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Au CHU de Tours, le long parcours médical des couples infertiles

C’est un service du CHU de Tours où se croisent moments de peine et annonces joyeuses : au CECOS, on révèle à des couples qu’ils ne pourront pas avoir d’enfant de manière naturelle mais on cherche aussi à les aider par tous les moyens, grâce aux dons de sperme et d’ovocytes, par exemple. Pour tout comprendre, nous avons passé un après-midi sur place.

CECOS cela signifie Centre d’Etude et de Conservation des Œufs et du Sperme. Situé au rez-de-chaussée du bâtiment de la maternité de l’hôpital Bretonneau de Tours, il est unique en Centre-Val de Loire mais on en trouve 28 autres dans tout le pays : « ici nous pouvons répondre à toutes les possibilités thérapeutiques d’un couple qui a un problème d’infertilité » explique Olivia Gervereau, médecin du service. Et cela touche beaucoup de monde : « 1 couple sur 6 va se voir confronté à un problème d’infertilité » note le docteur, en poste depuis une trentaine d’années.

Créé il y a plus de 40 ans, le CECOS tourangeau accueille donc des hommes donneurs de sperme ou des femmes donneuses d’ovocytes, congèle les gamètes et, via son laboratoire, est capable de pratiquer des fécondations in-vitro. Il dispose également d’un bloc opératoire pour les inséminations artificielles, « on donne un coup de pouce aux parents » résume Olivia Gervereau. Dans le cas d’une infertilité masculine, les délais sont d’environ un an : le nombre de donneurs de sperme est faible (une vingtaine) mais suffisant pour répondre aux besoins du CHU car avec un prélèvement on peut réaliser jusqu’à dix essais de fécondation, sans risque de problème de consanguinité futur pour l’enfant à naître. En revanche, pour les femmes ayant besoin de don d’ovocytes, la tâche est beaucoup plus ardue…

La douleur des femmes stériles

Ces femmes-là souffrent de ce que l’on appelle l’insuffisance ovarienne, un problème génétique ou qui peut être lié à un traitement subi plus jeune (comme une chimiothérapie). Qu’est-ce qui ne va pas exactement ? En fait, chaque mois, une dizaine d’ovocytes sont expulsés des ovaires et seule une partie peut être fécondée. Chez ces patientes, ce nombre est égal à 0. Lors d’un rapport sexuel, les spermatozoïdes ne pourront donc pas former d’embryon avec les cellules de la mère. « Il n’y a pas une semaine où l’on n’annonce pas à une femme de 27, 30 ou 32 ans qu’elle a une insuffisance ovarienne. Pour elles, c’est inaudible, incompréhensible. Souvent elles nous disent ‘Pourquoi moi ? Vous avez dû vous tromper !’ On refait les examens, et on leur réexplique que non, leurs ovaires sont bien épuisés. Pour elles c’est une grande douleur » commente Olivia Gervereau.

Le laboratoire du CECOS

La seule solution biologique ? Le don d’ovocytes. C’est-à-dire une femme à qui l’on prélève quelques ovocytes via une petite intervention chirurgicale et dont les cellules vont être exploitées en laboratoire pour une rencontre avec des spermatozoïdes (ceux du père de la patiente ayant une insuffisance ovarienne). Si cela réussit, l’embryon est ensuite inséminé dans l’utérus de la mère qui va pouvoir vivre une grossesse normale. Un scénario systématiquement présenté aux couples touchés par ce problème : « on ouvre rapidement cette porte et on les laisse réfléchir pour savoir si cette manière d’avoir un enfant leur convient » avance Olivia Gervereau. Si cette solution peut paraître providentielle, elle suscite des réticences : « on n’impose rien. Ce n’est pas parce qu’une technique médicale existe qu’un couple conçoit sa parentalité de cette manière en renonçant à une partie de leur patrimoine génétique. Il faut qu’ils en parlent ensemble et nous les accompagnons nos cliniciens, biologistes et psychologues. »

Pas de conséquences sur la fertilité des donneuses

Si les futurs parents sont partants pour un don d’ovocytes, un long processus commence : « médicalement ce n’est pas une technique compliquée mais nous avons un manque chronique de donneuses » s’alarme Olivia Gervereau. A Tours, une centaine de femmes sont en attente, certaines attendront jusqu’à 3 ans, un délai que l’hôpital aimerait ramener à un an (un minimum, le temps de l’accompagnement entre l’annonce du diagnostic d’infertilité et l’insémination artificielle). Mais voilà, en 2017 seules une trentaine de femmes ont accepté de faire un don d’ovocytes. Trop peu. Alors le CECOS fait tout pour faire connaître la démarche et cela marche un peu : déjà plus de 40 dons en 2018.

Cynthia Frapsauce et Olivia Gervereau

« Les donneuses peuvent avoir entre 18 et 37 ans, elles doivent être en bonne santé. On vérifie qu’elles n’ont pas d’antécédent qui contre-indiqueraient l’opération, on fait une enquête génétique et généalogique, en revanche il peut s’agir de femmes déjà mères ou qui n’ont jamais eu d’enfant. Les deux cas sont possibles depuis 2016 » explique Olivia Gervereau. Elle rassure aussi :

« le don est anonyme, gratuit, les donneuses sont prises en charge médicalement et défrayées pour leurs déplacements. Elles peuvent renoncer à n’importe quel moment et surtout il n’y a aucune répercussion sur la fertilité : on ne prend pas un capital dont elles pourraient avoir besoin. En fait, chaque mois, sous contraception ou non, que vous ovuliez ou pas, on perd 10-15 ovocytes, c’est une caractéristique de notre espèce. On empêche juste qu’une partie d’entre eux ne partent à la poubelle. »

Pour celles qui sont motivées, le don prend plusieurs semaines : ça commence par deux consultations médicales puis les femmes doivent se faire des injections chaque soir pendant une douzaine de jours, faire deux échographies et autant de prises de sang avant le prélèvement à Bretonneau qui nécessite quelques heures d’hospitalisation. Même si une partie de ces interventions peuvent se faire proches du domicile de la patiente, le parcours est contraignant : « ces femmes qui acceptent de donner une partie de leur patrimoine génétique sont extraordinaires » lance le Dr Gervereau qui, sans lever l’anonymat, cite l’exemple « d’une gendarme de 23 ans qui estimait que c’était son devoir d’aider des femmes. Certaines femmes ne peuvent pas concevoir qu’un couple qui veut un enfant n’en ait pas et son prêtes à apporter ce bonheur. J’ai beau être médecin depuis 30 ans, je trouve ça formidable. »

« On veut dire que ça existe »

Malgré le faible nombre de donneuses, les équipes du CECOS de Tours encouragent les receveuses à ne pas perdre espoir : « on leur dit d’en parler autour d’elles, à leurs amies. Peu de personnes connaissent, c’est pour cela que nous avons lancé une grande campagne cette année. On veut dire que ça existe, et que ça peut se faire près de chez elles. » A noter que si les donneuses ont besoin d’un arrêt de travail pendant la période de préparation de l’intervention chirurgicale, elles peuvent l’obtenir sans problème.

Une fois les ovocytes récupérés, le travail se poursuit : « tous ne sont pas fécondables », insiste Olivia Gervereau, « si on en a 7 ou 8 qui le sont c’est déjà bien. Ceux-là vont rencontrer des spermatozoïdes dans le labo. » « Dès le lendemain, on sait si ça a marché » poursuit la biologiste Cynthia Frapsauce qui travaille dans ce fameux laboratoire. Les embryons y sont conservés dans des armoires à 37° comme s’ils se trouvaient dans un utérus, et un contrôle est fait chaque matin – 7 jours sur 7 et au microscope – pour vérifier que tout se passe bien. Au premier jour on a quelques signes, au deuxième jour les premiers clivages… » Puis les cellules se divisent, se divisent et au maximum au 6ème jour implante le futur bébé dans le ventre de sa maman.

« Par expérience, l’enfant ressemble souvent à ses parents »

Des dons rémunérés ?

Contrairement à d’autres pays, la France ne rémunère pas les donneuses d’ovocytes : « dans notre esprit, une jeune femme rémunérée pourrait omettre quelques antécédents » selon Olivia Gervereau. En revanche, même si elles viennent de loin, tous leurs frais sont pris en charge : « elles ne doivent pas sortir le moindre euro de leur poche. »

Dans l’avenir, le don d’ovocytes pourrait s’ouvrir à d’autres femmes : célibataires, ou alors des couples de lesbiennes. La praticienne du CHU attend les évolutions de la loi sur la Procréation Médicalement Assistée qui doit être débattue au Parlement en 2019 mais prévient : « si on doit accueillir plus de personnes, il faudra trouver plus de donneurs de sperme et de donneuses d’ovocytes. »

Si les délais d’attente sont longs, c’est aussi parce que les équipes médicales recherchent des donneuses avec un physique proche de la receveuse : « on fait les attributions en fonction de la couleur de la peau, des yeux, des cheveux, du poids, de la taille ou du groupe sanguin si possible. On veut laisser la liberté aux couples de dire, ou non, à leur enfant comment il a été conçu », prévient Olivia Gervereau, « et par expérience l’enfant ressemble souvent à ses parents » (les dons d’ovocytes ont débuté il y a une vingtaine d’années à Tours). Autre facteur qui allonge les délais : les échecs de fécondation. « En moyenne cela réussit dans 27 à 30% des cas » précise le docteur, d’où son intérêt de relayer l’appel aux donneuses, les plus jeunes possibles « car la quantité et la qualité des ovocytes n’est pas pareille. »

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