Société

La re-nommée nationale de Balzac

Nombreux sur les réseaux sociaux ont été les Tourangeaux à réagir à l’annonce faite par Christophe Bouchet, dans les colonnes de la Nouvelle République, d’envisager de renommer la rue Nationale en rue Balzac. Décryptage.

1024px-Tramway_de_Tours_12Photo sous CC BY-SA 3.0 par Jules 78120

Le baptême des rues : un enjeu politique

En annonçant à nos confrères de la Nouvelle République la réflexion autour du changement de nom de la rue Nationale en rue Balzac à l’horizon 2018-2019, année que l’adjoint au rayonnement souhaite placer en l’honneur de l’écrivain tourangeau, Christophe Bouchet a remis au goût du jour une fonction politique devenue moins commune aujourd’hui mais qui par le passé a néanmoins été souvent utilisée. En effet, outre la fonction mémorielle aujourd’hui principale, pendant longtemps, le baptême de lieux publics a souvent été utilisé à des fins politiques par les élus de toutes parts.

A partir de la Révolution de 1789, le baptême des rues a ainsi souvent été utilisé par le pouvoir en place comme élément de propagande politique. Les régimes successifs de la France du XIXe siècle et du XXe siècle vont en effet tous chercher à asseoir leur légitimité en gommant les références du régime précédent. Un des leviers utilisés sera le changement de toponymie des rues, places ou lieux publics. Un double enjeu se dessinait alors : faire table rase du passé et asseoir sa légitimité. C’est dans ce contexte d’ailleurs et contrairement à ce que laisse supposer Christophe Bouchet (« la rue Nationale a été ainsi nommée parce que la RN 10 passait par là. Est-ce que ça a encore du sens aujourd’hui ? »), que la rue Royale devint rue Nationale sous le mandat du maire Jules Charpentier, par décision du Conseil municipal du 17 juillet 1883.

L’époque est alors à l’affermissement de la IIIe République. De nombreuses rues dans les villes de province sont alors renommées pour célébrer la République. En plein essor de l’Etat-Nation, et après près d’un siècle d’incertitude politique, l’exaltation républicaine bat son plein et tous les symboles sont utilisés pour enraciner la République. En témoignent les édifices publics massifs construits alors ou encore les lois sur l’école ou le service militaire, pensées comme autant d’éléments devant former la conscience citoyenne des Français.

Si le terme nationale est ainsi utilisé dans notre cas, il n’est qu’indirectement lié au fait que la route Nationale d’Espagne, future Nationale 10 la traverse. Ce choix est en revanche plus directement influencé par ce besoin de mettre en avant la Nation comme élément central de la construction Républicaine.

La « reine des rues ».

Créée lors de la percée du XVIIIe siècle, la rue Nationale a connu plusieurs noms au cours de son existence. Rue Traversaine tout d’abord, rue Neuve, puis rue Neuve-Saint-Louis à la fin du XVIIIe siècle, rue de l’Armée d’Italie en 1800, puis rue Napoléon-le-Grand et enfin rue Royale jusqu’en 1883. Dès son origine, cette artère devint un symbole fort de la ville avec en son extrémité un arc de triomphe en l’honneur de Louis XIV (qui servit par la suite à élever le portail du jardin de l’archevêché, actuelle entrée du musée des Beaux-Arts). Par la suite, l’aménagement de l’actuelle place Anatole France et de l’Hôtel de Ville fit de cette rue l’artère centrale de la ville, les commerces s’installant près des lieux de pouvoirs. Place qu’elle occupe toujours aujourd’hui.

A l’époque, l’architecture de la rue était également saluée par tous à commencer par Balzac qui écrira dans « Les contes Drolatiques » :

« Une rue délicieuse où tout le monde se promène, où toujours il y a du vent, de l’ombre et du soleil, de la pluie et de l’amour… C’est une rue toujours neuve, toujours royale, toujours impériale, une rue patriotique, une rue à deux trottoirs, une rue ouverte des deux bouts, bien percée, une rue si large que jamais nul n’y a crié : gare !…bref, c’est une rue où je suis né, c’est la reine des rues…».

Les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale détruisirent les deux-tiers de cette rue. Après 1945, malgré le souhait de certains de voir une reconstruction à l’identique, on chercha la fonctionnalité avec un agrandissement sur toute la partie nord et une architecture sobre.

Dans les pas de Balzac à Tours

Dans sa volonté de politique de rayonnement, la Municipalité de Tours souhaite s’appuyer sur les illustres personnages de la ville. L’exemple de Saint-Martin en cette année 2016 en est le premier témoin. Rien d’étonnant donc à ce que Christophe Bouchet annonce vouloir célébrer l’écrivain tourangeau, dont la renommée nationale n’est plus à prouver. Mais pourquoi renommer une rue en son honneur alors que l’écrivain en a déjà une à son nom (certes modeste) et aussi une île ou un lycée ? Contrairement à ces précédents exemples, la transformation de la rue Nationale en rue Balzac revêt une dimension supplémentaire : le tourisme. En renommant l’artère principale du centre-ville en l’honneur de l’auteur de la Comédie humaine, la ville de Tours entend capitaliser autour d’un circuit destiné à l’écrivain. Un circuit que la précédente municipalité avait déjà esquissé très modestement en affichant quelques éléments au sol pour marquer les lieux de passage à Tours de l’auteur du XIXe siècle.

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Quoiqu’il en soit, du côté des Tourangeaux, les réactions sur les réseaux sociaux semblent mitigées et il y a fort à parier, que changement ou non, on continue pendant longtemps à garder dans le langage commun le nom de rue Nationale. Et finalement à voir toutes les enseignes de prêt-à-porter qui la traverse et que l’on retrouve dans n’importe quelle artère commerçante des villes de provinces, on se dit finalement que malgré un certain embellissement suite à l’arrivée du tramway, cette artère n’a peut-être jamais aussi bien porté son nom qu’aujourd’hui.


Un degré en plus :

Pour être complet, il faut noter que par le passé, une statue massive en bronze était toutefois érigée place Jean-Jaurès. Celle-ci fut réquisitionnée puis fondue en 1942.

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C’est en 1885, que le Conseil Municipal de Tours décida de la réalisation d’une statue commémorative en l’honneur d’Honoré de Balzac. Sa réalisation est confiée au sculpteur Paul Fournier. La statue sera inaugurée le 24 novembre 1889 place du Palais. Le 02 février 1942, la statue de Balzac disparait en effet du paysage. La photo ci-dessous montre le départ de la statue de la place, alors appelée du Maréchal Pétain. Elle sera emmenée vers les ateliers de récupération de métaux de Nantes où ses 1690kg de bronze seront fondus et récupérés pour répondre à l’effort de guerre.

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Ce cliché, qui fait parti du fonds Arsicaud, légué aux archives d’Indre et Loire en 1991, est le seul document qui montre cet évènement. Si le nom de son auteur nous est inconnu, nous savons qu’elle a été prise de manière discrète et surement de façon précipitée. Il faut rappeler que sous l’Occupation, les photos de rues étaient officiellement interdites.
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