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« On a l’impression d’avoir été oubliés, mis de côté »

Depuis le début de la crise Covid on a beaucoup parlé du malaise des personnels hospitaliers, de la difficulté de travailler en EHPAD avec des personnes âgées dépendantes… En juillet, le gouvernement a organisé le Ségur de la santé pour se pencher sur les revalorisations de carrières, aboutissant notamment à une augmentation de 183€ pour les soignants. Mais elle n’a pas été décernée automatiquement aux équipes des SSIAD, les services de soins à domicile.

Aurélie André est aide-soignante, rattachée à l’EHPAD de la Bourdaisière de Montlouis-sur-Loire. Un établissement public. Elle ne travaille pas dans ses locaux car son job consiste à réaliser des tournées chez des personnes de plus de 60 ans qui ont besoin de son aide pour une toilette ou d’autres soins. Elle commence à 7h le matin et termine vers 12h30 après avoir arpenté un secteur de plusieurs communes (Montlouis, Véretz, Larçay, La-Ville-aux-Dames, Chançay, Noizay, Reugny…). En fonction des plannings, elle peut travailler le samedi, le dimanche ou les jours fériés. « Dans notre métier les postes à temps plein sont très rares. Personnellement je suis à 75% » témoigne-t-elle estimant qu’elle suite régulièrement une soixantaine de patients différents.

Diplômée depuis 3 ans et demi, Aurélie André est arrivée dans le métier après une première carrière qui ne lui convenait pas (dans la comptabilité). « A la base je suis arrivée à l’EHPAD pour entretenir les locaux. Au bout de trois semaines la cadre de santé m’a proposé de passer aux soins. Ça m’a plu. Ça fait six ans que je suis dans le milieu… et ça me plait toujours. A domicile on apporte un lien plus proche qu’en EHPAD. »

Une crise Covid épuisante

Mère de deux enfants de 3 et 5 ans, la Tourangelle fait partie d’une équipe qui compte 14 personnes quand elle est au complet, deux de moins en ce moment. Entre ça et le poids de la crise sanitaire, son moral n’est pas au mieux : « On s’éloigne de nos familles car on n’a pas envie qu’ils aient cette maladie, ou nous de l’attraper. J’ai des patients très à risques et je ne voudrais pas les contaminer. Ça fait bien longtemps que je n’embrasse plus personne. » A domicile, elle garde un discours rassurant sur l’épidémie : « Ces personnes ont besoin d’en parler. Elles ont peur pour leurs familles, leurs enfants… Je leur dis tant que vous êtes chez vous vous êtes en sécurité. »

Aurélie André fait donc partie de ces personnes en première ligne en cette période de crise sanitaire. Un métier essentiel. Sans elle, ses patients seraient bien plus isolés. Et pourtant, sur sa fiche de paie, pas de trace de l’augmentation Ségur de 183€ annoncée par le gouvernement : « A l’EHPAD de la Bourdaisière et de Bléré qui est géré par la même direction, les lingères, le personnel d’entretien ou des cuisines en a bénéficié. Mais pas nous. Pour le gouvernement le SSIAD n’est pas rattaché à l’EHPAD. »

La première grève de l’histoire du SSIAD

Pour dénoncer une situation qu’elle juge ubuesque, l’aide-soignante a participé à un mouvement de grève avec ses collègues la semaine dernière. Une première. Elle est également à l’initiative de la création d’un groupe Facebook, SSIAD public du 37.

« Je trouve qu’on se soutient vraiment, il y a une bonne cohésion d’équipe. De la bienveillance, beaucoup d’encouragements » explique Aurélie André qui tente d’alerter tous azimuts sur sa situation. « On a compris que tous ensemble on serait plus forts. On demande une reconnaissance car on a l’impression d’avoir été oubliés, mis de côté alors que l’on fait un travail tout aussi pénible que les soignants dans les EHPAD ou les hôpitaux. On a les mêmes diplômes et les mêmes employeurs. » Elle a rencontré sa direction qui l’a poussée à l’ouvrir et a également échangé avec le député LREM de la 2e circonscription d’Indre-et-Loire, Daniel Labaronne.

Des négociations en cours au niveau national

Contacté par 37°, l’élu dit « comprendre leurs préoccupations » : « Je me suis renseigné et on m’a dit que ces personnels très spécifiques n’avaient pas été repérés dans les radars du Ségur. » L’argument avancé par l’exécutif parait fou alors que la démarche s’est étendue sur plusieurs semaines à l’issue d’une crise elle-même étendue sur plusieurs mois… Néanmoins, la mobilisation a payé : « Ils ont bien fait de nous alerter. La question de la revalorisation de leur rémunération est tout à fait légitime et le gouvernement y répondra favorablement » annonce Daniel Labaronne, en écho avec l’ouverture de négociations sur le sujet ces jours-ci.

Reste à savoir quand cette augmentation entrera en vigueur. Et si elle aura un effet global sur les rémunérations des personnels qui interviennent aux domiciles des personnes âgées. Tous les professionnels du secteur participent en effet aux discussions. L’occasion de rappeler que dans le privé, les recrutements sont permanents pour des postes mal payés. Alors si le public fait un effort, les entreprises annexes vont peut-être devoir s’aligner pour que leurs postes restent attractifs.

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