Et pour la cathédrale parisienne ce pourrait être au maximum des pièces de 12m avec un diamètre autour de 40cm au pied, 25cm pour les autres.

« Des arbres comme ça on en a plein, partout. On pourrait faire travailler la filière forestière qui exploite du bois d’œuvre de qualité. La France compte 6 millions d’hectares de chainais, il faut environ 1 000 chênes pour ce genre de charpente : ce n’est pas extraordinaire. »

Frédéric Epaud, spécialiste des charpentes médiévales au CNRS et à l’Université de Tours.

Combien de temps faudrait-il pour reconstruire la charpente de Notre-Dame à la façon du Moyen-Âge ? « En 2 ans c’est fait. C’est ce qui s’était passé pour Bourges au Moyen-Âge, et cette cathédrale est tout aussi grande que celle de Paris » assure le chercheur tourangeau qui insiste néanmoins sur la mise en place d’une méthode particulière, en l’occurrence un grand chantier-école sur le parvis de l’édifice et axé sur les méthodes traditionnelles :

« La loi de programmation que le Parlement examine actuellement prévoit qu’une partie des dons pour la restauration aille à la formation. Si l’Etat joue vraiment le jeu c’est très intéressant : on pourrait reformer beaucoup de charpentiers, notamment sur l’équarrissage à la hache. »

Frédéric Epaud estime qu’il faut au total une cinquantaine de charpentiers spécialisés pour édifier cette charpente, avec le risque qu’on en manque actuellement dans le pays : « les entreprises sont tournées vers les techniques industrielles et tournent le dos aux traditions sauf que ces méthodes ne sont pas adaptées aux monuments historiques. On a perdu le sens des choses. En France, on est drogué par le progrès alors que l’on peut faire de très belles choses avec les techniques traditionnelles. C’est la base du métier, et cela permet de respecter les matériaux. »

Photo d’archives de Notre-Dame, avant l’incendie du 15 avril 2019.

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