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En mission débroussaillage des ilots de Loire avec la Ligue de Protection des Oiseaux

Elles reviennent au printemps, après un voyage de 5 000km : depuis des générations les sternes nichent sur les ilots de Loire aux beaux jours, c’est aussi là qu’elles se reproduisent. Des oiseaux protégés qui ont quelques exigences pour s’installer durablement quelque part, notamment celle de ne pas y trouver trop de végétation. A leur départ, des bénévoles investissent donc l’espace pour un grand nettoyage destiné à assurer leur confort l’année suivante. Nous les avons suivis lors d’un chantier à Tours.

Le soleil tape fort, les visages sont rouges, les fronts en sueur et les bidons d’eau au frais dans l’eau de la Loire pour se désaltérer. Il est 15h, environ 1h après la reprise du chantier stoppé le temps de la pause déjeuner : « Je suis fatigué, c’est dur » commente Patrick qui pose sa bèche quelques instants pour nous parler. L’homme est un manuel, déjà investi pour la rénovation d’un village patrimonial dans le Lochois. Aujourd’hui, c’est à Tours qu’il vient donner un coup de main pour arracher les saules bien enracinés au pied du Pont Wilson : « Ils sont là depuis au moins 5 ans, on a du mal à les retirer. » Une peine nécessaire pour une belle récompense… « Voir les sternes voler, c’est tellement beau. Parfois ils sont à peine à un mètre de nous, on peut les voir pêcher les petits poissons pour se nourrir. »

Aux côtés de Patrick, une vingtaine d’autres bénévoles s’activent : des hommes, des femmes. Les plus jeunes ont la vingtaine, les plus âgés profitent de leur retraite. Une jeune femme en service civique est spécialement venue de Lorraine pendant 6 mois pour s’investir auprès des oiseaux. Leur objectif du moment : faire place nette pour que les sternes profitent d’un lieu de villégiature idéal à leur retour au printemps 2020.

10 chantiers jusqu’à fin novembre

Nous sommes à Tours, entre la bibliothèque municipale et la Place Choiseul. Pour arriver sur la zone, il faut un short et des chaussures résistantes aux cailloux, ou prendre le canoë. A chacun son passage de prédilection pour rejoindre le milieu du fleuve depuis la rive nord. Le niveau est bas mais il y a du courant, et des petits pièges potentiels. « C’est la première fois que nous menons une action ici » nous explique Marion Bénard, chargée de communication de la Ligue des Protection des Oiseaux en Indre-et-Loire, une des 10 salariés de l’association qui « ne connaisai[t] rien aux oiseaux » avant d’y entrer pour un service civique il y a 6 ans, « et puis finalement je ne suis jamais repartie. »

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6 ans, c’est aussi l’ancienneté de ces opérations spéciales de débroussaillage au milieu de la Loire. A Amboise, Tours ou Cinq-Mars-la-Pile : pas moins de 10 journées en pleine nature avec les outils de jardinage… « On les fournit ou les bénévoles les apportent eux-mêmes » précise Marion Bénard. Cette année, l’appel aux bonnes volontés a fonctionné : « Nous n’avons organisé que deux chantiers pour l’instant, mais à chaque fois avec une vingtaine de personnes. » Les inscriptions pour la suite des missions sont toujours les bienvenues, elles vont se poursuivre jusqu’au mois de novembre. Au total, tout au long de l’année, plus de 200 personnes donnent un coup de main à la structure, dont 60 de façon régulière.

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La LPO agit dans le cadre d’un contrat passé avec l’Etat. Le Val de Loire est un espace naturel sensible, la faune et la flore y sont protégées. L’une des richesses de la région c’est la venue des oiseaux migrateurs en provenance d’Afrique pour se reproduire. En particulier les deux espèces de sternes : les sternes pierregarin et les sternes naines. Mais entre la recrudescence des sécheresses estivales et la raréfaction des grandes crues hivernales, leurs habitudes sont chamboulées. Ces oiseaux apprécient des ilots sableux avec peu de végétation, ou alors juste un peu pour que les poussins puissent s’abriter. Quand il n’y a pas assez d’eau, la nature ne remplit plus sa mission naturelle de débroussaillage, les végétaux s’accumulent et les espaces idéaux des sternes se raréfient. Les bénévoles se mobilisent donc pour faire place nette, quitte à déterminer eux-mêmes les secteurs où les oiseaux seront le moins dérangés :

« Auparavant ils allaient en face de Tours-sur-Plage mais ils étaient souvent dérangés par le passage humain. Nous laissons donc la végétation proliférer de ce côté pour privilégier l’ilot en amont du Pont Wilson qui est plus difficilement accessible. »

Une barrière végétale y sera d’ailleurs maintenue pour décourager au maximum les visites.

Peu de poussins ont survécu cette année

Cet été, 75 couples de sternes pierregarin et une vingtaine de couples de sternes naines se sont installés à cet endroit. Ils sont repartis fin août, « dès que les jours ont commencé à raccourcir, même s’il fait encore chaud. Ils sont réglés depuis des millénaire »

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Leur passage estival a été difficile : « Seulement 11% des poussins des sternes pierregarin ont survécu, et une dizaine de petits pour les sternes naines » constate Laurine, qui fait partie de l’équipe de nettoyage. « Une nidification normale ce serait plutôt 50% de poussins qui prennent leur envol » note pour sa part le responsable du chantier Julien Présent. Pourquoi un tel écart ? « Le feu d’artifice du 14 juillet a perturbé les oiseaux. Il y a eu beaucoup de bruit pendant près d’une heure, ils ont pris peur et se sont envolés en pleine nuit laissant les œufs se refroidir lors d’une des soirées les plus froides de l’été. » Quand le plaisir des uns gâche l’avenir des autres.

Une espèce fragile

Pour établir ce genre de constats, la LPO mène des opérations d’observation chaque semaine dans tout le département d’Indre-et-Loire. On y trouve au total une vingtaine de sites appréciés des sternes. C’est cette grosse présence de terrain qui a permis de constater l’abandon de l’ilot du Pont de Fil, « peut-être à cause d’une forte présence de pigeons » suppose Julien Présent, sans certitude absolue. Il y a aussi de très bons côtés, comme l’arrivée d’une énorme colonie de mouettes à Amboise, sur un ilot fraîchement défriché, « la preuve que nos actions sont utiles. »

Les kilos de plantes et branchages défrichés sont stockés au bord de l’eau, « Tôt ou tard ils finiront par être emportés, laissons la Loire faire son travail » souligne Marion Bénard. Et au pire ils sècheront là, « ça ne pose pas de problème. » Tant que les sternes ont de la place pour creuser leurs petits nids dans le sable afin d’y couver les œufs. Mais attention, ils peuvent partir à tout moment : « Il arrive qu’ils s’installent quelque part mais que l’eau baisse donc que l’ilot se retrouve facilement relié à la rive, laissant un passage pour les prédateurs » précise Julien Présent Les oiseaux sentent ces choses-là, et n’hésitent pas à déménager.

Parole de bénévole : Anastasia, 20 ans

« C’est ma première mission avec la LPO. Je suis originaire de Dordogne mais j’ai fait mes études à Tours. J’avais un mois de disponible alors j’ai voulu m’engager. Je n’y connais pas grand-chose aux oiseaux mais je cherchais à m’investir dans ce genre d’action car je m’intéresse beaucoup aux sujets en lien avec la protection de l’environnement. En plus l’ambiance est bonne, on fait plein de rencontres ! »

Pour limiter au maximum les désagréments de l’espèce, la LPO ne se contente pas d’agir en son absence. Elle sensibilise les loueurs de canoës, les passants en bord de Loire, les enfants dans les écoles… Tout un arsenal d’actions au service des volatiles. « Leur équilibre est précaire, il faut en prendre soin » tranche Julien Présent.

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