Société

Signes des Temps #32 Regards à vendre, boulevard Heurteloup

Le pitch : « Signes des Temps » ce sont des images chassées par notre journaliste Laurent Geneix dans les rues, les bâtiments et les chemins de la Touraine ; des traces laissées par l’Homme pour l’Homme, parfois très claires, parfois très floues, violentes, commerciales et/ou drôles, mais toujours signifiantes – que ce soit grâce à des mots, des dessins ou des symboles – et potentiellement visibles par tous.

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Bah ça doit être ça le privilège des ruraux : pouvoir faire des kilomètres à pied ou à vélo sans voir la moindre information ou publicité défigurer le paysage. Nous, les zurbains, si on n’est pas content d’être ainsi forcé à lire des trucs qu’on n’a pas envie de lire, partout et tout le temps, on n’a qu’à aller y habiter, à la cambrousse. Et puis c’est tout.

A une époque où il faut faire une demande compliquée et attendre parfois des mois la bénédiction ou la malédiction de l’Architecte des Bâtiments de France pour changer une fenêtre, choisir une couleur de peinture sur un nuancier très précis pour une petite porte de cabanon planquée dans un jardin que personne d’autre que vous ne peut voir, ou faire une ouverture de 30cm2 dans un mur de votre garage… il existe et se développe des espaces privés, parfois à quelques mètres d’un monument historique, où on peut à peu près tout afficher pour faire marcher le commerce.

Une poignée de gens motivés essaie depuis des années de s’opposer en douceur (pas vécue comme douce par tout le monde visiblement, puisque Decaux et consorts hésitent rarement à porter plainte) à cette pollution visuelle, à grands coups de slogans brillants de simplicité et irréfutables – tel celui-ci – dont à peu près tout le monde se fout.

«La ville sans pub, ce ne serait plus vraiment la ville», on entend ici et là. «Moi ça ne me dérange pas du tout», dit l’autre avec la fierté du cool que rien ne peut atteindre dans sa coolitude à toute épreuve. «Je ne vois vraiment pas où est le problème», surenchérit le mec ouvert et sachant vivre avec son temps.

Amusez-vous juste un jour à calculer, en marchant disons 20 minutes dans le centre ville, combien de messages votre regard captif se prend dans la tronche malgré lui, si vous additionnez à la signalétique, les sucettes, les culs et côtés de bus, certaines voitures (affublées d’autocollants), des murs d’immeubles, les arrêts de bus (tu sais, ce truc où tu es obligé souvent d’attendre plusieurs minutes et donc où tu es une proie idéale), les vitrines (seuls endroits où il devrait y en avoir, de la pub, au final), les flyers qu’on vous tend sur le trottoir, les présentoirs, les panneaux amovibles… La rue est un livre ouvert, chaque passant un lecteur malgré lui, la ville entière un roman cacophonique à mille mains, aux plumes trop souvent disgracieuses, la syntaxe y est bousculée, la langue torturée, l’humour trop souvent remâché, avec toujours ce même but : vous refiler des tas de trucs dont vous n’avez pas besoin à la base.

La ville grouille en permanence de hurlements silencieux soigneusement disposés à mille endroits stratégiques minutieusement étudiés, qui avortent la rêverie, bouzillent tout embryon d’inspiration, castrent la glandouille. Pas facile d’être dans la lune avec tout ça…

Tout comme la musique occupe l’espace sonore dans les magasins, ces messages publicitaires occupent l’espace de l’imagination, oblitèrent un peu partout des perspectives, des façades, des ambiances architecturales et urbanistiques, déroutent sans cesse les regards potentiels entre humains qui se croisent, forcent à la surinformation celles et ceux qui cherchent dans la petite balade dehors un moment de répit pour se couper du téléphone, du boulot, d’internet, des réseaux sociaux et pour «prendre l’air». Ils flèchent les lieux de consommation, tels des chiens de bergers qui, l’air de rien, conduisent les moutons exactement là où le berger veut qu’ils aillent. Sans qu’on s’en rende compte, la non-consommation devient une espèce de parcours du combattant insidieux et rentrer chez soi ou arriver à son boulot ou à son rendez-vous administratif ou médical sans rien avoir acheté ou sans rien avoir eu envie d’acheter en route, relève d’une forme de résistance passive inconsciente tout à fait épuisante.

Bon, une bonne nouvelle quand même, tout n’est pas perdu : les parcs et les bords de Loire échappent encore à tout ce brouhaha graphique, typographique, photographique, souvent aussi insignifiant que signifiant.

Alors, vénérons et défendons ces maigres oasis où les seuls mots qui demeurent sont ceux qui nous viennent à l’esprit, ceux qui, libres, germent de manière anarchique, rebondissent dans nos pensées vagabondes, s’agglomèrent pour former une idée ou s’évanouissent à leur guise, seulement guidés par la vue d’un arbre, d’un oiseau ou d’un coin de verdure.

Un degré en plus

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