Société

Kawaa : des mille et une manières de rencontrer quelqu’un.

Au premier abord, le slogan du concept – «Kawaa vous aide à faire de nouvelles rencontres dans la vie réelle» – fait au pire lever les yeux au ciel, au mieux nous fait sortir un «non, merci» direct. C’est vrai quoi, on n’a déjà pas le temps de voir nos amis, hein, alors pourquoi aller en chercher encore d’autres ? Pourtant, à voir la croissance exponentielle et inquiétante du nombre de personnes seules en France qui n’a d’égale que la croissance exponentielle du nombre de comptes Facebook et Twitter, la question se pose vraiment. Du coup, on a eu la curiosité de participer au tout premier Kawaa tourangeau à l’Instant Ciné ce 7 juillet. Et on n’a pas été déçus.

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Des amis pour quoi faire ?

C’est vrai, hein, c’est quoi un «ami» en 2015, finalement ? Et puis qu’est-ce qu’on peut dire et ne pas dire à un ami, à un copain, un collègue, un voisin ? Au Kawaa, pas de profil, pas d’échanges de cartes de visite, possibilité assez géniale de se quitter sans échanger nos numéros (ce qu’on a fait d’ailleurs), donc un possible respect de l’anonymat qui fait beaucoup de bien à une époque où le numérique «trace» vos moindres faits et gestes et pensées et bêtises plus ou moins assumées. Ce n’est pas un énième truc un peu pathétique pour «se faire des amis», d’ailleurs le mot «rencontre» du slogan a été longuement pesé et n’a absolument rien à voir avec le mot «ami». C’est vrai que quand on y pense, c’est des boulets quand même les amis, des fois, sans déconner.

On a vraiment eu cette étrange impression d’avoir une relation totalement nouvelle, ni drague, ni pro, ni polie-forcée, ni amitié qui se délite ou qui s’entretient naturellement, ni thérapie de groupe non plus. D’ailleurs après une rapide présentation du concept, Camille via un tirage au sort, nous a divisés en duos et trios. Car, comme le dit le site de Kawaa, « C’est difficile, voire impossible, d’engager une conversation approfondie en grand groupe». Dont acte.

Mode d’emploi rapide

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Une feuille A4 posée devant chacun permet de lancer directement la conversation sur des sujets très précis, voire très personnels, ce qui peut secouer un peu, mais évite ce moment de gêne classique qui se termine généralement par le sempiternel «Tabitoutufékwatakelage». Ici, on entre direct dans le vif du sujet, au sens «personne» du mot «sujet». Chacun choisit une question à tour de rôle et on prend le temps qu’on veut pour y répondre, chacun son tour, ou pas. On peut critiquer la question aussi ou l’étudier sous toutes les coutures plutôt que d’y répondre, un peu comme au bac philo, en fait.

«Est-ce qu’il y a une chose en ce moment qui vous rend triste et pour laquelle il faut vous tirer vers le haut ?», «Est-ce que vous êtes fâché avec quelqu’un en ce moment et pourquoi ?», «Qu’est-ce qui est caché en vous et qu’on ne connaît pas ?» ou du plus classique, mais toujours intéressant «Quels livres emporteriez-vous sur une île déserte et pourquoi ?». On a par exemple ici tergiversé sur la notion d’île déserte, sur le bouquin qui t’empêche d’avoir le mal du pays sur ton île déserte et, tout simplement, sur l’utilité ou non d’aller se faire chier sur une île déserte quand on n’en a pas du tout envie. Ce fut, croyez-le bien, tout à fait instructif.

Les subtilités de la conversation

Comme le dit si joliment Luna, une participante qui vient juste d’avoir son bac, «Partant de rien, on arrive bien plus loin au bout d’une heure qu’avec d’autres après plusieurs années». En effet, l’anonymat permet de dire certaines choses sans en subir certaines conséquences, mais avec quand même une certaine retenue (on n’est pas chez le psy), dans un esprit d’échange (on n’est pas chez le psy) et sans histoire pécuniaire ou thérapeutique derrière (on n’est pas chez le psy).

Comme on sait qu’on n’a que 45 minutes et qu’il y a plein d’autre sujets à choisir sur les feuilles et que ça ouvre l’appétit, on imprime un certain rythme à la conversation et, à moins d’être un indécrottable égocentrique, on donne plus facilement la parole à l’autre. Et ça donne un truc plus surprenant que ça en avait l’air au départ.

L’anti-matching : un doigt à l’entre-soi !

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C’est pas nous, mais le site Kawaa qui le dit : «Nous réintroduisons ainsi un peu de ce hasard des rencontres qui avait disparu des sites existants qui veulent absolument nous matcher sur une liste de critères. Nous croyons que le hasard ne fait pas si mal les choses et nous vous invitons avec Kawaa à laisser une petite place à l’imprévu.»

C’est vrai que ce fameux «matching», dont de plus en plus d’applis raffolent jusqu’à l’écœurement, bien que très pertinent dans le milieu professionnel, est sans aucun doute la plus inhumaine des inventions du 21e siècle, qu’il est grand temps de balancer par-dessus bord si on ne veut pas tous finir transformés en veaux.

On a été ici ravis de parler avec des lycéens qui n’étaient ni nos neveux, ni le fils du voisin à qui on est venu emprunter un tir-bouchon. Inversement, des lycéens ont pu parler en tête-à-tête à un trentenaire ou à un quadragénaire autre que sa mère/son père/son prof/son médecin traitant/le dragueur pédophile occasionnel/son psy (oui, oui, ok, c’est une obsession, le psy).

Une seule question du coup : y retourner ou pas ? Parce que si c’est pour retomber sur les mêmes personnes, le charme pourrait être rompu. Le côté «one shot» de 45 minutes sans lendemain nous a semblé particulièrement séduisant. A suivre, donc, ou pas… Mais à essayer d’urgence. D’autant plus si vous avez déjà une vie sociale bien remplie et trop d’amis.

Un degré en plus

> Le site internet de Kawaa

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