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Parler sérieusement d’Europe à Tours : le grand défi

On vote le dimanche 26 mai : les élections européennes, un scrutin qui revient tous les 5 ans. La France va élire 79 députés pour le parlement de Strasbourg (75 jusqu’à ce que le Royaume-Uni quitte officiellement l’Union Européenne). C’est beaucoup et leur rôle est important. Pourtant, le corps électoral se désintéresse majoritairement des enjeux européens. Pour tenter d’inverser la tendance, il existe une Maison de l’Europe à Tours, la seule de la région Centre-Val de Loire. Et elle est loin d’être inactive.

Une Fête de l’Europe aux Prébendes le 12 mai, un débat à Chambray le 30 avril, un échange sur les migrations avec des détenus de la maison d’arrêt de Tours, des conseils aux jeunes qui veulent partir en Erasmus ou en service volontaire européen, des expositions… Voilà en quelques lignes un échantillon des actions de la Maison de l’Europe basée Boulevard Jean Royer, face à des locaux de l’armée. « En 2018 nous avons organisé 50 événements, pratiquement un par semaine » résume la présidente Christine Bousquet entourée des deux salariées de l’association (Astrid et Stéphie), et de jeunes en stage ou en service civique, dont un Portugais.

Vitrine de l’Union Européenne à Tours, mine d’or de documentation prisée par les étudiants, la Maison de l’Europe cherche d’abord à informer, à éduquer : « l’an dernier nous avons directement touché 1 098 jeunes, principalement dans des établissements scolaires comme Grandmont ou Albert Bayet » explique Astrid Courty qui parcourt parfois la région pour des missions à Chartres, Blois, Orléans ou encore Châteauroux.

Un budget difficile à boucler

Alors que la France compte une grosse trentaine de Maisons de l’Europe, il en existe une seule en Centre-Val de Loire, par ailleurs avec des budgets contraints. Financée par la commission européenne, la ville de Tours, la préfecture d’Indre-et-Loire ou le Conseil Régional, elle vit avec 65 000€ : « si on veut se développer, il faut passer un temps fou à chercher des subventions, c’est une énergie qui n’est pas envoyée ailleurs » déplore la salariée, tandis que la présidente regrette largement le manque de soutien de Tours Métropole.

A l’approche des élections européennes, l’europhile Christine Bousquet entre également en campagne, prête à répondre aux nombreuses sollicitations qui ne manqueront pas dans les semaines à venir. Elle regrette un peu que ça se bouscule une fois tous les cinq ans mais elle a fini par s’y faire. De quoi susciter quelques anecdotes : « en 2014, les têtes de listes et leurs colistiers sont venus en rangs serrés à la Fête de l’Europe alors qu’on ne les voit pas pendant les périodes intermédiaires. » Et les élus régionaux du Rassemblement National c’est pire, elle affirme ne les avoir jamais vu Bd Royer contrairement à ceux des autres formations politiques.

« Les gens ont l’impression que l’Union Européenne c’est acquis et figé. Mais non : elle est en perpétuelle évolution et il faut la faire évoluer pour qu’elle s’adapte aux besoins des citoyens. Qu’ils s’emparent du sujet et participent à cette évolution »

Astrid Courty, salariée de la Maison de l’Europe à Tours

« On a fait l’Europe, maintenant il faut faire les Européens. C’est ce qui manque le plus dans toutes les listes : une Europe qui existe d’abord pour les citoyens. Ici, c’est ce qu’on essaie de faire. »

Christine Bousquet, présidente de la Maison de l’Europe à Tours

Alors que les sentiments eurosceptiques ont tendance à se multiplier, que plusieurs personnalités politiques réclament un Frexit (un départ de la France de l’UE), Christine Bousquet s’active pour faire en sorte de déconstruire ce qu’elle considère comme des idées reçues sur le fonctionnement des 28 (bientôt 27). Voici sa justification à la lenteur politique continentale, par exemple pour éradiquer le glyphosate : « on voudrait que les choses aillent vite, c’est le grand défaut d’aujourd’hui. Un peu de recul c’est bien aussi. Et puis l’Europe est confrontée à des pays qui n’ont pas les moyens de changer comme ça, brutalement. Ces pays moins riches on ne peut pas les asphyxier. » La présidente de la Maison de l’Europe de Tours reconnait tout de même que « par moments c’est un peu lourd. On pourrait avancer plus vite. »

Colère contre l’attitude des politiques français

Christine Bousquet a également rôdé son argumentaire pour répondre à toutes celles et tous ceux qui se plaignent des lois européennes : « pour être adoptée, une directive européenne doit toujours être transcrite dans le droit français. Certains pays les prennent telles qu’elles sont comme l’Allemagne et les pays nordiques mais en France le parlement y rajoute toujours des lignes. Ils asphyxient ces directives sous des contraintes françaises. » Plutôt remontée, elle assure que « l’inculture européenne » est « particulièrement visible » chez les politiques français et ne voit pas les choses prêtes de s’arranger :

« Le charisme des candidats aux élections européennes de 2019 est égal à zéro. Il n’y a pas une liste où on se dit ‘celui-ci ou celle-là c’est un(e) européen(ne)’. »

A un mois du vote, on demande à la présidente de la Maison de l’Europe de commenter la campagne qui démarre timidement (elle avoue d’ailleurs qu’elle s’est profondément ennuyée devant le premier débat de France 2). « Je pense que la campagne a réellement commencé au moment de l’incendie de Notre-Dame de Paris. C’est notre patrimoine français et européen. J’espère que c’est ce qui ressortira de cette catastrophe. »

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Du reste, elle s’inquiète du manque global de culture européenne des citoyens (« on ne sait pas assez que c’est à l’Europe que l’on doit la fin des frais lorsque l’on veut utiliser son téléphone portable à l’étranger ») et estime qu’un débat doit être au cœur des préoccupations : la défense. « Le grand sujet c’est de réconcilier les Européens, la création d’une défense commune est un sujet majeur alors que les Etats-Unis se retirent de l’OTAN. » Pourquoi Christine Bousquet plaide en ce sens ? « Si les Européens n’étaient pas en Afrique, la secte Boko-Haram serait plus forte. Par ailleurs on ne peut pas seulement s’opposer à la Chine avec des taxes. »

La région Centre-Val de Loire ne profite pas des fonds européens

Plus que la défense, c’est sans doute l’immigration qui risque de retenir l’attention médiatique d’ici le 26 mai : « on s’est désolidarisés des Italiens, nous ne sommes pas solidaires des Espagnols et nous risquons de le payer aujourd’hui. Nous sommes en partie responsables des gens qui sont arrivés au pouvoir en Italie (les populistes, ndlr) » s’alarme Christine Bousquet en référence à l’arrivée des réfugiés qui ont traversé la Méditerranée. « Il n’y a pas de projet d’intégration, résultat : on ne sait pas ce qu’on fait et on fait n’importe quoi. »

Christine Bousquet
Christine Bousquet

Ce qui scandalise également Christine Bousquet, c’est l’incapacité chronique des collectivités locales à s’emparer des fonds européens dédiés au soutien de projets en Centre-Val de Loire. Elle ne mâche pas ses mots, en particulier envers le Conseil Régional : « c’est hallucinant ! Les projets ne remontent pas. Avant, un service s’en occupait. Mais ce qui est invraisemblable, c’est qu’au moment où la Région devient maîtresse d’ordre suprême, la vice-présidence dédiée à l’Europe est supprimée. On est la plus mauvaise région de France pour le réemploi des fonds européens. Quand j’ai osé dire ça devant les élus, j’ai failli me faire sortir. Ils ont pris un air offusqué. La région s’auto-censure et auto-censure les projets en fonction de son intérêt à elle. Répondre aux appels à projets est compliqué : plus d’un demandeur se décourage. Beaucoup de structures nous appellent pour avoir de l’aide. »

Et la présidente de la Maison de l’Europe de conclure : « en France, faire appel à l’Europe c’est honteux. Alors que non : c’est notre argent. »

« Le Brexit paralyse tout »

A l’heure où l’on écrit ces lignes, on ne sait toujours pas quand le Royaume-Uni quittera officiellement l’Union Européenne, ce qui devait à l’origine avoir lieu fin mars. Un accord est toujours en cours de négociation, un enjeu important pour Christine Bousquet : « les Anglais doivent 50 milliards d’euros à l’Union Européenne. S’ils partent en no deal, sans accord, on peut s’asseoir dessus. C’est pour cela que l’Union essaie de donner un peu d’air pour trouver une solution » explique la présidente de la Maison de l’Europe de Tours.

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