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Une hécatombe à cause du coronavirus ? Trop tôt pour le savoir

Hôpital Bretonneau - mardi 31 mars (c) Pascal Montagne

 

Les chiffres tombent tous les soirs et ils sont forcément glaçants : en France, plus de 10 000 personnes sont mortes à cause du coronavirus Covid-19 depuis le début de l’épidémie. Chaque jour, des centaines de victimes s’ajoutent à la liste. Elles se sont éteintes à l’hôpital ou dans un EHPAD. Même si elle est moins touchée que beaucoup d’autres départements, la Touraine n’échappe pas à la maladie avec déjà une vingtaine de personnes qui ont succombé au virus. Faut-il en déduire que l’on meurt plus en ce début d’année 2020 ? Ce n’est pas si simple…

La France est un pays qui compte environ 67 millions d’habitants. A ce titre, c’est l’un des plus peuplés d’Europe. Dans le monde hyperconnecté d’aujourd’hui, dans une société où l’information se diffuse extrêmement vite, l’émotion prime souvent sur l’analyse fine des situations. On portera ainsi beaucoup d’attention et d’espace médiatique à un accident de car ou un attentat qui ferait, subitement, un grand nombre de victimes. Pourtant, chaque jour, on compte en moyenne 1 600 décès dans notre pays. Quelles que soient leurs causes : maladie, accident, acte criminel…

Ces décès sont recensés par le service État Civil des 35 000 communes françaises (272 en Touraine), puis transmis à l’INSEE qui se charge de les comptabiliser avant de les publier et de les analyser en croisant les données avec celles des services de santé. La plupart des documents administratifs arrivent par voie informatique, d’autres mettent un peu plus de temps car ils sont transmis par courrier. Sur le site de l’Institut National de la Statistique, on trouve un tableau qui renseigne méthodiquement le nombre de morts au fil des mois : 49 700 en février 2020, 55 800 en janvier, 45 100 en septembre 2019, 52 400 au cours du mois de mars de la même année (ces chiffres récents sont en attente de consolidation), 59 233 en mars 2018, 66 990 en janvier 2017, le mois le plus meurtrier des années 2000 et même de ces 60 dernières années… A l’inverse, certains mois on recense moins de 40 000 disparitions comme en septembre 2007 (39 721).

En moyenne 14 à 16 décès par jour en Indre-et-Loire

Ces données, brutes, montrent qu’il y a naturellement entre 40 000 et 60 000 morts dans le pays tous les mois. Entre 1 300 et 2 000 par tranche de 24h. Concernant l’Indre-et-Loire, pour la période 2008-2018, le nombre de décès annuels est compris entre 5 096 (en 2011) et 5 783 (en 2017) donc entre 14 et 16 chaque jour.

Pour connaître leurs causes, et analyser d’éventuels pics de mortalité, il faut prendre le temps d’étudier ces informations, notamment les certificats transmis par les médecins. Comme le recensement annuel des villes et des villages, ce travail prend environ 3 ans. « Ces dernières années il y a un phénomène de fond qui est le vieillissement de la population ce qui a tendance à rendre la mortalité plus importante » éclaire Vincent Bernard, chef du service études et diffusion à l’INSEE Centre-Val de Loire. On pense évidemment au baby boom d’après la seconde guerre mondiale. Par ailleurs, la population française a tendance à progresser au fil des ans, il est donc logique que les décès y soient plus nombreux. C’est là qu’un deuxième critère peut entrer en compte : le taux de mortalité par rapport à l’ensemble de la population. Jusqu’ici, ce dernier était bien en dessous d’1%. Ainsi, l’histoire nous rappelle qu’au XIVe siècle c’est 30 à 50% des habitants du continent européen qui avaient été décimés en 5 ans par la peste.

L’exemple de la canicule de 2003

Depuis plusieurs semaines, on suit au quotidien l’évolution du nombre de victimes liées au coronavirus. Avec un pic de mortalité clairement observable dans le Grand-Est ou l’Île-de-France, les deux régions les plus touchées. Et pourtant il ne suffit pas de remonter très longtemps en arrière pour observer d’autres pics, nationaux cette fois : en 2018 et 2019, les hivers ont été très meurtriers à cause d’une épidémie de grippe saisonnière particulièrement virulente… et paradoxalement moins agressive en 2020. Alors quel sera l’impact réel du Covid-19 sur la mortalité dans le pays ? A l’heure où nous écrivons ces lignes c’est impossible de le dire.

D’après Vincent Bernard, il faudra au mieux attendre 2021-2022 pour avoir une idée claire. Pour illustrer les choses, il prend l’exemple de la canicule de 2003 : un pic de décès en août (56 550, 15 000 victimes supplémentaires) « mais combien de personnes âgées seraient décédées malgré tout quelques mois plus tard ? C’est compliqué à estimer. »

Les choses valent aussi pour le coronavirus qui touche en nombre conséquent les séniors : leur disparition aura-t-elle été précipitée de quelques mois ou quelques années par cette infection ? Une fois que l’épidémie aura ralenti, le nombre de décès va-t-il baisser sur le territoire, rester à son niveau d’avant ou demeurer élevé ? « Il va falloir du temps pour l’analyser. Ce sera le travail de Santé Publique France et de l’INSERM » prévient Vincent Bernard. Il faudra également étudier les décès par classe d’âge pour voir si durant la période de l’épidémie il y a pu avoir un excès de mortalité de personnes plus jeunes. On peut même soulever une autre éventualité : par exemple celles de victimes indirectes du coronavirus. Des personnes qui ont fait un malaise mais qui n’ont pas appelé le 15, surchargé en ce moment, et qui seraient décédées à domicile alors qu’elles auraient pu être sauvées. « Je ne sais pas si les médecins sauront analyser cet effet-là mais on pourra comparer le nombre de personnes emportées par un infarctus ou ce genre de pathologies par rapport aux autres années » évoque l’expert.

Les chiffres d’aujourd’hui servent surtout à gérer la crise

On le voit, même si le total des victimes du Covid-19 est impressionnant il ne veut pas dire grand-chose si on ne le met pas en perspective. « Le divulguer au quotidien n’est pas terrible pour une analyse rationnelle mais ne pas le publier pourrait être pire car le grand public a besoin d’information » analyse le statisticien de l’INSEE Centre-Val de Loir. C’est pour cela que l’institut a accéléré la publication de ses données sur les décès, avec des communiqués anticipés chaque vendredi. Une mission de transparence mais aussi un moyen d’aider les autorités de santé à adapter en direct les capacités hospitalières, en particulier le nombre de lits en réanimation.

Voilà pourquoi on entend souvent que le chiffre à surveiller le plus pendant la gestion de crise ce n’est pas le nombre de morts mais le total de patients sous respirateur artificiel, les capacités françaises ayant dû être augmentées. Car là, pour le coup, les établissements affrontent bel et bien un pic d’admissions sans précédent. Pour le reste, il ne faut pas oublier que malgré l’actualité sanitaire on meurt encore pour d’autres raisons en France. A la fin c’est le chiffre total qui fera foi.

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