Société

Bertrand Penneron, orfèvre des bords de Loire

Il est l’architecte en charge de l’un des événements de l’année à Tours : la restauration de la coupole de la basilique et de la statue de Saint-Martin qui va y retrouver sa place (et son lustre, voire plus si affinités) en octobre 2016. Natif de Châteauroux installé à Tours depuis 1988, Bertrand Penneron vient de terminer un grand chantier pas comme les autres : un livre retraçant plus de 25 ans de carrière. Un parcours particulier, jalonné d’imprévus et d’une rare diversité, raconté avec un savant mélange de rigueur universitaire et de pédagogie grand public, par la plume avisée d’un jeune historien d’art brillant, Hugo Massire.

Penneron(c) Laurent Geneix

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C’est en 2012, que Hugo Massire, jeune doctorant en histoire de l’architecture contemporaine, fait connaissance avec Bertrand Penneron pour évoquer un projet de bilan sur l’agence Bertrand Penneron Architecte. « L’idée de départ n’était pas un projet d’écriture, précise l’architecte, mais je voulais quelqu’un capable de réfléchir sur la production qui a été faite depuis les débuts à la fin des années 1980. »

Naissance du projet de livre

Hugo Massire : Dès le départ Bertrand m’a dit qu’il recherchait un regard extérieur sur les caractéristiques de son travail, il voulait comprendre ce qui faisait sa patte, son écriture. S’agissait-il de caractéristiques techniques, formelles ou plutôt une espèce d’essence, un esprit, une approche des projets ? Ma principale mission a été de chercher de ce côté-là. Je lui ai proposé différents formats pour rendre compte de ce travail de recherche et au départ nous étions partis sur un document très technique, à usage interne.

Bertrand Penneron : Hugo m’a d’abord livré un travail très fouillé, très complet, exigeant, très universitaire. Je lui ai donné un accès total aux archives de l’agence. Le document initial faisait plus de 200 pages, c’était un peu comme une thèse.

Hugo Massire : Le travail que j’ai réalisé sur l’agence ressemblait à un travail que l’on fait sur un architecte qui a cessé son activité ou qui est décédé. J’ai appliqué ma méthode à une agence en pleine activité, étudiant autant les projets du début des années 90 que ceux en cours de réalisation. On a joué cartes sur table, j’ai pu poser toutes les questions qui me sont venues et qui m’ont permis de dépasser la simple synthèse d’archives : j’ai pu évoquer avec l’architecte les rapports humains liés aux projets, c’est l’avantage de pouvoir s’entretenir directement avec l’objet de sa recherche, car les relations humaines jouent un rôle clé en architecture.

«L’architecture est un sport d’écoute.» Bertrand Penneron

37 degrés : Comment on passe d’un document brut comme celui-ci à un livre très accessible un peu plus de 3 ans plus tard ?

Hugo Massire : Le premier document véhiculait trop de choses négatives, à sa lecture on avait vraiment l’impression que le métier d’architecte se résumait à un jonglage permanent avec des contraintes, ce qui est dommage car même si c’est un métier compliqué, on ne peut évidemment pas laisser le lecteur repartir avec ça…

Bertrand Penneron : L’éditeur tenait à ce que le livre porte sobrement mon nom, avec un sous-titre assez classique. Pour ma part, j’aurais aimé qu’il s’intitule «l’architecture est un sport de combat», parce que c’est la réalité.

Hugo Massire : L’idée de ce livre était double. Définir d’une part une identité propre et unique et d’autre part faire un portrait d’un architecte de ville moyenne de province sans domaine de spécialité dominant, sorte de «généraliste» de l’architecture. On n’est pas dans le schéma d’un «architecte-star», je pense que 99 % des Tourangeaux n’ont jamais entendu parler de Bertrand Penneron, alors que d’année en année ses réalisations fleurissent un peu partout dans la ville et les alentours. C’est un simple documentaire avec comme thème : «voilà comme travaille un architecte en France en 2015». On a essayé de trouver un équilibre afin de plaire autant aux néophytes qui se posent des questions sur ce qu’est un architecte, qu’aux gens du métier qui vont retrouver pas mal de choses vécues.

Bertrand Penneron : Je pense que Hugo a écrit quelque chose que les futurs architectes dans les écoles devraient lire, car ça donne un aperçu simple et pédagogique. On n’a pas voulu faire quelque chose de trop misérabiliste, pourtant il faut bien dire que dans la carrière d’un architecte, les conflits, les difficultés financières et le règlement de problèmes et de conflits occupent un temps considérable…

«80 % du temps de travail d’un architecte est consacré à la gestion de problèmes»

37 degrés : A quel pourcentage de votre temps de travail estimez-vous ce volet « combat » et résolution de problèmes ?

Bertrand Penneron : 80 %. On gère beaucoup de problèmes juridiques, les procès durent très longtemps. Il y a aussi le combat pour accéder à la commande, encaisser les défaites. Il m’est arrivé de mettre un an à digérer un concours perdu. Le reste du temps consiste à gérer l’agence et le travail des collaborateurs… Pour ma part, je dors assez peu, donc une grande partie du travail de réflexion et de créativité c’est la nuit que ça se passe, c’est là qu’émergent les projets, une fois que je me suis débarrassé de tout le reste. Ou le week-end.

Hugo Massire : Il y a de grands fantasmes au sujet du métier d’architecte, on pense souvent à quelqu’un qui vit dans un autre monde, un concepteur, un artiste, qui dessine, supervise des chantiers… Or c’est avant tout un métier extrêmement conflictuel. La qualité de l’architecte passe par la résolution de ces conflits : avancer, essayer d’en sortir par le haut.  Et il y a quand même des moments de grâce extraordinaires et nous voulions qu’au final ils ressortent aussi dans cet ouvrage. Cela commence déjà par la rencontre avec des gens qui veulent faire confiance à l’architecte.

Bertrand Penneron : Gagner la confiance de quelqu’un, mois après mois, c’est quelque chose de très fort humainement. Réussir à faire comprendre à quelqu’un qu’on ira au bout, que je ne le laissera jamais tomber dans son projet, quitte parfois à faire de lourdes concessions. Il m’est arrivé d’être mal traité par des clients, mais pour ma part je ne les ai pas mal traités, j’ai essayé de me comporter comme un professionnel jusqu’au bout, ce qui est aussi une autre forme de combat.

37 degrés : Qu’est-ce qui vous fait tenir, qu’est-ce qu’il y a de si magique dans ces 20 % de «positif» ?

Bertrand Penneron : Les réalisations d’abord bien sûr, mais aussi la reconnaissance du travail accompli par des usagers, sur la durée. Par exemple le propriétaire de la clinique vétérinaire que j’ai réalisée à Châtellerault en 1991 m’a encore dit récemment à quel point il est content de cette construction, qui n’a pas vieilli.

37 degrés : Les concours perdus génèrent-ils toujours des regrets ?

Bertrand Penneron : Plus ou moins. Certains ont permis d’avancer, de faire de belles collaborations avec des confrères aussi. Je pense par exemple au Centre d’Exploitation et de Maintenance du tramway de Tours qui le jour de Noël était « gagné » et puis finalement perdu le 1er janvier suivant… Un grand gâchis, mais ma collaboration avec Reynald Eugène sur ce beau projet a été très riche.

Hugo Massire : Le grand projet du Crystal Palace aux Deux-Lions aurait pu donner une toute autre orientation à votre carrière, c’était un projet assez grandiose et ambitieux, dans un style très particulier…

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(c) B.Penneron

37 degrés : Dans le livre, Hugo Massire raconte qu’un jour vous avez été particulièrement touché par un simple retour d’usager, cela paraît surprenant : comment se fait-il que vous n’en ayez pas plus souvent ?

Bertrand Penneron : A une époque, je ne retournais que rarement sur mes réalisations, j’avais même tendance à les fuir. Quand vous travaillez quatre ou cinq ans sur un projet, à la fin vous êtes épuisé, pas toujours content de ce que ça donne au final car vous n’avez pas tout contrôlé… et puis, vous êtes déjà sur autre chose… Il m’est arrivé plusieurs fois de faire des détours pour éviter de repasser devant des bâtiments que j’ai réalisés ! Pour l’exemple que vous mentionnez, c’était un réaménagement dans un quartier difficile, on a avait repensé l’espace, redistribué les lieux, donné des volumes généreux… et j’avais recroisé des animateurs quelques années plus tard qui m’avaient simplement dit «les enfants sont mieux, ils sont moins agressifs». Pour moi, c’est beaucoup. Après je me suis dit : «il est là, mon travail ; la qualité de mon travail, c’est ça.»

«Je suis un fabricant de logique sensible»

37 degrés : Comment définiriez-vous votre approche globale ?

Bertrand Penneron : Je ne suis pas un concepteur, je ne pars jamais du dessin, mais des lieux. Je ne m’appuie pas spécialement sur l’histoire de l’art ou de l’architecture. Au fil des années, je me suis construit une « logique sensible » ; mes rapports poétiques avec l’espace et les lumières viennent de la construction. Quand je prends une décision, de forme, de couleur, de matériau, cette décision est pensée dans l’espace, in situ.

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