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Neutraliz, la jeune pousse tourangelle qui va recycler des masques par millions

Ces dernières semaines on a vu apparaître des dizaines et des dizaines de bornes transparentes dans les mairies de Tours Métropole, à l’entrée des écoles ou au CHU. On y met ses masques jetables ou en tissu et une fois pleines elles sont prises en charge par Tri 37, stockées à La Riche… en attendant que leur contenu soit transformé pour une seconde vie plus vertueuse. C’est la société Neutraliz – nouvelle division de Pollair Environnement basée dans la Cité de la Création et de l’Innovation Mame de Tours – qui est à l’initiative de ce programme baptisé NEOVALO. Le résultat de 6 mois de travail, un projet nécessitant plusieurs millions d’€ d’investissements en seulement quelques années. Alors que l’entreprise doit prochainement investir un hangar de plusieurs milliers de mètres carrés dans l’agglomération tourangelle et y entamer son processus de recyclage, entretien avec son cofondateur : Guillaume Labarrière.

Comment en êtes-vous venu à travailler sur le recyclage des masques ?

Lors du premier confinement, on a commercialisé des masques en tissu et des masques à usage unique. Au bout de quelques semaines, à raison de plusieurs centaines de milliers d’unités, on s’est dit : « Ce n’est pas possible, on commercialise des déchets propres. » Ça a heurté notre conscience écologique et on s’est demandé comment dévier vers une démarche vertueuse de recyclage de cette matière. Fin juin on a commencé à voir des industriels. Un à un nous avons débloqué les problèmes techniques, courant août on a conclu que tout était possible : nous avons donc pu lancer notre initiative début septembre pour collecter, transformer la matière et la réutiliser dans des filières adaptées.

C’est donc un programme auquel vous attachez énormément d’importance ?

Ce déchet invasif – le masque – est une nuisance phénoménale pour l’environnement et les collectivités locales qui n’en peuvent plus de retirer des centaines d’unités dans leurs eaux usées, lors de la collecte des eaux pluviales sur les trottoirs ou dans la nature. Il y a donc à la fois un enjeu écologique mais aussi un impact économique phénoménal.

Et sur votre business plan vous partez du principe que l’on aura besoin de masques pour un petit moment…

Exactement, et il ne faut pas oublier que ce masque que l’on utilise aujourd’hui pour se protéger existe dans bien d’autres aspects. Vous avez des entreprises qui utilisent des centaines de milliers de masques par mois dans le domaine de la cosmétique, de l’agroalimentaire, la mécanique de précision ou la fabrication de processeurs. Ils travaillent dans des univers à l’atmosphère contrôlée qui nécessitent que les employés portent des masques sanitaires identiques aux modèles anti-Covid. Jusqu’ici, il n’y avait aucune filière de valorisation. Quand on a commencé notre démarche, de grandes entreprises sont venues vers nous pour faire part de leur intérêt pour les besoins de protection des employés comme pour le process industriel.

Donc même si demain le grand public arrête de porter le masque il vous restera un débouché industriel ?

Oui, sachant que l’on prend le pari que le masque va longtemps faire partie de nos usages quotidiens. Sur Paris, la densité dans les transports en commun c’est 4 personnes au mètre carré. Donc que ce soit une grippe, un rhume… Nous faisons le pari que le masque va rentrer dans les mœurs : les gens vont accepter de le porter pour se protéger et protéger les autres.

Jusqu’à 720 tonnes de masques recyclés en un mois

Est-ce qu’il est compliqué de recycler un masque ?

D’un point de vue technologique, non. Les machines et les équipements existent… mais la mise en œuvre est assez compliquée puisque le processus complet représente une chaîne de 100m de long pour mettre en place les différentes étapes jusqu’au produit extrudé sous forme de granulés.

Comment vous faites précisément ?

D’abord on collecte les masques : chaque borne peut réceptionner entre 1 800 à 2 000 masques. Elles font environ 50 litres et sont transparentes car on s’est rendu compte qu’il fallait afficher le déchet afin que les gens ne se trompent pas. Les bornes pleines sont remplacées par des vides puis déversées dans un centre avec un tunnel de décontamination à rayonnements UV. S’ensuit un processus de broyage, de dissociation des élastiques et de la barrette nasale. On sèche, on broie de nouveau puis il y a tout un processus jusqu’à l’extrusion.

Donc à la fin on se retrouve avec… ?

Des granulés de polypropylène que l’on peut réinjecter dans des domaines comme le textile ou la plasturgie.

Concrètement que deviennent nos masques ?

Ils peuvent intégrer la filière bâtiment comme isolant, un substitut à la laine de verre par exemple. C’est également une fibre que l’on peut intégrer dans les bétons et enduis fibrés pour colmater les fissures des maisons. Dans le textile, on chauffe les granulés et les industriels tirent des fils pour créer des vêtements techniques comme des tenues de sport ou agricoles. Avec le polypropylène on peut faire des bâches, des filets… Dans la plasturgie, on peut concevoir des objets comme des pare-chocs, clignotants ou tableaux de bord de voitures.

Vous, vous revendez les billes et les entreprises se débrouillent avec. C’est ça ?

Exactement.

Une cinquantaine de salariés espérés d’ici 3 ans

Quel bilan faites-vous du début de la campagne de collecte ?

Nous sommes extrêmement surpris de la vitesse de remplissage des bornes, notamment au CHU de Tours – où l’on collecte uniquement les déchets non infectieux, par exemple les gens qui visitent les malades, surtout pas le personnel médical en contact avec des gens malades. C’est encourageant. 400 bornes sont en place dans les mairies, les écoles, les lieux publics… Nous en collectons actuellement entre 60 et 70 chaque semaine. Pleines.

Vous avez déjà commencé le processus de recyclage ?

Pour l’instant nous massifions les masques et on entamera la transformation dans le courant du premier trimestre 2021. Nous sommes en train de sécuriser un site important pour la mise en place de la chaîne de production. Elle montera progressivement en charge et sera totalement opérationnelle en juin. Pour qu’elle fonctionne correctement il nous faut plusieurs dizaines de tonnes de matière : elle tournera 24h/24 car on ne peut pas l’arrêter comme ça. Sinon il nous faudrait deux jours pour la relancer. A pleine capacité, cette chaîne a vocation à traiter une tonne de masques à l’heure. Une tonne c’est 250 000 masques, de quoi faire 420kg de polypropylène en granulés sans compter les sous-produits comme les bétons fibrés. A terme, nous espérons traiter 720 tonnes par mois.

Les masques de Tours Métropole ne suffiront pas pour atteindre ce volume ?

Si l’on captait l’ensemble des produits de l’agglomération on atteindrait environ 85 tonnes par mois. Ce qui est non négligeable mais représenterait à peine 10-12% de notre capacité de transformation.

Vous travaillerez donc avec d’autres clients ailleurs ?

Notre clientèle s’étoffe au niveau national. De la presqu’île du Cotentin au sud de la France en passant par Amiens, la région lilloise ou parisienne. Nous avons des demandes de partout et nous cherchons à nous développer selon un principe de grappe : par exemple nous avons été sollicités par une grosse société à Caen. Nous avons pris contact avec un prestataire de tri sélectif qui nous apporte entre 17 et 20 entreprises supplémentaires ce qui nous permet de justifier notre déploiement. L’objectif c’est que nos process soient les plus vertueux possibles pour améliorer le gisement. Sachant que la transformation reste à Tours.

Cela va faire travailler combien de personnes ?

Entre 18 et 22 personnes la première année, et entre 50 et 55 personnes d’ici trois ans. Le projet c’est de créer – d’ici deux ans – notre propre usine en intégrant, dans le bâti, un isolant à base de polypropylène. Pour cela nous travaillons avec Solutions Composites qui a inventé un bloc constructif dans lequel on peut apposer notre produit à base de masques recyclés.


Un degré en plus :

La carte des bornes de recyclage des masques est sur le site de Tours Métropole.