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CHU de Tours : après la réanimation, un suivi personnalisé à domicile

Ces derniers jours on compte une soixantaine de malades Covid originaires d’Indre-et-Loire dans les services hospitaliers de soins intensifs, la plupart au CHU de Tours. Ils peuvent y rester quelques jours ou plusieurs semaines, parfois jusqu’à 5 mois. Plus ce séjour est long, plus le risque de conséquences à long terme est élevé. Pour suivre les patients après leur sortie, l’hôpital utilise désormais une application spécifique qui permet un suivi régulier et une réaction rapide en cas d’alerte.

« On sait que les patients ont des séquelles et il faut les dépister » explique Charlotte Salmon, médecin au sein du service réanimation de l’hôpital Bretonneau. Formée à la fac de médecine tourangelle, elle travaille ici depuis environ 5 ans. Avant le boom de la crise Covid, elle voyait passer différentes pathologies allant des infections aux insuffisances respiratoires en passant par les comas. Aujourd’hui, le coronavirus occupe une grande part de son temps mais son souci n’a pas changé : que se passe-t-il une fois les portes de la réa franchies ?

« Plus on reste longtemps, plus on est intubé longtemps, plus il y a le risque d’avoir des séquelles » éclaire la docteure. On peut en citer quelques-unes : perte durable de masse musculaire, troubles dépressifs, difficultés à retrouver la mémoire… Des syndromes identifiés mais pour lesquels les connaissances sont en cours de construction : « La réa est un service assez jeune – une soixantaine d’années. Au départ cela concernait peu de patients et il n’y en avait pas tant que ça qui sortaient vivants. Aujourd’hui on prend des personnes plus âgées, plus fragiles. Elles sortent vivantes mais en moins bon état qu’avant leur arrivée », d’où l’intérêt d’un suivi, selon Charlotte Salmon.

Détecter les troubles et les traiter rapidement

La communauté médicale dans son ensemble s’y penche depuis une quinzaine d’années et le CHU de Tours de façon appuyée depuis 2015. « Les complications peuvent prendre tellement de formes différentes que nous sommes convaincus que nous avons un rôle à jouer en tant que médecins réanimateurs. En effet, le généraliste seul dans son cabinet ne saura pas forcément réagir car il aura peu de patients concernés » détaille la spécialiste du CHU qui pense particulièrement aux 12 premiers mois après l’hospitalisation (sachant que des troubles peuvent subsister jusqu’à 5 ans, voire plus, faisant comprendre l’impact de ces soins exceptionnels sur nos corps). « Notre rôle c’est d’orienter le patient le mieux possible, si besoin vers un kinésithérapeute, un pneumologue, un ORL, un psychiatre, un néphrologue, un spécialiste des troubles de la mémoire… »

Néanmoins, la densité du travail dans le service ou l’éloignement géographique des malades rendent le suivi post-réa complexe à organiser. Pour se donner une idée, en un an, ce sont 1 200 personnes différentes qui occupent les différents lits de l’unité. Pour détecter les situations les plus sérieuses, le CHU de Tours s’est associé avec une startup : La Mobilery, société de 8 salariés disposant d’une antenne au sein de la Cité de la Création et de l’Innovation basée dans l’ancienne imprimerie Mame de Tours (à 1km de Bretonneau). Contactée en avril 2020, au plus fort de la première vague de la pandémie, elle a participé à la création d’une application web utile aux médecins comme aux patients.

Un programme testé sur près de 100 personnes

Le programme, baptisé Co Vie Après, intègre une série de questionnaires pour analyser l’état de forme des personnes passées par la réanimation dans le but de savoir si elles arrivent à marcher correctement, si elles sont déprimées, stressées ou si elles ont des difficultés à parler. Des formulaires en 7 thèmes, toujours identiques car utilisés « dans le monde entier » selon Charlotte Salmon. Ils sont à remplir à intervalles réguliers (3 mois, 6 mois et un an après avoir quitté l’hôpital), et évitent de longues conversations téléphoniques monotones. Cela dit, ils sont systématiquement couplés avec une téléconsultation pour analyser les résultats et aller plus loin : « En cas de problème je les rappelle et je vois ce qu’on peut leur proposer » insiste Charlotte Salmon qui dispose également des facteurs de risques méritant une attention particulière (une paralysie détectée au réveil, une possible insuffisance rénale…).

Le procédé reste en rodage : « Certains patients sont très volontaires et d’autres moins mais dans l’ensemble ils sont contents de l’interactivité offerte par le dispositif et de notre réactivité. Par exemple je peux répondre à un mail pendant ma garde à 22h alors que je n’aurais jamais appelé à cette heure-ci » souligne la docteure de Bretonneau. Le système se mettant en route, il ne concerne pour l’instant que des malades Covid passés en réa, les plus sévèrement atteints : presque 100 en un an à l’échelle tourangelle, mais aussi à Blois ou au Mans. A terme, il pourrait être étendu à d’autres pathologies. De nouveaux questionnaires doivent également compléter l’application pour intégrer d’autres risques, l’idée étant également d’y adjoindre un carnet de bord relatant ce qu’il s’est passé pendant le passage en réa (beaucoup ne s’en souviennent pas).


Le regard d’Elisa Hauet, salariée de La Mobilery qui a développé l’application :

« Nous avions déjà des liens avec l’hôpital Bretonneau pour un projet qui aiderait les patients en incapacité de parler à communiquer grâce à leurs yeux. Au moment du premier confinement, le CHU est revenu vers nous pour ce dispositif de suivi. Nous avions déjà travaillé sur un projet similaire avec un établissement parisien et depuis nous sommes régulièrement sollicités sur des projets de santé, nous avons donc créé un département spécifique.

Pour le programme du CHU de Tours, nous avons travaillé en grande proximité avec les médecins avec des points de plusieurs heures toutes les semaines pour prioriser les donner, travailler sur l’interface avec les designers afin – par exemple – que les boutons pour cliquer soient suffisamment gros pour être accessibles. Cela nous a pris plusieurs mois et ce n’est pas encore fini. C’est par ailleurs un outil sécurisé, accessible avec un lien reçu par mail puis nécessitant un compte personnel avec double identification. »

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