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Crainte du gel et coronavirus : début de printemps difficile pour les vignobles de Touraine

 

Après un hiver extrêmement doux, voilà que le thermomètre décide d’afficher des valeurs proches de zéro voire négatives pile pour la première semaine du printemps. La perspective inquiète vivement les professionnels de la vigne dont les récoltes ont déjà été impactées 3 fois en 4 ans par le gel depuis 2016. Quand on ajoute à cela l’arrêt de l’activité commerciale pour cause de crise du coronavirus et de confinement de la population, c’est toute une profession qui navigue à vue pour les prochaines semaines, voire plus…

Il y a quelques jours, le vigneron de Chinon Marc Plouzeau a publié un message sans équivoque sur les réseaux sociaux :

La première alerte était pour ce mardi matin : « Ça a été, on est resté entre 0 et 1° » constate Fabien Boisard, à la tête d’une exploitation de 16 hectares à Saint-Nicolas-de-Bourgueil. « C’est surtout jeudi que ça risque d’être le plus froid, on va garder l’œil sur les prévisions. » En temps normal, un épisode hivernal dans les derniers jours de mars n’est pas trop alarmant. Mais cette année, « la vigne a déjà 2-3 semaines d’avance. Nos pieds en cabernet-franc ne sont pas encore en fleurs mais le sauvignon blanc est en pleine végétation. Certaines parcelles ont presque 20 jours d’avance : on entre dans la période la plus sensible. » Après avoir gelé à 70% en 2016, 10-15% en 2017 et 35% en 2019, le Domaine du Mortier redoute un nouveau coup dur. Les protections sont prêtes :

« Nous avons une cinquantaine d’éolienne sur l’appellation, elles protègent 4-5ha chacune, environ un quart du vignoble. Nous avons aussi un système qui souffle de l’air chaud ce qui peut protéger jusqu’à 1ha mais ça dépend des conditions. Cette nuit j’en ai fait tourner 3 pour 1 hectare. Au total, en ajoutant les bougies, j’ai de quoi protéger un tiers de mes vignes. »

A Chinon, les éoliennes se sont également mises en route. C’est automatique, dès que la température nocturne flirte avec 1° : « On regarde, on surveille, on craint un peu » commente Boris Desbourdes plutôt rassuré par le faible taux d’humidité dans l’air. De plus, tout son domaine n’est pas encore taillé. « On se dit qu’on peut descendre en température, jusqu’à -1,5 / -2° sans craindre trop de dégâts. Si ça reste sec, c’est plutôt rassurant. » « Ça devrait bien se passer, sauf si la météo se trompe » confirme Jean-Max Manceau du Domaine de Noiré : « On attend deux nuits avec un risque de gel plus fort, -1° sous abri, -3 en extérieur, mais comme il y a peu d’humidité le seuil de cristallisation est plus bas. » Lui aussi a conservé quelques pieds à tailler, les plus à risques (sur une surface d’un hectare et demi). Une stratégie revendiquée par le vigneron de Vouvray Benoit Gautier, président de la Fédération des Associations Viticoles d’Indre-et-Loire et de la Sarthe :

« Il y a eu beaucoup d’alertes pour dire ne taillez pas trop tôt les secteurs à fort risque de gel. »

Il conseille également ses confrères et consœurs : « Ne tirez pas toutes vos munitions dès le 1er coup. Les bougies, l’aspersion, ça demande de la main d’œuvre alors que le personnel est occupé à d’autres travaux en ce moment. » L’idée : garder des forces pour affronter une situation plus grave dans le futur.

Pas de mobilisation des hélicoptères… pour l’instant

Si le risque n’est pas encore à son maximum, il pourrait bien s’accentuer d’ici quelques semaines : « Certains modèles nous font craindre des nuits froides au moment de la pleine lune entre le 18 et le 25 avril. C’est parti pour un mois et demi où on va serrer les fesses » résume Bertrand Jousset à la tête du domaine familial avec sa femme Lise, en appellation Montlouis. Ses éoliennes se sont mises en route dans la nuit de lundi à mardi mais c’est vendredi que ça risque d’être compliqué : « On pourrait descendre jusqu’à -3° avec plus d’humidité et un grand soleil le matin. » 20 à 30% du vignoble pourraient être concernés. Pour les protéger, pas question d’utiliser tout de suite les hélicoptères mobilisables depuis 3-4 ans dans la zone : « Cette semaine il n’y a pas de possibilité d’inversion de températures à 15 ou 30m du sol » explicite Bertrand Jousset. Il faut donc privilégier les autres procédés, dont les bougies. Avec une déception :

« Elles ne fonctionnent qu’au pétrole ou à l’huile de palme, pour un vigneron bio ça revient à choisir entre la peste et le choléra. »

Les hélicos pourraient en revanche reprendre du service le mois prochain : « Les contrats sont signés, les pilotes nous suivent mais nous nous adapterons à la situation sanitaire. Il n’y aura pas de copilote, seulement un pilote et un vigneron pour respecter les distances de sécurité entre les personnes » annonce celui qui chapeaute le dispositif pour la vingtaine de domaine partenaires.

En plus du gel, le coronavirus est donc dans toutes les têtes. « Vous ne trouverez aucun vigneron qui vous dit que ses ventes ne sont pas à zéro. Les seules commandes nous viennent de la grande distribution qui fonctionne encore un peu » prévient Benoit Gautier. Fabien Boisard confirme : « Commercialement il ne se passe plus rien, l’export vers les États-Unis et l’Angleterre est lui à l’arrêt depuis 2-3 mois déjà. Notre plus grosse inquiétude c’est que les clients ne puissent pas payer ce qui a été livré. D’ailleurs certains d’entre eux ont demandé à repousser leur règlement. Pendant ce temps-là nous devons continuer à payer nos trois salariés. »

« Je suis certain qu’il y aura de la casse… »

Envois vers l’étranger au point mort, plus de commandes des restaurateurs qui ont fermé leurs portes, ventes au domaine stoppées ou réduites à leur strict minimum, mises en bouteille suspendues… Une telle paralysie de la filière viticole, c’est assez inédit : « Il n’y a pas d’argent qui rentre mais il y en a aussi moins qui sort car plusieurs prélèvements ont été suspendus. Les banques comprennent bien les choses » temporise Boris Desbourdes qui essaie par ailleurs de convaincre sa clientèle de passer des commandes en avance pour les livrer au plus vite dès la reprise.

« Les gens auront envie de vivre, je pense que ça va repartir » : quand on lui parle de cette reprise, Jean-Max Manceau se veut plutôt optimiste. En attendant, « il faut se serrer les coudes. J’espère que le gouvernement tiendra ses promesses. » « On est en train de voir ce que les différentes enseignes proposent, certaines réagissent plus vite que d’autres » ajoute Benoit Gautier, méfiant : « Je suis certain qu’il y aura de la casse… »

Crédit photo : Domaine de Noiré

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