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Titiou Lecoq signe une biographie de Balzac à dévorer comme un roman

Maintenant qu’elle est presque finie, on peut l’avouer : l’année Balzac-Tours initiée pour le 220e anniversaire de la naissance de l’auteur n’a pas été très palpitante. Ou alors on n’a pas su nous la rendre captivante. Et puis on a reçu un livre : Honoré et moi, ouvrage à la première personne signé de la journaliste et autrice Titiou Lecoq. On l’avait déjà repérée pour ses écrits sur le site Slate ou un ouvrage comme l’Encyclopédie de la web culture. Dans un tout autre domaine, elle a rédigé la biographie d’un écrivain à première vue rébarbatif mais littéralement captivant.

Honoré de Balzac avait un nom à particule sans les origines qui allaient avec. Cet auteur né en 1799 était perpétuellement fauché tout en vivant dans un certain luxe. Il a rendu fou ses éditeurs à force de corriger ses manuscrits de façon compulsive, il a été traqué par les huissiers, a débité des mensonges au kilomètre et expérimenté pendant des années l’amour à distance… Tout cela, vous ne le saviez peut-être pas. De Balzac, vous connaissez sans doute les grands romans comme Le Père Goriot ou Eugénie Grandet. Vous l’avez éventuellement lu pendant l’adolescence, mais c’est tout. Ainsi, l’idée de fêter le 220e anniversaire de sa venue au monde vous semblait incongrue, malgré sa naissance au beau milieu de la Rue Nationale à Tours.

Si vous vous reconnaissez dans la description ci-dessus, le livre de Titiou Lecoq vous donnera des raisons de penser que vous avez eu tort. Même si Balzac est votre auteur de chevet, le compagnon fidèle de vos moments littéraires, Honoré et moi vous donnera une image de l’homme inédite, qui plus est particulièrement cocasse.

« Balzac a un côté complètement enfantin »

Jusqu’ici Titiou Lecoq était notamment reconnue pour ses écrits en lien avec le féminisme. De Balzac, elle pensait à peu près la même chose que la plupart des Françaises et des Français. Ainsi, c’est la première fois qu’elle se lance dans une biographie, et c’est arrivé un peu par hasard : « Je ne m’étais jamais intéressée à sa personnalité, à la différence de Victor Hugo. Balzac a créé des personnages tellement puissants et un tel univers qu’il s’est effacé derrière eux. Finalement, les gens connaissent très peu sa vie, ne savent pas s’il s’est marié. Ou pas. » Spoiler : il s’est marié, mais très tard, quelques mois avant de mourir. Le périple amoureux menant jusqu’à cette union est assez fantastique.

La grande idée de l’autrice est de nous raconter Balzac comme elle le ferait au coin du feu après un bon repas de famille le week-end. Elle ne nous récite pas la vie de l’écrivain avec des pavés descriptifs similaires à ceux de ses romans. Non, elle nous prend par la main en expliquant ce qui l’a poussée à se documenter sur lui, en quoi son existence était singulière, ce qu’elle avait de drôle ou de tragique. C’est écrit à la première personne comme un roman. Captivant. « C’est une sensation bizarre, mais j’ai vraiment l’impression de l’avoir rencontré » nous explique-t-elle.

Balzac, un grand malchanceux

Dans Honoré et moi il est donc très peu question de littérature : « Quand j’ai commencé à travailler sur Balzac, je me suis rendue compte que son histoire n’avait jamais vraiment été racontée » justifie Titiou Lecoq. Et pourtant la base de données sur l’existence de l’auteur est phénoménale puisqu’il a écrit un nombre délirant de lettres : « En les lisant, j’avais parfois l’impression qu’il me parlait. Ce qui m’a le plus amusée, c’est de voir comment il mentait. Selon qu’il écrivait à sa mère, à sa meilleure amie ou à la femme qu’il aime il pouvait donner trois versions d’un même événement. » Toujours bizarre de découvrir qu’un homme admiré pour son talent est bourré de défauts. Pourtant, « il est terriblement sympa ! » jure Titiou Lecoq :

« Balzac a un côté complètement enfantin. Tous les enfants peuvent mentir, et ce n’est jamais vraiment méchant. »

Surtout, Balzac était un sacré filou : il s’achetait plein de choses chères à crédit en s’arrangeant pour ne pas rembourser, ou alors le moins possible. Parmi ses grandes passions : les tapis. « C’est génial ce qu’il a fait ! Il a détourné le système à son profit ce qui ne serait plus possible aujourd’hui, notamment grâce à l’informatique qui permet le croisement des données » s’amuse Titiou Lecoq. Mais comme Balzac était aussi du genre à enchaîner les tuiles, il n’a pas réussi à passer en permanence entre les mailles du filet : « Il a été rattrapé par les huissiers, il a été en prison et a subi plusieurs procès. » Verdict :

« Il a eu une vie de dépressif alors qu’il est hyper optimiste. Il est resté comme ça toute sa vie, sauf à la fin. Si quelque chose se cassait la gueule, ce n’était pas grave, ça allait marcher la prochaine fois. »

Quand elle relit Balzac aujourd’hui, Titiou Lecoq arrive à déceler ces traits de personnalité : « Il y a beaucoup de sous-entendus. » D’ailleurs, on a bien de la chance d’avoir cette œuvre comme souvenir. S’il avait été doué en affaires, ou qu’il s’était épanoui plus tôt dans un mariage, l’homme n’aurait sans doute pas passé autant de temps à manier les mots : « J’en viens à me dire que si on lui avait proposé une vie plus heureuse sans écrire, il n’aurait pas écrit. » Ce qui ne veut pas dire qu’il ignorait son talent : « Dans beaucoup de lettres il dit ‘ce que j’écris c’est génial’. Il s’autocongratule. »

Balzac et les femmes

Comme beaucoup d’hommes de son époque (et de la nôtre), Balzac était machiste et misogyne. Il avait beau écrire des lettres d’amour à la femme qu’il a fini par épouser, il entretenait une liaison suivie avec sa gouvernante. Pour Titiou Lecoq qui connait bien le sujet, hors de question de parler de lui comme d’un féministe. N’empêche, « c’est le premier écrivain qui s’est intéressé à la condition des femmes. Il avait conscience que la société maltraite les femmes, qu’on les sous-estime, que la société est organisée au bénéfice des hommes et que ce n’est pas normal. Plein de fois il aurait pu se marier avec de jeunes filles et assurer sa fortune mais il est toujours tombé amoureux de femmes de son âge. Ensuite dans sa littérature, il a réhabilité les femmes de 30-40-50 ans et on lui doit un roman d’une finesse incroyables – Mémoire de deux jeunes mariées – autour d’une amitié entre femmes, le seul roman épistolaire qu’il ait écrit. » Des particularités qui n’avaient pas échappé aux lectrices du XIXe siècle, nombreuses à écrire à l’auteur pour le remercier à une période où les personnages féminins semblaient avoir éternellement la vingtaine. En revanche, les critiques littéraires ont détesté.

Approcher Balzac par le prisme des femmes est un angle délibérément choisi par Titiou Lecoq qui se penche sur ses sœurs, ses amours et surtout sa mère. Leurs liens sont décortiqués, quitte à faire tomber le préjugé affirmant qu’Honoré méprisait celle qui l’avait mis au monde : « Leur relation est hyper intéressante très touchante. Elle avait vraiment peur que son fils ne l’aime pas. » C’est tout cela et plus encore qu’on découvre dans Honoré et moi, le récit d’une relation entre un homme abracadabrantesque des années 1800 et une femme du XXIe siècle.


Un degré en plus :

Honoré et moi est édité par les éditions de l’Iconoclaste. Titiou Lecoq est invitée à dédicacer son ouvrage ce mardi 19 novembre à La Boîte à Livres, à Tours.

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