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[Rentrée littéraire] Heureux Simonien (partie 2)

Note de la Rédaction : Après la rentrée scolaire, 37° se met à la page de la rentrée littéraire en vous proposant « Heureux Simonien », fiction tourangelle inédite, écrite par notre journaliste Laurent Geneix en 2012. Une nouvelle que nous avons découpée en quatre épisodes, à retrouver chaque jeudi de ce mois de septembre.

Heureux Simonien (partie 2)

Fable anachronique

(Première partie ici)

© laurent geneix – mars 2012

Depuis ce jour-là, il faut bien dire que je suis vraiment tranquille. J’ai moins besoin de me cacher, à part l’été, avec les navettes en gabare entre 10h et 19h. Les joggers, promeneurs de chiens, skateboarders sont allés voir ailleurs. Du coup, je suis devenu plus dépendant de mon pédalo, mais comme j’ai progressé en pêche, j’ai moins besoin d’aller sur le continent faire les courses. Côté lessive j’ai les bateaux lavoirs séchoirs et côté hygiène corporelle, j’ai les bateaux bains chauds, garés face à la Guinguette et communément appelés BBC.

Il faut quand même que je vous raconte comment je m’y prends pour faire les courses : je dois remonter le fleuve avec mon pédalo, ce qui nécessite que ledit fleuve soit relativement calme (sinon je mange des cailloux, en soupe, avec un peu de grimace). Je passe sous le pont Wilson par l’arcade la moins tumultueuse (vous pouvez toujours rêver pour que je vous dise laquelle c’est) et je débarque dans une petite planque que j’ai aménagée à l’extrémité nord-ouest de l’Ile Aucard. Je fais ça uniquement après la tombée de la nuit, pour ne pas attirer l’attention.

Bref, après, je chante joyeusement :

Je me faufileu

jusqu’au Pont d’ Fileu

pour rattraper la rue Colbert

y acheter mon camembert

…où une toute petite épicerie auvergnate ferme tard, le mec me connaît, mais ne sait pas d’où je viens, ma liste de courses doit ressembler à n’importe quelle autre liste de courses de n’importe quel célibataire (j’ai une tronche de vieux célibataire), du style de ceux qui usent avec leurs fesses les vieilles chaises classe et classées de la terrasse du Bergerac (merci l’Unesco) en grillant des cigarettes, alors que ça fait vingt ans que la mode est passée (de fumer des clopes, pas d’user les chaises du Bergerac avec ses fesses).

J’ai quelques potes quand même, pas que les Indélo (c’est le petit nom des Indépendantistes lochois, on gagne des syllabes et donc du temps), mais plutôt des Palos, du genre à passer plus d’heures au Pale que dans la vraie vie. D’ailleurs on s’est trouvé un jeu d’enfer : on se boit un jaune au Bergerac, on traverse la rue et on se boit une Guinness au Pale, puis on traverse la rue et… au bout de quelques traversées (souvent bien plus dangereuses que mes traversées de la Loire), on entonne notre chanson :

Une mousse au peïle

Un jaune au Bergeo

Une mousse au peïle

Un jaune au Bergeo

La vie est beïle

La vie est beau

Bon ça c’est mon côté obscur, parce que sinon, sur mon île je lis Thoreau et Rue89, comme un bon petit rebelle en herbe. Les films ça me manque et il faut dire que depuis que j’ai rencontré Zorra, quand son père ne rentre pas dormir à Tours, on se loue des bons vieux trucs en DVD (ou pas si vieux des fois) chez Sylvain et on les mate pendant des nuits entières, comme des ados illimités. C’est quand même pas une vie, la vie sans cinéma. Merde.

 [A suivre… jeudi prochain]

crédit photo ©laurent geneix / le jour & la nuit

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