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Municipales : comment la gauche a pu perdre Saint-Pierre-des-Corps ?

 

Administrée par un maire communiste depuis 1920, Saint-Pierre-des-Corps changera d’ère ce vendredi 3 juillet. Au 2e tour des élections municipales c’est la liste d’Emmanuel François (classée divers droite) qui s’est imposée avec 40% des suffrages, au nez et à la barbe de trois listes de gauche incapables de faire front commun. Pour les six prochaines années, le médecin de la Rabaterie s’apprête donc à passer bien plus de temps dans son bureau que dans son cabinet pendant que la gauche cherche déjà à se reconstruire pour ne pas subir, une fois de plus, ce genre de déconvenue.

Michel Soulas appelle et la question vient naturellement, sans faire exprès : « Comment allez-vous ? » Au bout du fil, le candidat communiste qui menait la liste A GaucheS Toute aux élections municipales de Saint-Pierre-des-Corps s’étrangle… « C’est hyper violent. Il y avait la place pour gagner très largement. Il n’y a pas mort d’homme, je ne me suis jamais présenté comme dauphin ou successeur, mais cette défaite après 100 ans de communisme, oui, c’est un symbole » résume-t-il à froid, après analyse des résultats de la veille. Avec 1 497 voix, le proviseur du lycée Martin Nadaud soutenu par la maire sortante Marie-France Beaufils recueille 34,81% des suffrages. Avec 1 736 bulletins à son nom, Emmanuel François est à 40,37%.

239 voix d’écart avec une participation de 41%, inférieure de 10 points à celle des élections municipales de 2014 : Michel Soulas n’a pas tort, la victoire était possible. D’ailleurs la gauche est majoritaire : les deux autres listes candidates s’en réclament et elles recueillent respectivement 15,14% (Cyrille Jeanneau) et 9,67% (François Lefèvre). Leurs désaccords avant le premier tour puis dans l’entre-deux tours ont accentué la chute d’un communisme municipal déjà sur le déclin depuis un bon moment (Marie-France Beaufils réélue à 51% dès le 1er tour en 2014, 57% en 2008, 56% en 2001). Ainsi, Michel Soulas refuse de parler de camouflet : « C’est le 2e plus haut score d’une candidature avec des communistes depuis 2016 » se console-t-il rappelant qu’aux élections Européennes de 2019 le PCF était à 9%.

Une gauche irréconciliable

Celui qui est parti en campagne dès avril 2019 pour asseoir sa notoriété tout en marquant ses différences avec Marie-France Beaufils est à la fois fataliste et amer : « Ni les Verts d’Agir Ensemble ni les socialistes de J’aime Saint-Pierre-des-Corps n’ont entendu la voix de la raison » commente-t-il. Celui à qui il en veut le plus c’est le socialiste Cyrille Jeanneu : « Sa volonté était d’aller personnellement jusqu’au bout d’une aventure qui lui est propre. Il voulait virer les communistes, il a réussi. » N’empêche, il n’est pas tendre non plus avec l’équipe de François Lefèvre : « Ils n’auront qu’un élu au conseil municipal. Notre accord leur en donnait 6 dont un au conseil communautaire de Tours Métropole. » « Notre électorat ne se serait pas reporté entièrement si on n’avait pas fait d’union complète. On aurait eu de la déperdition » rétorque François Lefèvre qui ne regrette pas son maintien.

Finalement, la seule alliance que Michel Soulas a réussi c’est avec la liste PACTE de Cindy Laigneau. Pour le reste, il y avait toujours un blocage : François Lefèvre qui refuse l’alliance si J’aime Saint-Pierre-des-Corps n’y va pas aussi, PACTE qui refuse l’alliance avec Cyrille Jeanneau… N’est-ce pas alors l’échec d’un homme qui n’a pas eu les qualités de chef d’orchestre qui avaient jusqu’ici permis à Marie-France Beaufils de conserver un certain socle autour d’elle ? Le chef d’établissement dément. Mais en face, on ne l’épargne pas : « La stratégie d’union de Michel Soulas n’était pas la bonne. Il avait une obligation de faire en sorte que la gauche garde la ville. C’est plus une perte pour lui qu’un gain pour Emmanuel François » commente Cyrille Jeanneau.

Le nouveau maire en arbitre

Quand il entend ça, Michel Soulas ne retient pas ses piques : « J’ai toujours dit qu’on allait se réconcilier sur l’écriture d’un programme. Lui ne parlait que de postes. » Réplique de Cyrille Jeanneau : « Si l’union à gauche signifiait garder la ville comme elle est actuellement, ce n’était pas possible. » Bref, pas de remise en question quand le micro est ouvert et tous semblent irréconciliables ! Une preuve supplémentaire : lorsque le socialiste suggère des assises de la gauche locale pour bâtir de nouvelles bases communes, le candidat communiste rit de bon cœur : « Il va faire des assises tout seul ? » Il laisse tout de même une porte ouverte : « Je ne suis pas fermé à ce qu’on réussisse à s’entendre. »

Il vaudrait mieux ne pas trop traîner : sauf report, les élections départementales s’annoncent dès 2021. Pour l’instant le canton qui rassemble Saint-Pierre et Saint-Avertin est à droite, est-il seulement envisageable de le faire basculer sans rassemblement ? Michel Soulas ne dit pas qu’il sera candidat mais laisse supposer qu’il ne sera pas inactif. François Lefèvre reste également en embuscade : « On va continuer à travailler avec l’association ARIAL créée en 2001. On essaiera aussi de mobiliser la population et les citoyens. »

Pendant ce temps, Emmanuel François compte les points :

« On est contents et surtout apaisés car la campagne a été rude. Notre équipe a été très malmenée avec des affiches dégradées la semaine dernière. Ça a dépassé les bornes et nous avons porté plainte. Aujourd’hui nous sommes satisfaits car on ne pensait pas emporter autant de sièges (24 pour sa liste, 6 pour celle de Michel Soulas, 2 pour celle de Cyrille Jeanne et 1 pour François Lefèvre, ndlr). »

Même avec cette majorité élargie, le futur maire tend la main à une partie de son opposition : « Je viens d’appeler les listes J’aime Saint-Pierre-des-Corps et Agir Ensemble. Je leur propose un poste de conseiller municipal délégué. On veut donner à ceux qui sont élus la possibilité de s’investir pleinement dans le conseil municipal pour le bien de Saint-Pierre-des-Corps. On veut travailler en cohésion, en concertation et en transparence. » Refus catégorique de Cyrille Jeanneau (« En donnant des postes à responsabilité à l’opposition il se dédouane de ses choix politiques »), accueil mitigé de François Lefèvre (qui veut consulter son équipe avant de répondre).

Qu’en pense Marie-France Beaufils ?

Sur la même ligne que Michel Soulas, la maire sortante tacle Cyrille Jeanneau et François Lefèvre : « Ces deux listes se sont maintenues malgré tous les efforts de discussions. Des gens ont confondu une élection municipale avec une ambition personnelle de devenir maire. Bien avant le 1er tour, le 1er qui a quitté les discussions c’est Cyrille Jeanneau. Et les écologistes ne voulaient pas entendre qu’il fallait aussi mener une politique sociale. Pour faire alliance il faut une volonté et je l’ai sentie chez Michel Soulas. Il lui a manqué la capacité, le temps pour mobiliser l’électorat. C’est dommage qu’une ville dont l’électorat vote à gauche à plus de 60% se retrouve avec un maire de droite. Je ne ferai pas de transition avec lui car je ne fais pas de transition avec un candidat de droite qui ne donne pas l’image d’une personne de dialogue et d’échange. Sur sa liste il y a des gens qui étaient dans notre opposition, ils doivent connaître les dossiers. »

Après 37 ans à la mairie, celle qui a également été sénatrice achèvera définitivement son mandat jeudi soir après 3 mois et demi de rab pour cause du Covid. Ce lundi, elle était occupée à diriger ses documents vers les archives. En fin de semaine, elle a une réunion du Centre Européen de Prévention des Risques d’Inondations et compte bien y continuer ses activités. Elle ajoute également : « Je m’éloigne de la vie municipale mais pas de la vie politique. » A bon entendeur.

D’Emmanuel François, cette ouverture sonne comme une volonté d’apaiser son image alors qu’il refuse l’étiquette d’homme de droite (malgré l’appui du président Les Républicains du Conseil Départemental Jean-Gérard Paumier ou de la députée UDI Sophie Auconie). Il cherche aussi à montrer qu’il est ouvert au dialogue, alors qu’il a refusé un débat avec ses adversaires sur France 3 juste avant le second tour. « Je n’oublie pas que la ville est assez ancrée à gauche. Il va vraiment falloir tendre la main aux autres. Dans tous nos programmes, beaucoup de choses se ressemblaient sur l’enfance ou l’écologie » nous dit le nouvel élu qui ne se prononce pas non plus sur sa position pour la présidence de Tours Métropole. Philippe Briand, président sortant et potentiel candidat à un second mandat ? « Je ne peux pas dire que je le soutiens je ne le connais pas, je ne l’ai rencontré qu’une fois. J’attends de voir qui va se présenter et avec quel programme. » En revanche il compte bien prendre un poste de vice-président pour « mettre un pied au cœur même de la Métropole. »

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