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Ils vous livrent en 30 minutes chrono

Au coin d’une ruelle dans l’attente d’une commande ou en train de pédaler avec leur sac cubique sur le dos, les coursiers à vélo sont de plus en plus nombreux à arpenter les rues tourangelles. Tours est une terre propice à la livraison de repas à domicile et ce depuis 1998, date à laquelle Allo Resto a été créé par Sébastien Forest, un étudiant tourangeau au réfrigérateur vide un dimanche soir. Mais alors qu’auparavant seuls quelques fast-food et restaurants proposaient des services de livraison, l’arrivée de Deliveroo et d’Uber Eats en mars et octobre 2017, et plus récemment de Stuart, a redistribué les cartes de la consommation.

Depuis un canapé, une chaise de bureau ou lors d’une soirée entre amis, ces plateformes offrent la possibilité de commander un plateau de fromage, un burger fait de produits frais ou bien un plat sans gluten et de se le faire livrer au pas de la porte. Une offre diversifiée et quasi-instantanée, puisque les commandes sont en moyenne livrées en moins de 30 minutes, qui semble correspondre à l’ère de l’innovation technologique que traverse notre société. Dans les trois cas, commander un repas est simple : télécharger l’application ou se rendre directement sur le site, choisir un des (nombreux et divers) restaurants proposés et effectuer sa commande. Celle-ci est ensuite reçue et préparée par le restaurateur puis livrée grâce au coursier. Une offre qui soulève néanmoins de nombreuses questions quant aux fonctionnements de ces nouvelles entreprises de la Food Tech.

Deux coursiers qui travaillent pour la même enseigne, Stuart
Deux coursiers qui travaillent pour la même enseigne, Stuart
Un coursier Deliveroo dans le Vieux-Tours
Un coursier Deliveroo dans le Vieux-Tours

Deliveroo : Start-up anglaise de mise en relation entre le consommateur et le restaurateur arrivé en France en 2015 et présente dans près de 50 villes depuis.

Uber Eats : Filière de la société américaine Uber, initialement spécialisée dans la prestation de services de transport, apparue en France en 2016.

Just Eat (Allo Resto) : Allo Resto, créé à Tours en 1998, réuni sur sa plate-forme des restaurateurs assurant eux-mêmes la livraison à domicile. En 2015, la start-up propose son propre service de livraison en faisant appel à une société de coursiers partenaire. Depuis peu, Allo Resto a pris le nom de Just Eat.

Stuart : Start-up française créée dans le but de réinventer le transport de marchandises, quelles qu’elles soient, en ville. Aujourd’hui détenue par La Poste, l’entreprise s’est implantée à Tours notamment parce que le site Just Eat fait appel à ses services de livraisons.

Dans la métropole tourangelle, près de 150 coursiers oeuvrent chaque jour pour qu’un plat arrive à temps et en bonne et due forme à l’adresse indiquée. Qu’il pleuve ou qu’il vente, équipés de vélo électrique, de VTT, en tenue de sport ou en jean et smartphone branchés, ils déambulent dans les rues tourangelles. Des coursiers de plus en plus nombreux malgré les polémiques ayant fait surface quant-à la précarité de leur statut.

Indépendance, autonomie et flexibilité

Bonnet sur la tête et vélo en main, Louis attend pour récupérer sa commande au Mcdonald’s place du Grand Marché. Ce jeune homme de 27 ans s’est lancé dans l’aventure du coursier à vélo il y a un an après avoir démissionné de son poste de cuisinier.

« Je sortais d’un métier où j’avais la pression tout le temps, j’étais en CDI et je ressentais le besoin de travailler à mon compte. Je suis donc allé me renseigner auprès de la Chambre de Commerce et d’Industrie (CCI) qui m’a ensuite aidé à constituer mon dossier. »

Les coursiers à vélo sont des prestataires de services soumis au régime du micro- entrepreneur. Ils sont notamment liés par un « contrat de partenaire » avec les plateformes, auxquelles ils facturent leur services. Souvenez-vous, ce régime était au cœur des réformes récentes du droit du travail (La loi sur le travail de Myriam El Kohmri et les ordonnances Macron) dans l’espoir de favoriser une plus grande indépendance pour les travailleurs. Louis recherchait ce régime, « Je voulais être autonome et organiser mon temps de travail comme je le souhaite », mais il est à la fois pleinement conscient de la précarité de celui-ci « comme je n’ai pas de contrat de travail, je peux être viré du jour au lendemain.»

Une fois sa micro-entreprise constituée, au prix de 60 euros pour les démarches administratives, et son vélo acheté, soit les conditions remplies pour s’inscrire, il est devenu coursier. Deliveroo lui a fourni une tenue de pluie et un sac gratuitement, équipement avec lequel il se déplace aujourd’hui même s’il travaille également pur Uber Eats et Stuart.

Des horaires aménageables

Les plateformes fonctionnent légèrement différemment. La politique de Deliveroo repose sur le maintien d’un équilibre entre l’offre et la demande pour qu’il n’y ait pas plus de livreurs que de commandes. Florent, 29 ans et actuellement étudiant par correspondance, a choisi de travailler avec Deliveroo pour cette raison. Chaque lundi, il se connecte sur l’application pour organiser son emploi du temps de la semaine suivante en réservant des plages horaires souvent réparties le midi et le soir avec un ou deux jours de repos. Pour avoir accès à ces plages horaires Florent doit être bien « noté », chaque coursier étant évalué en fonction de sa ponctualité et de son taux d’absentéisme.

Louis n’a pas eu cette chance là. Étant moins assidu, il a décidé de quitter Deliveroo car il ne pouvait réserver ses plages qu’à la troisième session de réservation soit celle où il ne reste que les « moins bons » horaires. « Avec Uber Eats, c’est différent. Je peux me connecter n’importe où et n’importe quand dès que j’en ai envie. C’est très flexible » argumente Louis. En conséquence, les livreurs UberEats sont parfois plus nombreux que nécessaire et se retrouvent à attendre les commandes non loin du Mcdonald’s. (Ce sont les livreurs les plus proches des restaurants qui reçoivent les commandes en premier).

L'équipement : un sac, un vélo, un casque, une lumière et un smartphone
L'équipement : un sac, un vélo, un casque, une lumière et un smartphone
Une commande et le parcours à suivre pour arriver à destination
Une commande et le parcours à suivre pour arriver à destination

Une rémunération aux contours flous

D’un point de vue purement théorique, la flexibilité et l’autonomie semblent être les maîtres mots de ces nouveaux métiers issus de l’uberisation. Chacun des coursiers rencontrés recherchait cette indépendance et est en accord sur ces aspects. Cela étant, de nombreuses zones d’ombres persistent notamment sur les algorithmes qui régissent la rémunération de ces coursiers. « La flexibilité, elle est surtout pour les plateformes qui peuvent changer nos rémunérations du jour au lendemain explique Maxime, un ancien étudiant. Je ne sais jamais vraiment combien je vais gagner à l’heure, tout dépend de l’algorithme réagit Florent. » Actuellement, la course est rémunérée 4,30 euros chez Deliveroo, 2,50 chez Uber Eats et 7 chez Stuart, chiffres auxquels il faut ajouter un bonus (variable) selon les kilomètres parcourus et le nombre de commande réalisé. C’est sur ce dernier point que le bât blesse. À distance égale, les livreurs ne perçoivent pas la même somme. Un autre point critiqué concerne la pression du chiffre faite par les plateformes.

« Les soirs d’événements ou de forte demande, Uber Eats nous envoie un message pour nous challenger donne en exemple l’un d’eux. Si nous arrivons à faire 12 commandes entre 20 et 22h, l’entreprise nous versera 40 euros supplémentaires. Le problème, c’est que l’algorithme est fait de tel sorte que arrivé à 11 commandes, je ne reçois plus rien jusqu’à 22h. »

Mais malgré ces contraintes de rémunération, les coursiers rencontrés gagnent entre 400 et 1500 euros net par mois, variation qui dépend du temps qu’ils passent à pédaler. Pour la plupart, ils sont bénéficiaire de l’ACCRE, l’aide au chômeur créant ou reprenant une entreprise, qui leur permet d’avoir une exonération partielle de leurs charges sociales pendant 3 ans. « Normalement, je devrais payer 23 % en tant que micro-entrepreneur mais je ne paye que 5 % de charges sociales grâce à cette aide. C’est pour cette raison que je considère que ce travail ne peut être perenne, il est très rentable pendant deux ou trois ans explique Florent. » Une activité attractive dans un premier temps mais qui offre de nombreuses contraintes ensuite, notamment lorsque le coursier se penche sur sa protection sociale (ils ne bénéficient que de la garantie responsabilité civile) et ses droits en matière de travailleurs (Pas de congés payés, de droits au chômage ou de couverture maladie ou retraite ). « Si on veut faire du chiffre, on doit aller toujours plus vite et cela devient parfois dangereux. Je suis étudiant et c’est un métier d’appoint mais je ne ferai pas ça en tant que père de famille, c’est trop précaire » explique un des coursiers.

Deux livreurs Uber Eats rue des halles

« En soi, la livraison à vélo est un métier d’avenir. Par contre, la précarité de nos statuts aujourd’hui fait que ça ne peut être un métier durable conclut Maxime. »

Une précarité qui se remarque également dans les rues tourangelles. Même si le sujet est plutôt tabou, (nous n’avons pu parler qu’à un seul d’entre eux), certains livreurs sont étudiants étrangers, sans-papiers ou mineurs et n’ont par conséquent théoriquement pas le droit de travailler pour ces plateformes. « Pendant longtemps, les plateformes ont laissé les étudiants étrangers s’inscrire mais elles se sont rendues compte il y a quelques mois que ce n’était pas autorisé et ont donc subitement suspendu tous les comptes. » justifie Florent. Depuis, du travail dissimulé s’est développé, certains identifiants de compte étant sous-loués. « Je gagne 20 euros par semaine, c’est compliqué mais c’est déjà mieux que rien » nous dit l’un d’eux qui partage avec d’autres son vélo et son temps de travail sur la semaine.

Ce métier touche des personnes hétérogènes mais qui sont pour certaines dans une grande précarité sociale et économique. Tous les coursiers en sont conscients mais solidaires entre eux. Mathieu disait d’ailleurs « c’est un peu comme en cours, certains révisent et d’autres trichent, nous c’est pareil. Les tricheurs assument les risques, je ne les jugerai pas, on a tous besoin d’argent. »

Un large panel de restaurants

Chaque jour, ces coursiers font de nombreux kilomètres pour satisfaire la demande des Tourangeaux. Présents à Tours Centre, Nord et Sud, au quartier des 2 Lions voire à Saint- Cyr-sur-Loire et Chambray-lès-Tours, ils font le relais avec les restaurateurs. Avec près de 52 offres de restaurants sur Deliveroo, 80 sur Uber et 71 sur Just Eat, le choix est large. Par ailleurs, les coursiers font la différence entre les restaurants franchisés et ceux exclusivement tourangeaux. Mcdonald’s et Pitaya fonctionnent très bien tandis qu’à une échelle différente, des restaurants comme l’Authentique Fast Good ou Mister Wrap font aussi leurs effets. Dans les deux cas, les plateformes permettent aux restaurants de proposer un service de livraison à domicile sans prendre le risque d’embaucher des livreurs et d’acheter du matériel. D’autant que, comme nous l’a confié le gérant de l’Authentique Fast Good, les petits restaurants n’en auraient aucunement les moyens ni l’utilité. Inscrit sur les trois plateformes, le restaurateur a pris cette opportunité comme le moyen d’être présent sur différents autres réseaux que sociaux. Le fait que le client ne consomme pas exclusivement via le web est un des avantages indéniables de cette nouvelle économie. Une fois la soupe livrée et dégustée à la maison, le consommateur ne manquera pas d’aller, une prochaine fois, découvrir le restaurant directement sur place. Ces plateformes offrent donc une visibilité certaine aux restaurants partenaires sans pour autant augmenter leur chiffre d’affaires considérablement : les entreprises prennent 30% de la commande aux restaurateurs.

 

Alors qu’à domicile, la livraison était longtemps réservée aux pizzas, la demande est aujourd’hui de plus en plus forte et diversifiée. Une chose est certaine : « le click and eat » est entré dans les mœurs. « Tours est une ville avec un énorme potentiel » explique Julien Proust, responsable des opérations Uber Eats dans la région ouest. Néanmoins, toute cette économie se base sur ces travailleurs indépendants de l’ombre qui croient en la livraison à vélo mais qui sont également en ligne de mire du processus d’uberisation de notre société.

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