Culture

Rousse bouscule Saint-Cosme

Découvrir l’œuvre de Georges Rousse par son installation dans le réfectoire du Prieuré de Saint-Cosme peut être trompeur, et pas que pour l’œil : pour une fois, il n’a pas peint sur les murs, ce qui reste sa marque de fabrique. On retrouve néanmoins sa patte, avec non seulement un jeu sur l’espace qui évolue dans le temps (l’artiste doit venir prochainement modifier son œuvre avant son démontage), mais aussi avec l’utilisation de journaux, sur lesquels il a toujours peint des esquisses de ses nombreux projets.

Rousse afficheDécouvrir cette «vanité» sans guide, voire sans connaître la cœur de la démarche de Georges Rousse, peut déconcerter. On ne saurait d’ailleurs que vous recommander cette option, à condition quand même d’aimer un peu les énigmes.

Une exposition en trois parties

D’un côté, en arrivant on a sur les murs une petite sélection de photographies d’œuvres plus ou moins anciennes de Georges Rousse, certaines datant du milieu des années 80 lorsqu’il a passé deux ans en résidence à la Villa Médicis. La simple observation de ces photos ne donne pas nécessairement la clé de ces anamorphoses – ou «trompe l’œil» – dont le principe remonte à la Renaissance.

De l’autre, on a une œuvre aussi majestueuse que légère, posée en plein milieu de la grande pièce, masquant le fond. A moins de savoir qu’il faut se placer à un endroit très précis, on ne peut en saisir toute la portée. Mais qu’importe finalement, car on peut en apprécier sa facture et sa dimension symbolique : elle est constituée de centaines de pages de journaux du monde entier – et donc dans toutes les langues – dont toutes les images ont été recouvertes de peinture noire. Ne subsistent donc que les mots, plus ou moins gros, plus ou moins forts, plus ou moins signifiants car plus ou moins déconnectés de/connectés avec l’actualité.

GRousse(c) Georges Rousse

Enfin, après avoir traversé cette espèce de sas, de «maison-revue-de-presse» réceptacle des fureurs du monde qui, malgré la légèreté du papier qui la compose, tel un monstre froid et silencieux vous accable de toutes ces inquiétantes nouvelles universelles bordées de noir du sol au plafond, vous voilà dans un troisième espace qui vous donne des clés et sans doute l’explication limpide de la démarche première de Georges Rousse, toujours aussi fascinante.

Un troisième espace qui agit comme un bain de révélateur grandeur nature pour le visiteur (qu’on a, pour le coup, plutôt envie d’appeler «spectateur») : des esquisses, des photos de variantes (dont l’affiche de l’exposition est d’ailleurs un bel exemple de l’aspect polymorphe du travail de l’artiste sur une même œuvre), dont une de format monumental sur le grand mur du fond. Mais nous ne voulons pas ici en dévoiler davantage pour ne pas gâcher votre plaisir…

D’abord photographe

rousse œuvre crédit Georges Rousse(c) Georges Rousse

Même si Georges Rousse manie autant le pinceau que la «chambre obscure», il est avant tout photographe (et reconnu comme tel) et la photo est d’ailleurs au final la seule trace qui subsiste de ses œuvres qui sont toutes plus ou moins éphémères. On a d’ailleurs pendant longtemps dû se contenter de ses photos (généralement de superbes tirages cibachrome de grand format), car la grande majorité de ses œuvres n’étaient pas «visitables», puisque réalisées dans des bâtiments désaffectés (qu’il préfère qualifier «d’abandonnés»), appelés à être détruits, parfois quelques jours seulement après son passage.

Cette intervention dans l’ancien réfectoire d’une abbaye n’est pas une première puisqu’il avait notamment réalisé une œuvre à Saint-Savin (86) en 1996 (photo ci-dessous), mais avec cette fois-ci l’autorisation de peindre directement sur les murs et le sol d’un monument historique (selon un procédé qui n’a évidemment laissé aucune trace), à quelques dizaines de mètres de fresques des XIe et XIIe siècles classées au Patrimoine Mondial par l’Unesco.

Rousse st savinExposition à Saint-Savin (c) Georges Rousse

Sortant de la simple anamorphose en peinture «projetée» sur une architecture pré-existante, Georges Rousse a construit à Saint-Cosme une sorte d’habitacle, structure à part entière totalement indépendante de celle du bâtiment, mais calibrée sur mesure – au millimètre – et s’inscrivant à merveille dans ses volumes et dans sa perception. A tel point qu’après cette visite, tout habitué du Prieuré de Saint-Cosme ne pourra plus jamais voir le réfectoire comme avant. Car si l’œuvre de Rousse est éphémère, l’écho de son souvenir, lui, résonne longtemps dans les lieux qu’elle a habités.

Un degré en plus

> Exposition & installation jusqu’au 25 septembre 2016 au Prieuré de Saint-Cosme Infos pratiques ici.

> La galerie du site officiel de Georges Rousse

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