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30 chênes lochois pour Notre-Dame, symbole d’excellence de la forêt tourangelle

L’Indre-et-Loire participe à l’effort de reconstruction de la cathédrale Notre-Dame de Paris ravagée par un incendie le 15 avril 2019. Le département va envoyer plus de 60 chênes pour la charpente du toit et de la flèche. Des arbres ayant entre 150 et près de 300 ans prélevés dans des forêts privées de l’Amboisie, de Sainte-Maure-de-Touraine ou d’Orbigny mais aussi dans la très étendue forêt domaniale de Loches gérée par l’Office National des Forêts. Reportage sur place.

Le vacarme de la tronçonneuse tranche avec le silence des lieux. Il suffit d’une poignée d’hommes et de 25 minutes pour décapiter puis tronçonner un chêne de 26m âgé d’au moins 270 ans. Sectionnée à sa base, une énorme branche tombe sur le sol dans un lourd fracas. Un peu plus tard c’est le haut du tronc qui s’effondre… et se plante bien droit dans le sol d’une façon assez stupéfiante. De quoi rendre un peu plus particulier ce moment déjà exceptionnel.

Ce mardi, l’Office National des Forêts entamait une campagne d’abattage de 30 chênes aux gabarits remarquables, destinés à la base de la future flèche de Notre-Dame de Paris. C’est le résultat d’une promesse faite peu après de l’incendie de la cathédrale le 15 avril 2019 : face à la stupéfaction mondiale, la générosité afflue pour sauver le monument. L’ONF ne propose pas d’argent mais des arbres. Offre acceptée une fois que le gouvernement a confirmé sa volonté d’une reconstruction à l’identique, évacuant l’hypothèse d’une nouvelle charpente moderne ou d’un geste architectural comme évoqué un temps par Emmanuel Macron.

18 mois de séchage avant le placement dans la charpente

Ce chantier se fait un peu dans l’urgence… Le président de la République souhaite qu’on puisse de nouveau ouvrir Notre-Dame au public l’année des Jeux Olympiques de Paris donc en 2024. Le démontage de l’échafaudage fondu par les flammes étant terminé, les opérations de consolidation de l’édifice se poursuivent avant la rénovation à proprement parler. On estime que la nouvelle flèche sera édifiée à partir du début de l’année 2023… Sauf qu’il faut laisser le bois sécher 18 mois avant d’aller le placer au sommet de la cathédrale. Voilà pourquoi on les tronçonne en 2021, avec un impératif calendaire supplémentaire : tout doit être terminé avant la montée de sève qui a lieu vers le 15 mars, car un arbre rempli de sève ça sèche beaucoup moins bien.

Il ne faudra que 48h aux ouvriers pour mettre à terre les 30 arbres repérés et marqués ces dernières semaines par les 3 employés de l’ONF qui travaillent à demeure sur les 3 172ha de la forêt de Loches. Des spécimens situés sur les communes de Sennevières, Ferrière-Larçon, Loché-sur-Indrois et Genillé. Tous bien droit pour former de belles poutres d’au moins 14m, avec également un diamètre de tronc d’au moins 50cm (et 75cm pour celui que nous avons vu tomber). Une fois au sol, le bois va rester là quelques jours jusqu’à ce qu’un convoi exceptionnel aidé d’une grue l’emmène dans une scierie. Il y sera alors transformé en poutre carrée.

Plus de 200 000 arbres ou bébés arbres par hectare

Un tel chantier c’est ce qu’on appelle une opération « d’exception » dans la bouche des forestiers rencontrés à Sennevières. Sur les 300 arbres offerts par les forêts domaniales et communales françaises, le Lochois en fournit 10% Un chiffre conséquent. Il y a une quinzaine d’années, ce sont les équipes participant à la reconstruction du célèbre bateau l’Hermione qui étaient également venues faire leur marché dans cette zone pour identifier des arbres nécessaires à l’édification de cette réplique d’un navire historique. En temps normal, les abattages les plus prestigieux se font plutôt pour le monde viticole, le bois devenant des tonneaux pour entreposer les crus de Bourgogne, du Bordelais… mais aussi d’Afrique du Sud, d’Australie voire d’Amérique du Sud. Et puis il y a les usages plus communs : bûches et plaquettes pour le chauffage ou poutres pour charpentes domestiques.

Directeur d’agence Val de Loire à l’ONF, Christophe Poupat explique que « 12 à 18 000m3 de bois » sont extraits chaque année de la forêt domaniale de Loches. Soit 12 à 18 000 tonnes sachant qu’un chêne comme celui qui a été coupé pour Notre-Dame en pèse environ 8. Dit comme ça, ça semble énorme. Le professionnel relativise :

« La forêt de Loches comporte des millions d’arbres, des chênes à 95%. On estime qu’il y a plus de 100 000 spécimens qui ont plus de 150 ans, les plus vieux ont jusqu’à 360 ans. C’est une forêt gérée sur le principe de l’accroissement biologique. Des arbres repoussent naturellement sur les parcelles coupées. Et on en trouve entre 200 et 250 000 par hectare, un tous les 20cm. Pour moi, même une pousse de quelques centimètres c’est déjà un arbre. »

Exploitée depuis des années – d’abord pour la construction de bateaux – la forêt de Loches possède incontestablement des atouts considérables qu’on ne soupçonne pas forcément si on s’y balade pour ses loisirs. « Le sol y est idéal » éclaire Christophe Poupat même si les équipes spécialisées ont conscience du changement de climat qui s’amorce et des défis à relever avec le manque de précipitations régulières qui se profile : « On se dirige vers des années avec une saison des pluies et une saison très sèche ce qui n’est pas bon pour les chênes » nous précise l’un d’eux. En lien avec l’INRA il y a donc une parcelle qui sert de territoire test pour planter des essences d’arbres méditerranéennes, plus résistantes aux sécheresses.

Globalement, les forestiers ont bien conscience qu’ils travaillent à la fois avec le fruit des efforts de leurs ancêtres et pour les générations suivantes de professionnels : « Nous sommes des passeurs. Ce qu’on fait là c’est pour ceux qui seront là dans 6 générations » glisse le directeur d’agence de l’ONF. Et même si ça fait un peu de peine de voir de tels colosses s’effondrer si facilement, se dire qu’ils seront utiles au maintien en place d’un monument de renommée planétaire pendant des siècles et des siècles confère une certaine aura à ce petit bout de Touraine. Les poutres seront d’ailleurs marquées pour rester identifiables au sein la future charpente.

Photos : Pascal Montagne