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Rush de Noël à La Poste : on a suivi la tournée de Vanessa, entre Artannes et Pont-de-Ruan

Depuis quelques jours, ce sont en moyenne 11 400 colis qui sont distribués chaque jour en Indre-et-Loire… Et on ne parle là que des paquets livrés par La Poste. Un chiffre amené à augmenter dans les prochains jours, à l’approche des fêtes de fin d’année. Comment gérer cet afflux de marchandises, souvent des cadeaux appelés à se retrouver au pied du sapin ? On a suivi Vanessa, factrice depuis deux ans et demi sur le secteur d’Artannes-sur-Indre et Pont-de-Ruan.

« S’il continue de pleuvoir on sortira le blouson et la casquette, on râlera 10 minutes puis ça passera. » Pour définir le métier de factrice, Vanessa serait l’exemple idéal : souriante, énergique, bavarde, improvisatrice. 5 jours par semaine, elle embauche à 7h au centre de tri de Sorigny puis distribue courrier et colis jusqu’en début d’après-midi dans les communes d’Artannes-sur-Indre et Pont-de-Ruan, un secteur qu’elle fréquente depuis 2 ans et demi après 6 ans passés dans les rues de Monts.

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La Poste, Vanessa y est entrée un peu par hasard il y a 12 ans après avoir travaillé à l’usine ou au péage de Sorigny. De son job actuel, elle dit apprécier l’autonomie dont elle bénéficie. Ne se plaint pas trop des conditions de travail, qui font pourtant débat dans une entreprise où les syndicats dénoncent régulièrement les réorganisations. Plusieurs grèves ont eu lieu ces derniers mois, notamment sur le secteur d’Amboise.

D’abord embauchée en CDD, Vanessa a signé en CDI via un concours de circonstances : « Je venais récupérer un colis au bureau de poste. J’ai discuté avec mon ancien chef d’équipe, je lui ai dit que je cherchais du travail et j’ai commencé dès le lendemain. » Sa tournée comporte environ 500 adresses, une liste qui a tendance à s’allonger avec la baisse régulière du nombre de lettres géré par La Poste : de quoi augmenter la fatigue « mais on s’adapte » nous dit en substance la factrice qui enchaîne les kilomètres dans sa camionnette Citroën… une main pleine de courrier, l’autre sur le volant, la ceinture accrochée à l’arrache pour ne pas faire sonner le BIP de sécurité du véhicule. « Ils nous demandent de nous garer en marche arrière mais sur la Route de Ballan avec des voitures qui arrivent à 90 et une mauvaise visibilité, on fait ce qu’on peut ! » nous lance-t-elle avant de remplir la boîte aux lettres d’une maison et de repartir aussi sec.

5 à 6h de distribution par jour

Un peu plus loin, la jeune femme s’engage dans un chemin un peu boueux, juste pour déposer des nouvelles fraîches dans une maison isolée : « Avant le monsieur qui vit ici n’avait presque jamais de courrier. Mais depuis qu’il est avec sa mère, je fais le détour tous les jours pour le journal. » Un circuit sans doute en partie responsable de la saleté de sa voiture dont le jaune est moins criant que d’habitude… ce qui fait bien rire ses collègues.

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En général, Vanessa part en tournée vers 9h du matin, un peu plus tard en fin de semaine quand la charge de travail s’alourdit. Une fois le courrier trié dans des caisses, elle organise les colis par ordre logique à l’arrière de son véhicule : « Heureusement que j’ai une bonne mémoire car parfois dès le 1er virage tout part en vadrouille. Ça m’arrive de repasser à certains endroits pour un paquet oublié mais ça va parce que ma tournée est circulaire. » Elle a beau manier ponctuellement des cartons particulièrement lourds et volumineux, la Tourangelle dit ne pas se plaindre du dos « même si au bout d’un moment ça tire un peu. »

Mariée et mère d’une petite fille dont les photos ornent son plan de travail, cette habitante de Sorigny ne cesse jamais de courir. Pardon : de marcher vite, comme elle dit elle-même.

Un faisan traverse la route. Vanessa : « Allez dépêche-toi sinon tu vas finir dans la casserole à Noël ! »

Le métier oblige à un certain nombre de contraintes, comme des colis à livrer dans un créneau horaire bien déterminé. Vanessa prend quand même le temps de fumer une petite clope avec un café dans les minutes qui précèdent son départ en tournée. Le midi on lui laisse 45 minutes pour déjeuner : parfois c’est un sandwich à la boulangerie, « et puis certains jours je préfère prendre 10-15 minutes pour un café chez des clients. » Elle peut aussi bénéficier de la cantine du bureau de poste, sauf qu’il faut rentrer avant 13h30.

Un poste d’observatrice des habitudes de consommation

A force de tourner, Vanessa connait tout le monde. « Il n’y en a pas beaucoup que je ne vois jamais » indique-t-elle. Devant la mairie de Pont-de-Ruan, elle dépose un bisou sur le front d’un enfant qui la reconnait. Avec les chiens elle a sa petite routine : « A certains je leur fais des câlins même quand il n’y a pas de courrier. » Notamment un berger australien, la même race que son propre toutou. Mais gare aux facteurs remplaçants : ces derniers sont prévenus de la présence de gros canidés dès la phase de tri par des petites fiches qui restent en permanence sur le plan de travail. On n’est jamais trop prudent.

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Ce jeudi, la factrice que nous suivons a 69 objets à livrer d’après l’application installée sur son smartphone professionnel (qui a une fâcheuse tendance à ramer). 69, vraiment ? « Il y en a toujours un peu plus, ceux qui ne sont pas passés au scanner » précise-t-elle avec l’expérience. Sur bon nombre de boîtes on reconnait les logos d’Amazon, de Zalando ou de Vente Privée. On identifie aussi facilement les paquets venus des nouveaux géants chinois du ecommerce, avec leur plastique souple.

« Parfois c’est rageant : de petits colis qui rentrent dans la boîte aux lettres nécessitent une signature, et ce sont les gros pour lesquels on est obligé de sonner qui n’en ont pas besoin. »

Pire encore : certains grands cartons sont surdimensionnés et le produit qui est à l’intérieur est en réalité de taille modeste. Stupidité du suremballage qui complique bien la vie lors de la livraison. Sans forcément chercher à deviner ce que contiennent les colis, Vanessa n’a pas de mal à identifier du café ou des produits pour bébé, entre autres exemples.

Factrice, c’est un job qui permet d’observer les habitudes de la société et notamment de se rendre compte de la frénésie de consommation : « Certaines personnes commandent tellement que je me demande à quoi ressemble leur maison. Et d’autres oublient qu’elles ont acheté au point de me dire ‘qu’est-ce que c’est ? Je n’ai rien commandé !’. »

L’importance du lien social

Vanessa peut souvent deviner à l’avance si elle réussira à livrer un paquet en main propre… ou pas : « Celle-là elle est prof, je pense qu’elle ne sera pas là » dit-elle au sujet d’une habitante. Le petit jeu de la postière c’est de revenir avec la voiture bien vide, quitte à garder un colis au bureau de poste pour le présenter en main propre à un client le lendemain si elle est assurée de sa présence. Parfois c’est même convenu à l’avance. Ponctuellement, elle passe des coups de fil lorsque le numéro de téléphone figure à côté de l’adresse : « L’autre jour c’est comme ça qu’un client a appris mon prénom ! » Pour certaines personnes absentes le matin, elle retente sa chance à l’heure du déjeuner : « Des fois ça marche… et d’autres non. »

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A chaque tournée son anecdote : le retraité qui demande depuis plusieurs jours quand va arriver son colis ou la famille qui laisse un petit mot sur le portail pour dire que ça ne sert à rien de sonner, qu’elle n’entendra rien parce qu’elle est dans la petite maison à l’arrière du jardin, « mais vous pouvez entrer ! » lit-on sur la lettre plastifiée pour ne pas souffrir de la pluie. Vanessa tente le coup de klaxon puis s’exécute, râle un peu parce qu’elle ne sait pas où elle est cette fameuse petite maison. Elle finit par la trouver : les gens sont bien là, mission réussie.

D’ailleurs, est-ce que ça existe vraiment le mythe du facteur qui laisse un avis de passage sans sonner ? Selon la factrice tourangelle, ça peut arriver mais « il y a aussi les gens qui n’ont rien entendu parce qu’ils étaient en train de passer l’aspirateur. Il y avait même une dame qui jouait du piano, très bien d’ailleurs. J’essayais de sonner au moment où elle s’arrêtait, entre deux notes. Mais elle n’a jamais ouvert. » Une bonne définition de la perspicacité.

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