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On a testé pour vous la Dictée de Picouly à Tours (et on a fait trop de fautes)

Samedi 19 janvier, plus de 200 personnes ont participé à la première Dictée pour Tous de l’association Livres en Loire. Le principe est simple : une personnalité vient lire un texte rempli de subtilités de la langue française devant une assistance studieuse dont l’ambition est de faire le moins de fautes d’orthographe possible. Les mots faisant partie de notre quotidien de journaliste, on a voulu s’y frotter.

Ma dernière dictée devait être celle imposée lors des épreuves du brevet des collèges. J’ai oublié ma note mais décroché le diplôme, donc j’ai dû limiter la casse. 15 ans plus tard, j’écris des milliers de mots chaque semaine souvent assisté d’un correcteur orthographique, une innovation technologique qui fait partie de mes meilleurs amis, même si elle est loin d’être infaillible. Je demande souvent conseil à des collègues quand je bloque sur une règle de grammaire et je me gronde sévèrement quand je relis un texte dans lequel traîne une énormité qui a échappé à ma vigilance.

L’avantage d’écrire sur un clavier d’ordinateur, c’est qu’il est facile de corriger. On efface, on réécrit. Ni vu, ni connu, à moins que quelqu’un ait décidé de faire une capture d’écran. Avec un stylo en main, c’est une autre histoire. La moindre rature se voit aussi bien qu’une tâche de sauce sur une chemise blanche.

« Vous êtes là pour faire des fautes »

C’est donc conscient que je risque de ruiner ma réputation que je m’inscris à la Dictée pour Tous prévue ce 19 janvier dans le grand amphi de la fac de Tours, sur le site du Plat d’Etain. Je vois ça comme un défi, un petit coup de fouet. Voire une remise à niveau. Le matin, encore sous la couette, je tombe sur la chronique radio d’une linguiste autour de l’impératif et je l’écoute avec attention. On ne sait jamais. Une fois installé à mon pupitre, je publie fièrement une photo de ma copie vierge sur Instagram en faisant une énorme faute dans la description du cliché. On me le fait remarquer. L’épreuve n’a pas encore commencé que j’ai déjà l’air d’un cancre.

Daniel Picouly arrive et annonce la couleur : l’auteur a beau avoir figuré dans les présélections du Goncourt, il se définit comme dysorthographique et confie que le correcteur de son logiciel de traitement de texte « clignote. » Bref, personne n’est infaillible. « Vous êtes là pour faire des fautes » assène l’homme de lettres aux « masochistes » assis face à lui avant d’entamer la lecture du texte de la dictée… Tours célébrant cette année le 220e anniversaire de la naissance d’Honoré de Balzac Rue Nationale, l’extrait choisi provient d’un de ses romans, Eugénie Grandet. Dès ce premier énoncé, des nœuds se nouent dans mon cerveau : comment écrire châtain-clair ? Majuscule ou pas à soleil ? D’où diantre sort ce mot mirliflor ? Et le glacis alors ? Mon correcteur et Google me manquent déjà. Je me fixe alors un objectif : une dizaine de fautes, maximum.

Pas simple de se souvenir du passé simple

Il est 15h, et la dictée commence pour de bon. Dès la deuxième ligne, Professeur Picouly se plante et prononce « attendait » au lieu d’« entendait ». La différence est de taille, ce n’est pas le même nombre de T. Je ne sais pas si l’idée est de nous mettre en confiance, mais je ne vois pas de piège. Le texte est fluide, avec des mots communs et des accords assez évidents. J’ai peut-être un peu relâché mon attention, et ça n’a pas loupé : une faute d’accord (« dont elle s’était servie ») et un oubli d’accent sur tôle… après s’être posé la question de sa nécessité. « Il ne faut pas réfléchir, c’est comme ça qu’on fait des fautes » nous a glissé une dame âgée au moment des corrections. Elle avait raison.

Il faut 45 minutes à Daniel Picouly pour égrener l’intégralité de l’extrait du roman. Même si j’ai l’habitude de prendre des notes sur un calepin, j’en ai des crampes à la main droite et je plains sincèrement la correctrice ou le correcteur chargé de relire mon écriture odieuse saupoudrée d’une demi-douzaine de ratures. Et encore, j’aurais pu en faire plus : j’ai écrit instinctivement fréquemment avec un seul M et embarqué dans mon élan j’ai rempli la fin de la ligne rapidement, rendant impossible la moindre correction à moins de faire un énorme pâté. Croyez bien que la leçon est désormais bien retenue. De même qu’il n’y a qu’un seul C à braconnier. Ça aussi, je le savais.

Personne n’a fait 0 faute

De retour dans mes mains en fin d’après-midi, ma copie est donc un mélange de fautes idiotes et de franches erreurs de grammaire, ces pièges dans lesquels je suis tombé. Quatre-vingts sans S (deux fois !), au-dessus sans le tiret, quelque temps avec un s… Voici un échantillon de mes erreurs, entre deux boulettes sur des conjugaisons au passé simple. Ajoutez à cela que je ne savais pas écrire mirliflor n’ayant jamais entendu ce mot auparavant (si c’est également votre cas, retenez qu’il s’agit d’un jeune prétentieux) et vous comprendrez aisément que je ne suis pas parvenu à me hisser dans le top 10, celui-ci étant accessible à moins de 7 fautes.

Gérard, le meilleur homme de la Dictée pour Tous
Gérard, le meilleur homme de la Dictée pour Tous
Martine, meilleure femme avec seulement 2 fautes.
Martine, meilleure femme avec seulement 2 fautes.

Pour me consoler, une satisfaction : personne n’a fait 0 faute… Les deux meilleures adultes (l’ancien prof Gérard et la factrice Martine) se sont plantés à deux reprises. Je bombe également le torse en constatant que j’ai correctement écrit le pluriel de garde-chasse (un S à garde, pas de S à chasse).

Je n’ai pas eu la moyenne

La remise des prix commence… et les filles dominent. 5 lauréates sur 5 dans la catégorie des 10-15 ans, 8 sur 10 en catégorie Adultes (les plus âgés dépassaient allègrement les 80 ans). Pas mécontent de l’exercice, Daniel Picouly promet de revenir pour une deuxième édition en 2020 avec cette fois un texte encore plus complexe. Il a prévenu : « dans mes dictées on ne fait pas moins de 40 fautes. » Pour le coup je m’en sors avec 15 traces de stylo rouge sur ma copie, soit un 5/20 rageant posé en haut à droite de la page de garde. Et encore, je crois avoir bénéficié de quelques indulgences.

Bilan de l’expérience : même si ma maîtrise de la langue française est meilleure que celle de nombreux utilisateurs des réseaux sociaux, je constate qu’une fois sorti du présent, du passé composé ou de l’imparfait je perds vite mes moyens. Et je le remarque aussi dans ma façon d’écrire : quand je doute sur la construction d’une phrase, j’ai tendance à la transformer avec une conjugaison basique, au risque d’appauvrir la langue. C’est sans doute pour cela qu’il faut lire, et se plonger dans les œuvres du passé : si nos écrivaines et écrivains osaient – et osent encore – jongler avec les temps pour imprimer du rythme et du style à leurs œuvres c’était – et c’est toujours – pour notre bien.

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