Michel Audiard, le fondu de la fonderie

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Cet article est paru initialement dans 37°Mag, notre magazine papier.

Heureux soient les fêlés, car ils laisseront passer la lumière”. Cette phrase de Michel Audiard, scénariste, pourrait tout à fait correspondre à son homonyme tourangeau, Michel Audiard, plasticien. A près de 70 ans, il n’est pas encore à l’automne de sa carrière, mais prend le temps de regarder en arrière et de contempler les territoires qu’il a conquis.

Le célèbre sculpteur spécialiste des œuvres en bronze nous reçoit dans son atelier de Rochecorbon, mi-PME de chaudronnerie, mi-foutoir gigantesque. Ce bourreau de travail qui règne sur son petit pays d’art dès 6 heures du matin nous fait découvrir son monde à part, où chaque pièce semble avoir été conquise comme un nouveau territoire, correspondant à un nouveau projet. 

Qui est Michel Audiard ? N’est pas Tourangeau celui qui n’a jamais vu une de ses œuvres. Le rhinocéros devant la gare ? C’est lui. A deux pas, la décoration intérieure du Mcdonald’s, encore lui. Le portrait découpé en négatif de Léopold Sédar Senghor aux Prébendes, la sculpture en bronze du Général de Gaulle à Saint-Cyr-sur-Loire ? Audiard encore. L’artiste s’adresse à tous, refusant de se limiter aux cercles de spécialistes ou aux expositions élitistes.

Le fou du roi conscient de soi

Le cheveu savamment hirsute, l’œil ravageur, une gueule de cinéma dont les traits nombreux racontent autant d’expériences et de soirées qu’on peut en compter, Michel Audiard est un personnage. Un artiste plasticien un peu fou, fondu du bronze, fou des rois qui sont ces clients, qui a abandonné les conventions au profit de son ultime œuvre : sa propre liberté.

Après avoir été le nègre de quelques artistes majeurs, Michel Audiard a pris son indépendance et s’est ancré en Touraine depuis 30 années. Il prend une dimension mondiale dans la seconde moitié des années 90, quand l’Elysée offre comme cadeau protocolaire des stylos Audiard qui deviennent vite aussi célèbres que leurs propriétaires : Tony Blair, Bill Clinton, Omar Bongo… près de 70 chefs d’Etat, notamment un certain Boris Eltsine qui signera son passage de pouvoir à Vladimir Poutine avec un porte-plume de l’artiste.

De nombreux autres projets suivront : les Passages, portraits de grands hommes et femmes découpés au laser dans des tôles monumentales, puis les Strates, animaux massifs à l’aspect numérique, ou encore les Monumentales, sculptures mégalos de plusieurs mètres de hauteur. Au milieu de ces réussites, “La femme Loire” reste un échec. Cette statue féminine de 40 mètres de haut, à l’attitude trop lascive pour certains esprits prudes, ne verra jamais le jour. Michel Audiard en garde une inimitié féroce envers l’élu très catholique qui mena fronde contre son projet. 

L’entrepreneur de son art

Michel Audiard n’est plus un homme seul. C’est un inventeur qui, depuis 20 ans, s’entoure d’une petite équipe de talents qui viennent prolonger la main de l’artiste. Fier que tous ses collaborateurs apportent leur concours à chaque œuvre, Michel Audiard ne conçoit son travail et sa renommée qu’accompagné de son équipe. Dans la lignée des grands chefs de cuisine, le maître prépare sa recette, éphémère, longuement pensée, peaufinée, et en discute avec ses collaborateurs. Une fois à maturité, la formule magique est exécutée avec une exigence absolue sous l’œil de Raphaël, complice de 20 ans, qui veille à la production des 12 exemplaires, pas un de plus, pour chaque concept ou épreuve. Chez Audiard, ce sont les noces de l’art et du commerce, celle d’un artiste qui a réussi, mais qui ne s’est pas compromis en cédant à l’argent facile. On est loin de la marchandisation outrancière d’un Damien Hirst ou d’un Jeff Koons dont des centaines d’exemplaires inondent les marchés de l’art.

Artisan de sa propre communication, ce non-conformiste est très conscient de l’image qu’il projette. Pour autant il ne confond pas le personnage et la personne, ne tirant ni ego excessif ni fausse modestie de sa renommée. Tout juste profite-t-il du confort unique de s’affranchir de quelques règles sociales, s’autorisant à penser tout haut ses amitiés ou ses inimitiés. Il a le verbe haut, le sens de la formule. Acide, railleur, mais jamais irrespectueux, il déclare un jour en quittant une réception assommante : “j’ai passé une merveilleuse soirée… mais ce n’était pas celle-ci !

Il confie avec malice que “le statut d’artiste a ses avantages. On n’a pas de maîtresses, on a que des modèles. On ne picole pas, on a que de l’inspiration”, mais il n’est pas dupe du monde qu’il côtoie. “J’ai un truc pour garder les pieds sur terre : quand j’ai passé une semaine à côtoyer le roi du Maroc ou Depardieu, je rentre dans mon hangar en bordel à Rochecorbon” dit-il.

Le créateur de son empreinte

Depuis près de 50 ans, tel un ruisseau, Michel Audiard coule sans plan. Et il continue à évoluer chaque jour, toujours un projet en préparation : “Je suis dans la panique quand je n’ai pas un prochain projet en tête”. Sa nouvelle œuvre est intitulée “Empreinte”. Une sculpture qu’il veut accessible à tous les passionnés, en particulier les amoureux de la bonne chère. En synthèse d’une longue carrière, il a conceptualisé une pièce à la fois ancrée dans la terre tourangelle, une clé des plaisirs, et un objet unique à chacun. Empreinte est un objet d’art dont l’essence est la transmission. C’est… un tire-bouchon. 

Ce qui devait n’être qu’une pièce unique offerte à un ami est devenu un projet multipliable. Le fils de cet ami, Sébastien Forest (créateur de l’entreprise de livraisons de repas Allo Resto, devenue Just Eat) a convaincu Michel Audiard. Le start-upeur témoigne : « À chaque fois que j’ouvre une bouteille avec ce tire-bouchon, je mets littéralement la main dans celle de mon père décédé. C’est une émotion unique, et j’ai convaincu Michel de continuer à créer ses objets de mémoire.

En effet, loin d’être un limonadier anonyme, le tire-bouchon signé Audiard est pensé autour de la préservation de l’empreinte du passé, au sens propre. Présenté sur son support comme un objet d’art, il met en valeur la lourde poignée de bronze argenté, très finement ciselée par la main et les empreintes digitales du propriétaire. Après de longues années d’utilisation, “l’amateur de vin, bon vivant, léguera cet objet à sa descendance, transmettant par l’art le patrimoine de ses valeurs” complète l’artiste. La symbolique du partage, des nombreux souvenirs de soirées, de bouteilles ouvertes, des émotions partagées. 

Exposé dans les plus grandes galeries du monde, Michel Audiard reste toujours ancré à Rochecorbon, et continue à creuser son sillon sans perdre la flamme. Foutraque, génial et généreux, Michel Audiard déclare en guise de conclusion “je suis bien dans mon monde, dans mon histoire, dans mon truc. J’ai beaucoup bossé, j’en ai bavé, j’ai vendu ma soupe, aujourd’hui je ne fais plus que ce qui me plaît”. La liberté, on vous le dit, est l’œuvre la plus aboutie de Michel Audiard, le plus important des territoires qu’il ait conquis.

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