Culture

« Tours, des chemins et des hommes », sonate pour un écrivain et deux photographes.

Même s’il y a mille et une manières d’écrire un «beau livre» sur une ville, on a la désagréable impression de lire toujours la même. Ou surtout de «ne pas lire» toujours la même, puisqu’un «beau livre», comme son nom l’indique n’est dans l’absolu pas fait pour être lu, mais pour être regardé. L’historien féru de littérature – et néanmoins journaliste et tourangeau – Benoît Piraudeau, flanqué de deux acolytes aux regards saisissants – Chanel Koehl et Guillaume Le Baube – prend l’exercice de style à contre-pied et balaie dès les premières lignes et jusqu’aux dernières la mièvrerie attendue, la tentation du pseudo manuel d’histoire soporifique et de l’autosuffisance imbuvable du guide touristique amélioré.

Lire également l’interview de l’auteur Benoît Piraudeau

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Jouant sur les codes et reconquérant une certaine forme de liberté éditoriale, Benoît Piraudeau, porté par le travail remarquable des Editions Sutton, enterre sur 200 pages le costume du bon élève discipliné à qui on confie trop souvent ce genre d’ouvrage, et endosse avec malice celui de l’électron libre érudit bien décidé à en découdre avec la médiocrité sous toutes ses formes. Il survole mille ans d’histoire avec détermination et fait l’impasse sur de nombreux sujets et personnalités avec une féroce subjectivité, nous épargnant l’indigestion de l’exhaustivité auto-imposée de ce «genre littéraire» s’il en est.

Au lieu de cela, ce trio nous livre un manuel d’utilisation urbaine poétique qui devrait faire remuer la queue d’un certain nombre de Tourangeaux «de souche», tout en confirmant aux nouveaux venus qu’ils ont bien fait de ne pas poser leurs valises à Guéret ou à Orléans, et tout en susurrant aux oiseaux de passage qu’il se passe quelque chose de particulier par ici et qu’ils devraient peut-être s’y attarder un peu. Car même si on entend souvent dire que les Tourangeaux ne sont pas toujours accueillants et que dans le «Jardin de la France» on cultive un peu trop l’entre-soi, force est de constater à la lecture de cet ouvrage, que Tours, elle, est potentiellement un sublime havre de paix pour qui prendrait le temps de se l’approprier.

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Attention : ceci est un livre !

Il fallait y penser : répondre à une «commande publique» visant à réaliser LE livre sur la ville de Tours (qui lui manquait tant) pour bénéficier d’une tribune très particulière où donner sa vision personnelle du lieu où il a décidé de laisser le temps s’écouler… Car Benoît Piraudeau glisse l’air de rien un essai lyrico-historico-littéraire aussi personnel que brillant entre des dizaines d’images dont la chronologie, la juxtaposition et parfois la nature même, semblent destinées à crier aux Tourangeaux : «Regardez-bien, vous ne connaissez pas du tout votre ville, en fait !». Comble de l’espièglerie éditoriale : ce patchwork complexe de signes intrigue tellement qu’il incite à dépasser rapidement le stade du feuilletage pour envisager sérieusement la lecture complète de la chose (plutôt que de se contenter de l’offrir à Mémé pour Noël, l’un n’empêchant d’ailleurs pas l’autre !).

Benoît Piraudeau, guerrier des lettres, sort l’artillerie lourde dès les premiers chapitres, sous la forme de compagnons de route plutôt gradés : Vigny, Sartre, Bergson, Hugo, Beauvoir, Rabelais, Bonnefoy, Morand, Nizan, Balzac… Avec cette armée de plumes de haut-vol, il brouille assez vite les pistes en nous faisant prendre des chemins de traverse : de Marmoutier au Jardin Botanique, en un clin d’œil, ligne de tramway fantôme à deux stations, vol du temps suspendu. Allant jusqu’à user d’effets de style cinématographiques, comme par exemple pages 26-27 une voix off qui évoque le Prieuré de Saint-Cosme, l’Hôpital Bretonneau et le Jardin Botanique alors qu’à l’image on survole encore les jardins luxuriants de Sainte-Radegonde, depuis le «coteau poétique», berceau mystique dont on peine à s’envoler.

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Une iconographie audacieuse

A la manière des enluminures médiévales ou des gravures de Doré, certaines photographies relèvent le texte avec grâce ou lui répondent au deuxième degré, tel ce ciel étoilé au-dessus de Marmoutier pour illustrer la passion de Charlemagne pour l’astronomie, ou encore ce couple enlacé entre le Jardin de la Préfecture et la gare, en écho à l’idylle tourangelle de Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre contée dans les pages précédentes aux côtés de la déclaration d’amour de Balzac à la Touraine, juste en-dessous («Je l’aime comme un artiste aime l’art. Sans la Touraine, peut-être ne vivrais-je pas»). On peut encore citer le face-à-face mythique en double page de Fritz l’Eléphant et du Monstre de la place désormais éponyme ; deux mal aimés finalement devenus des stars, qui ne se croiseront jamais (sauf si une compagnie de théâtre de rue – on n’en manque pas par ici – relève un jour ce défi fou…).

Passant du noir et blanc à la couleur, de l’abstraction à l’expressionnisme, du plus sculptural au plus éthéré, du plus sérieux au plus anecdotique, du plus terrien au plus aérien, du plus végétal au plus minéral, les récits croisés de Chanel Koehl et Guillaume Le Baube surfent sur l’épopée restituée par Benoît Piraudeau, appuyant son côté parfois irréel. Le tout servi par une qualité d’impression… impressionnante.

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La ville toute secouée

Les choix narratifs de l’auteur incitent plus à l’introspection qu’à la flânerie et questionnent autant qu’ils bousculent le rapport intime de chaque lecteur avec sa ville ; qu’elle soit native, d’adoption ou de passage. Ville fantasmée, ville vécue : chacun à sa manière, les trois auteurs livrent de Tours une vision polyphonique parfois hallucinée et utopique, (re)peignant un univers urbain à la «100 % contemporain» (on a pris le parti du «zéro image d’archives»), mais semblant hors du temps car lavé de ses trois principaux péchés – les espaces publicitaires, les voitures, les commerces moches et/ou standardisés – et entièrement tourné vers ses personnages principaux : ses joyaux architecturaux de toutes époques, sa verdure et quelques-uns de ses habitants, forcément tout neufs.

A cheval entre cliché éculé (mais vendeur) et – malgré tout – très bon résumé de la chose, cet ouvrage est sous-titré «Des chemins et des hommes». Après sa lecture, on aurait quand même une grosse envie de raturer la couverture pour y mettre «Tours, des arts et des lettres», tant la culture, mêlée page après page avec force à l’Histoire et à la poésie du quotidien, semble à elle seule porter haut les couleurs de la ville.

Un degré en plus

> Tours, des chemins et des hommes, textes de Benoît Piraudeau, photographies de Chanel Koehl et de Guillaume Le Baube, Editions Alan Sutton, Tours, octobre 2016.

Dédicace aux Rendez-vous de l’Histoire à Blois, samedi 8 octobre 2016 après-midi sur le stand des Editions Sutton.

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Crédits photos : Editions A.Sutton

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