Les petits secrets d’une conservatrice du Musée des Beaux-Arts de Tours

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On a eu l’idée de rencontrer Jessica Degain en l’entendant parler de l’exposition Coypel, actuellement visible au Musée des Beaux-Arts de Tours. Le montage de cet événement lui a demandé un an et demi de travail. Un an et demi ça nous a paru énorme dans une société où tout va si vite, et où nos emplois consistent souvent à zapper d’une tâche à une autre sans avoir forcément le temps d’approfondir. Alors qu’a-t-elle fait pendant tout ce temps ? Plus globalement, comment imagine-t-on une exposition de musée ? En quoi consiste précisément le travail d’une conservatrice ? Elle nous a reçus pour en parler… en longueur.

Jessica Degain mène parfois des visites guidées face au public et elle adore ça (au cours de ses études elle a d’ailleurs été guide pour la ville de Rambouillet ou dans des musées parisiens). Cela dit, cette tâche ce n’est que la face visible d’un métier largement plus riche. Ainsi, obtenir le titre de conservatrice de musée lui a demandé 9 ans : du début de ses études en 2003 à la fin de son cursus en 2012, à l’issue d’un concours particulièrement relevé (1 000 candidatures pour une dizaine de places). L’aboutissement d’un parcours guidé par l’amour de l’art…

« Mon père était prof de dessin et ma mère aimait l’art donc j’ai toujours eu une certaine sensibilité artistique » nous explique la jeune femme qui pratique également le dessin en tant que loisir. Lycéenne à Chartres, elle découvre l’existence d’une section histoire de l’art et s’y inscrit avant de rejoindre la prestigieuse Ecole du Louvre, à Paris :

« Les cours y sont directement donnés par des conservateurs à l’inverse de la fac où ce sont des docteurs en histoire de l’art. L’approche est donc plus centrée sur l’objet. De plus une partie de l’enseignement se fait dans le musée via des travaux pratiques ce qui permet d’avoir une mise en rapport directe avec les œuvres. »

Dans son cursus, Jessica Degain a également bénéficié d’un accompagnement personnalisé en décrochant une bourse pour les élèves aux faibles revenus via l’Institut du Patrimoine et en intégrant la toute première classe préparatoire au concours de conservateur en 2011. Le résultat : un diplôme obtenu du premier coup après un examen particulièrement exigeant (fait de dissertations sur l’histoire de l’art, de commentaires d’œuvres, d’épreuves sur les langues étrangères et enfin d’un grand oral devant un jury d’une quinzaine de personnes « où l’on nous pose des questions sur tout, y compris des sujets politiques et économiques pour évaluer notre réflexion et notre sens critique »).

Jessica Degain est donc officiellement conservatrice depuis dix ans et voici comment elle en parle :

« C’est un métier très scientifique. Pas au sens de la science dure comme si on faisait des maths mais exigeant intellectuellement parce qu’il permet d’avancer sur les connaissances communes via des recherches et le contact avec l’objet. Nous sommes au service de l’objet, des passeurs d’œuvres qui nous viennent de loin et que nous avons la mission de conserver, d’étudier et de partager avec le public. L’aspect médiation culturelle est également très important. Nous ne sommes pas que des cerveaux dans un bureau : cela ne sert à rien de concevoir une exposition extrêmement érudite si l’on n’est pas en capacité d’intéresser les visiteurs. »

Après sept ans au service monuments historiques de la ville de Paris (elle a notamment travaillé sur l’art religieux des églises de la capitale) puis un tour du monde, Jessica Degain est arrivée à Tours en 2020. « C’était en hiver mais j’ai tout de suite aimé la ville » rigole-t-elle. Sa prise de poste s’est faite le 1er avril… en plein confinement anti-Covid (impliquant deux mois de télétravail avant de prendre possession de son bureau une fois l’étau sanitaire desserré).

Des expositions remplies d’animations

A cette époque, le Musée des Beaux-Arts est en pleine restructuration avec l’embauche d’une nouvelle directrice (Hélène Jabot) mais aussi d’une autre conservatrice (Elsa Gomez). Trois femmes qui s’emploient depuis à dynamiser un établissement renommé mais parfois un peu sage dans ses propositions. Et elles y arrivent avec, par exemple, un spectacle de danse en partenariat avec le Centre Chorégraphique National de Tours ce jeudi 10 mars au cœur de l’exposition Coypel puis un autre spectacle samedi 5 à 16h, cette fois préparé par des élèves du Conservatoire de Tours. Des propositions artistiques complétées par des cours d’histoire de l’art adaptés à une assistance non spécialisée. Un véritable effort pour attirer de nouveaux publics :

« On réussit à démontrer que l’art est accessible. Nous sommes là pour donner des clés de lecture réutilisables que les gens peuvent s’approprier afin d’être plus autonomes en visitant d’autres lieux. On a toutes envie de dépoussiérer cette image du musée et de faire voir qu’il s’y passe plein de choses. »

Passionnée de péplums, Jessica Degain prépare même un partenariat musée-cinéma autour d’Hercule et de l’Atlantide le 14 mars, elle réfléchit à des cours sur l’histoire de l’art indien « extrêmement beau, très sensible » qui était sa spécialité à l’Ecole du Louvre et aimerait proposer des événements autour de la représentation des femmes dans l’art des XVIIe et XVIIIe siècles (spoiler : malgré quelques œuvres remarquables dont un de ses tableaux préférés exposés à Tours, le féminisme était rarement en première ligne à cette époque). C’est dire l’immense variété de possibilités. Tout ça entre la préparation d’une deuxième exposition pour fin 2022 et la réflexion autour de prochains projets à l’horizon 2025.

De nouvelles acquisitions chaque année

Bref, être conservatrice de musée ça veut dire naviguer entre l’étude du passé et la réflexion sur la meilleure façon d’en transmettre les enseignements dans le monde présent. « Mon quotidien est assez variable selon les jours et les périodes : il se partage entre des temps de réunion – assez nécessaires, ce n’est pas un métier solitaire – une part importante de recherche, de la rédaction de textes pour les catalogues d’expositions et tout un travail de terrain pour suivre les œuvres prêtées ou en restauration, mais aussi celles que le musée pourrait acquérir. »

Ainsi, chaque année, la ville de Tours octroie un budget au Musée des Beaux-Arts, à la fois pour l’achat de tableaux ou dessins (lors d’enchères ou auprès de collectionneurs particuliers), mais aussi pour restaurer le fonds déjà en sa possession (en 2022 : 80 000€). « Ce n’est jamais assez mais cela permet de faire des choses bien » commente Jessica Degain. Pour se rendre compte, il faut savoir que la reprise d’une œuvre peut facilement coûter 10 000€ et qu’une acquisition peut atteindre plusieurs milliers d’euros. Pour réussir à réaliser un maximum de projets, « nous sollicitions donc également des subventions de l’Etat, du Conseil Régional ou de l’association des amis du musée » complète la conservatrice. Pas de mécénat à ce jour ; la vente d’œuvres est, elle, rigoureusement interdite par la loi… Quand un musée achète, c’est pour que ça reste dans le domaine public de façon pérenne.

L’enjeu de la restauration des œuvres

Parmi les arrivées récentes dans le fonds tourangeau : une esquisse du décor du plafond de la salle des fêtes de l’Hôtel de Ville de Tours (3 000€, « une bonne affaire »). Typiquement le genre de document recherché par l’établissement qui veut avant tout compléter ses collections en rapport avec la Touraine ou les artistes tourangeaux (par exemple trois tableaux de Karl Girardet représentant Tours au XIXe siècle) mais qui cherche aussi à combler des vides comme son manque d’autoportraits. Pour y parvenir, il a récemment fait venir une création de Ducornet… peintre handicapé qui travaillait exclusivement avec ses pieds. En revanche, impossible de trouver des tableaux de Charles-Joseph Natoire en raison de leur coût particulièrement conséquent, « alors qu’il est très important ».

Et même s’il achète peu, le Musée des Beaux-Arts de Tours n’est pas du tout figé. Les collections y sont renouvelées en continu « pour donner envie aux visiteurs de revenir » commente Jessica Degain, mais aussi pour exploiter le fonds de la réserve ou remplacer les œuvres parties en restauration, action souvent nécessaire à raison d’une fois par siècle « même s’il n’y a pas de règle claire car cela dépend de la qualité des matériaux utilisés et des conditions de conservation » précise la spécialiste tourangelle qui inspecte régulièrement les différentes salles à la recherche de dégradations de la peinture, de la toile voire de la toile de rentoilage (placée sous la toile peinte pour la consolider, mais qui peut avoir tendance à se décoller et à gondoler).

C’est ainsi que l’on apprend que l’établissement travaille avec tout un réseau de professionnels restaurateurs… et que parfois les objets anciens se conservent mieux que ceux du XIXe siècle (l’arrivée de la chimie à cette époque n’a pas eu que des avantages…).

Des connaissances perpétuellement remises en cause

Ces restaurations, Jessica Degain les suit de près. Elle passe donc pas mal de temps en voyage à Paris ou dans d’autres villes, y compris pour son travail de recherche lorsqu’elle se rend auprès de confrères/consœurs, dans des salles d’archives ou dans des bibliothèques. L’idée, c’est que chaque nouveau projet d’exposition puisse faire avancer le socle global d’informations disponibles sur un sujet précis. C’est un peu pour ça que la conservatrice a proposé d’exposer autour de Coypel dès son entretien d’embauche :

« Je trouvais important de valoriser des œuvres peu connues d’autant plus au moment de 300e anniversaire de sa disparition. »

Un travail qui a déjà un certain écho puisque la Tourangelle a été sollicitée par le Musée Carnavalet sur l’histoire de la ville de Paris. La gratification d’un an et demi de préparation… « le minimum si on ne veut pas finir en burn out » commente la conservatrice. Sérieusement ?

« Créer une exposition nécessite de concevoir son sujet, choisir les œuvres et problématiser les choses. Il faut avoir le temps de regarder tout ce qui s’est déjà fait, lire toute la littérature disponible, définir un bon angle d’approche pour ne pas redire ce qui a été fait avant. Car même si on répète certains éléments de contexte il faut toujours proposer un axe inédit. »

C’est là qu’une question s’impose : mais comment faire quand les informations que l’on trouve sont contradictoires, ce qui arrive quand même souvent quand on étudie l’histoire ? « On peut donner un avis mais on n’est pas obligé de trancher en cas de désaccord entre historiens » explique Jessica Degain qui prend la situation avec beaucoup de pragmatisme… et de philosophie : « En un sens c’est bon signe car ça veut dire qu’on réfléchit, qu’il y a de la discussion plutôt que des certitudes sans fondement. La discipline se construit en permanence. Peut-être que dans 20-30 ans je serai contredite par un autre historien et ce n’est pas grave. C’est aussi intéressant de dire qu’on ne sait pas car ça peut donner envie à des chercheurs ou étudiants de s’intéresser au sujet. » Et parfois, la simple découverte d’un dessin préparatoire suffit à faire avancer les connaissances sur une œuvre anonyme.

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