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Thomas Lebrun & Pierre Matter : créer en Touraine

Retrouvez le dossier principal du troisième numéro de 37° Mag consacré à la Touraine créative…


Ce sont deux artistes experts dans leur domaine, installés en Touraine mais qui ne se connaissaient pas. Processus créatif, liens avec le territoire, relations avec les institutions… Le chorégraphe Thomas Lebrun et le sculpteur Pierre Matter dialoguent pour la première fois pour 37°.

L’un écrit et met en scène des chorégraphies tout en gérant le CCNT, quartier Giraudeau à Tours (avant un nouvel écrin en 2022 entre la place Rabelais et le boulevard Tonnelé), un lieu proposant une programmation parmi les plus généreuses de France dans ce domaine. Il vient du nord de la France où il a persévéré dans la danse parce qu’il « n’arrêtait pas de bouger ». Il y monte sa compagnie – Illico – en 2000, puis remplace Bernardo Montet à la tête du Centre Chorégraphique National de Tours en 2012.

L’autre travaille dans son atelier à Savonnières et, malgré déjà sept ans dans le Val de Loire, expose surtout loin d’ici. A 18 ans, il se jette à corps perdu dans la BD et se prend un mur bien connu : des refus d’éditeurs. Ecœuré par trop de maths, il abandonne aussi la piste de l’astrophysique, puis, après la découverte du travail de la pierre, bifurque vers la sculpture. Il y trouve une voie et un cocon à sa créativité bouillonnante.

A mille lieues du mythe d’un « milieu culturel local » où tout le monde se connaîtrait depuis des décennies, ces deux artistes ont fait connaissance face à nous, tels deux inconnus au comptoir d’un café.

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Pierre, quel est votre rapport avec la danse ?

Pierre Matter – Pour moi la danse, c’est la poésie. Quand c’est réussi on ne voit pas tout le travail que ça représente. Ce qui est aussi vrai dans une sculpture : si elle est réussie on ne verra pas le boulot monstrueux derrière, avec la maîtrise de 36 métiers.

Thomas Lebrun – Il peut aussi y avoir des pièces en danse qui sont très techniques, et on peut l’apprécier. Parfois je ne vais pas aimer une proposition, car j’ai besoin d’être ému, que ce soit positif ou négatif, mais je vais saluer le travail, le parti pris.

Pierre Matter – Quelle que soit la forme d’art, quand c’est réussi, il y a forcément une émotion. C’est la base. Mais on ne va pas chercher l’unanimité. Dire qu’une œuvre d’art est universelle, ça me gêne. L’important c’est l’échange. Même si dans mon métier c’est plus frustrant que vous : on n’a presque jamais de réactions en direct…

Thomas Lebrun – Mais parfois en direct ça peut être dur ! (Rires). Cela dit, une réaction négative ne me dérange pas. Ça dépend comment c’est amené. On peut chercher à savoir ce que le public a ressenti. Il va dire les choses dans le respect de ce qu’il vient de voir. Ce qui est parfois compliqué à obtenir de la part du monde professionnel.

« Dire qu’une œuvre d’art est universelle, ça me gêne. L’important c’est l’échange. »

Pierre Matter

Comment vous financez vos créations ?

Pierre Matter – Souvent en prenant des risques : j’avance l’argent pour les matières premières comme le bronze ou le métal, en espérant faire des ventes derrière.

Thomas Lebrun – Quand j’ai commencé, on faisait un peu pareil, on se finançait en donnant des cours. Aujourd’hui on n’a plus vraiment le choix : il faut toujours payer les danseurs avec qui on travaille. Donc pour une compagnie indépendante, on prépare un projet, puis on fait des demandes de subventions pour le réaliser.

Pour les plasticiens, la commande publique permet parfois de financer des œuvres…

Pierre Matter – Je suis justement en pourparlers pour une commande publique à Amiens et ce serait ma première. Il est question d’une œuvre avec le dessinateur du dernier Blake et Mortimer. La commande publique est un procédé à double tranchant : ça me laisse une liberté, comme passer six mois sur une pièce que je sais payée, mais il y a le risque qu’un jour ça s’arrête. J’en vois trop qui ont peur de ce risque et qui, finalement, ne font rien. La liberté a un prix.

Quelle est votre vision du milieu de l’art et de la culture en Indre-et-Loire ? Beaucoup de créateurs locaux ne se connaissent pas, comme vous jusqu’à aujourd’hui…

Pierre Matter – C’est un choix, car j’estime que le « milieu culturel » n’a pas beaucoup de sens. Un artiste comme moi ne rentrera jamais dans un cercle institutionnel très ficelé. Je fais mon chemin à côté, et c’est très bien. Ce qui ne m’empêche pas d’avoir des contacts avec d’autres artistes, y compris tourangeaux. Souvent pour des questions techniques. Et ça se fait naturellement : dès que je peux partager, j’y vais. C’est comme une évidence. Je pense par exemple à la fonderie qui a 5 000 ans d’histoire, mais qui est en train de disparaître. L’art institutionnel y est pour beaucoup. On vit à une époque où une œuvre d’art est jugée en termes de valeur sonnante et trébuchante.

Thomas Lebrun – Et en danse on va prendre des choses qui remplissent les salles… Les programmateurs ne vont plus prendre de pièces où ils savent qu’ils vont accueillir 100 personnes dans une salle de 500. Voilà pourquoi les mêmes pièces tournent partout. Si spectacles populaires et plus confidentiels pouvaient cohabiter, ça irait, mais comme ce n’est vraiment pas le cas, ça me gêne.

Pierre Matter – C’est très français. Même en Chine il n’y a pas cette uniformité : la liberté artistique y est plus grande ! Par exemple je n’exposerai jamais au CCC OD à Tours. Dans le monde de l’art contemporain, on est considéré comme ringard parce qu’on maîtrise certaines techniques. On nous voit plus comme un artisan qu’un artiste. Cette négation de la technique par le système dominant, c’est triste. Et dommage pour la pluralité.

Quels sont les liens qui unissent un artiste et un territoire ? 

Thomas Lebrun – A Tours, le label Centre Chorégraphique National impose de développer un travail autour de la danse, notamment avec les scolaires. C’est dans le cahier des charges. Pour le reste, le premier besoin d’un chorégraphe indépendant est d’exister sur son territoire, de s’y implanter. C’est assez difficile, car en France il n’y a pas beaucoup de structures pour aider la danse : même si c’est mieux que dans certains pays, il y a plus de demande que d’offre.

Pierre Matter – Ma démarche est différente, plus personnelle que pour un chorégraphe qui va fonctionner avec une troupe. Au départ je pensais qu’il suffisait de mettre mon atelier dans un container puis que je pouvais bouger n’importe où. Ce n’est pas vrai, et je l’ai appris à l’usage. M’installer ici a été un hasard de vie. Le territoire influence mon travail, une inspiration peut venir d’un paysage. Je ne sais pas si c’est dû au fleuve ou au fait que la Touraine est un département avec une grande mixité… J’ai trouvé ici une certaine sérénité. Ça m’a beaucoup aidé.

« Dans cette région, j’ai trouvé une certaine sérénité. Ça m’a beaucoup aidé. »

Pierre Matter

Thomas, est-ce que la Touraine a pu influencer certaines de vos créations ?

Thomas Lebrun – Plutôt la programmation des spectacles qu’on présente : on la pense par rapport au public d’ici. On essaie de l’emmener ailleurs, de le bousculer un peu, ou de le retenir… D’apporter un maximum de diversité. Globalement c’est un public assez chouette, très ouvert, réceptif et généreux. Les compagnies sont régulièrement étonnées des retours des spectateurs qui restent souvent discuter avec les artistes, qui arrivent à dire pourquoi ils aiment quelque chose ou pourquoi ils n’aiment pas.

Pierre, à la différence de Thomas dont on découvre les créations en Touraine, on voit très peu les vôtres. Pourquoi ?

Pierre Matter – C’est essentiellement dû à des raisons techniques. Pendant plus de vingt ans j’ai travaillé avec plusieurs galeries partout dans le monde, là je viens d’en perdre une, donc je vais avoir moins de pression et du coup peut-être le temps d’organiser des expositions dans la région. Le souci c’est que j’ai une capacité de production limitée, or pour alimenter une galerie en sculptures, il faut produire vingt ou trente  pièces par an. A une époque, pour tenir le rythme, j’avais trois ou quatre assistants. J’étais malheureux parce que j’aime bien faire, former et modeler moi-même, or je passais mon temps à organiser. J’ai arrêté, ce qui réduit forcément la capacité d’exposer.

LES ARTISTES QU’ILS AIMENT

Pierre Matter – « Le peintre américain Ron English. Ça vaut le détour, c’est très fort. »

Thomas Lebrun – « La chanteuse tourangelle Mesparrow. Sa voix a un petit côté Laurie Anderson. »

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« Les compagnies sont régulièrement étonnées des retours des spectateurs tourangeaux. » 

Thomas Lebrun

Pierre, vous représentez des sortes de monstres, vous pouvez nous en parler ?

Pierre Matter – Je n’ai pas cette impression. Ce que j’essaie de dire et de montrer c’est plus comment la technologie ou la science commencent à rentrer dans les corps et nous transforment en profondeur. En regardant la société de loin, j’ai le sentiment que les gens ne sont pas gênés, que l’humain intègre ça de façon naturelle. Nous nous sommes habitués aux portables et aux ordinateurs, mais ça pourrait s’arrêter à cause du manque de métaux rares qui les composent, ou d’une guerre. Peut-être que beaucoup n’ont pas conscience des risques et des paradoxes : la technologie, c’est les médicaments, mais c’est aussi le guidage des missiles. Ça pose des questions.

Textes : Laurent Geneix et Olivier Collet / Photos : Laurent Depeigne et Laurent Geneix

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