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On peut tuer des frelons asiatiques sans chimie (et la solution vient de Tours)

 

On a beaucoup dit que 2020 était une année à guêpes mais, avec cet insecte ou les moustiques, une autre bestiole à tendance à nous empoisonner la vie : le frelon asiatique, dont l’expansion en France est exponentielle alors que notre pays n’est pas son habitat originel. La Touraine n’échappe pas à la règle mais il se trouve qu’elle est aussi en pointe sur les recherches pour lutter contre ce nuisible, notamment prédateur des abeilles.

Dans sa vie Eric Darrouzet a déjà passé beaucoup de temps à observer la vie et l’œuvre des frelons : « J’ai commencé à travailler sur cet insecte en 2008 » nous dit ce Docteur de l’Université de Tours rattaché à l’IRBI, l’institut de recherche sur les insectes situé dans les bâtiments de la fac de sciences à Grandmont. Des travaux qu’il rend régulièrement accessibles au grand public via une chaîne YouTube. Ses projets sont financés par des organismes comme la région Centre-Val de Loire, le Département de la Manche, l’Université de Tours ou le CNRS. Parmi eux : l’impact du frelon sur les autres espèces ou les moyens de lutter contre sa prolifération. Ainsi, les résultats d’une étude achevée depuis un an viennent officiellement d’être publiés par la revenue PlosOne avec un axe particulièrement intéressant : comment tuer une colonie de frelons sans produits chimiques ?

Aujourd’hui, le procédé standard est le suivant : les entreprises spécialisées vaporisent des pesticides chimiques au niveau du nid pour tuer les insectes qui s’y trouvent. Elles laissent agir 48h puis reviennent enlever le nid ce qui permet aussi de causer la mort des insectes absents au moment de l’intervention au moment de leur retour dans la colonie. Une opération aux effets secondaires problématiques : « Un nid de frelons attire aussi d’autres insectes qui rentrent dedans et qui vont mourir. Les oiseaux comme les pies ou les mésanges vont également chercher à percer son enveloppe pour manger les frelons et vont à leur tour s’empoisonner » constate le Dr Darrouzet. A cela il faut ajouter les risques pour les ouvriers, bien protégés contre les piqûres, mais pas forcément contre l’insecticide : « Il y a un risque pour leur santé à long terme » redoute le scientifique qui a entrepris de trouver une solution plus respectueuse de l’environnement et plus radicale que les pièges dont l’efficacité est assez limitée (ils attirent aussi d’autres insectes).

Objectif : tuer les frelons sans brûler le nid

Composée de trois personnes, l’équipe tourangelle s’est finalement employée à « mimer » un processus naturel, celui utilisé par les abeilles asiatiques « capables de tuer un frelon par hyperthermie en l’étouffant » décrit Eric Darrouzet. L’insecte ne résiste donc pas aux fortes chaleurs. Restait à savoir « quelle température utiliser pour tuer rapidement tous les frelons (les adultes, les jeunes, ceux issus de toutes les castes de la colonie, ndlr) sans mettre le feu au nid. » Ce dernier brûle à partir de 140-150°, le trio a donc fait son expérience avec une température de 100° afin d’avoir une certaine marge de manœuvre. Il a aussi fallu déterminer la méthode à exploiter (une chaleur qui monte progressivement ou une projection flash à pleine puissance) :

« On a fait des tests avec de l’air chaud et de la chaleur humide sur les larves, les adultes, les reine,s les ouvrières, les mâles, les femelles… On voulait tuer tout le monde et on a déterminé que la vapeur d’eau c’était le plus intéressant. »

Le résultat est en effet probant et rapide : selon Eric Darrouzet il suffit d’une dizaine de secondes.

Si la méthode d’extermination est au point, reste à la déployer sur le terrain. Et là on en est encore loin : il faut des fonds pour élaborer un prototype industriel et l’expérimenter en conditions réelles, les tests de l’Université de Tours ayant été exclusivement menés en laboratoire (notamment à partir de nids de frelons récupérés grâce à un partenariat avec des collectivités locales). Il faut par exemple déterminer le nombre de vaporisations requises pour éliminer toute une colonie (un nid compte jusqu’à 2 000 frelons). A l’inverse du produit chimique qui nécessite seulement une injection, la vapeur d’eau pourrait demander plus d’interventions…


Un degré en plus :

Eric Darrouzet est également auteur du livre Le Frelon asiatique, un redoutable prédateur aux éditions SNA

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