ChroniquesChroniques-Culture

Regards #77 « Pupille » & « Les confins du monde »

Dans Regards, retrouvez l’avis de Stéphanie Joye sur quelques films à l’affiche dans les cinémas tourangeaux. Histoire de vous donner envie, à votre tour, d’aller passer un moment dans les salles obscures.


Pupille (Drame français)

De Jeanne Herry

Avec Sandrine Kiberlain, Gilles Lellouche, Élodie Bouchez

Théo vient tout juste de naître, un jour de septembre 2017, à Brest. Mis au monde sous X par une jeune étudiante qui ne veut pas de lui, le voilà petit pupille de l’Etat. Une grande famille de cœur s’unit et combat durant deux mois pour lui garantir un avenir. Des professionnels de la santé, de l’enfance, du social, de l’administratif : tous déploient leurs forces, leur courage, leur attention et leur tendresse. Depuis dix ans, Alice, 41 ans, lutte de la même manière pour adopter un enfant. C’est dans les bras de cette femme que Théo va trouver tout l’amour d’une maman et une magnifique promesse de bonheur.

Pupille est un film fort et optimiste. Avec la précision instructive d’un documentaire, c’est une fiction bouleversante qui n’omet aucun maillon de la chaîne du processus de l’adoption, et s’attèle, sobrement et très sensiblement, à en présenter tous les dires, tous les visages et tous les regards qui se croisent autour de l’enfant. Il y a la jeune mère, effarée mais sûre de son choix, qui délivre ses intentions post-accouchement à l’assistante sociale tenue au secret (Clothilde Mollet, si bienveillante). Pendant ce temps, le personnel sur place (à l’hôpital) parle à Théo. Selon le principe inculqué par Françoise Dolto, la parole (« vraie ») envers l’enfant tient un rôle majeur dans sa construction personnelle. Pupille a à cœur de mettre en avant ce précepte. Théo est éveillé à la vie dès ses premiers jours, grâce à l’éducatrice spécialisée, Karine, et à l’assistant social d’accueil familial, Jean. Soudé, complice, ce duo veille à son bon développement moteur, aux soins et à tout l’amour qu’il lui faut. Sandrine Kiberlain, après Elle l’adore sorti en 2014 – précédent et premier film de Jeanne Herry – apporte sa fantaisie mutine au personnage de Karine. Elle est formidable, comme toujours. C’est une femme très impliquée, à l’âme d’enfant, qui mâchouille des bonbons Haribo à longueur de temps. Gilles Lellouche est Jean, le papa de substitution qui accueille Théo dans sa maison au sein de sa famille. Blasé et exténué par sa précédente « mission » (deux ados conflictuels à gérer – dont un ultraviolent – un système peu à son écoute), il accepte néanmoins de s’occuper du bébé. L’acteur est plus qu’attendrissant. Il touche au cœur profondément, tant la complicité qu’il fait transparaître à l’écran entre Théo et lui est émouvante. C’est criant de vérité et d’amour. Entre virilité et tendresse extrême, et non exempt d’humour, le jeu du comédien est d’un naturel désarmant. Jean est le personnage central, le référent. Ensuite, c’est Alice. Avant que celle-ci ne soit vraiment au cœur du récit, la réalisatrice effectue des flashs back sur les différentes étapes de l’adoption menées. Le parcours éprouvant sur dix années de vie est suivi par Lydie (Olivia Côte, poignante et d’une grande justesse). La décision incombe, lors de la réunion des affaires familiales, à la coordinatrice (Miou-Miou, impeccable). C’est là qu’arrive, enfin, Alice. Dans le bon dossier, celui qui fait la différence. Elle obtient alors une monoparentalité. Elodie Bouchez revient enfin dans un grand rôle au cinéma (depuis Les roseaux sauvages d’André Téchiné en 1994 et La vie rêvée des anges d’Erick Zonca en 1998). Elle apporte au film son sourire inimitable, si déployé, son regard empli de douceur enfantine, sa beauté naturelle et son talent d’actrice, à fleur de peau, plein de bonté d’âme. Le film est d’ailleurs, lui aussi, plein de bonté (et de beauté) d’âme. C’est une traversée de lumière, un petit joyau.

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet) et dans les cinémas CGR de l’agglomération (toutes les informations utiles sur leur site internet).


Les confins du monde (Guerre, drame français)

De Guillaume Nicloux

Avec Gaspard Ulliel, Guillaume Gouix, Gérard Depardieu,  Lang-Khê Tran, Anthony Paliotti, …

4 nominations à La Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2018

Interdit aux moins de 12 ans avec avertissement

Fin de la seconde guerre mondiale, Nord du Vietnam. Sous la colonisation gaulliste, le Japon occupe l’Indochine avant que les indépendantistes vietnamiens ne la reconquièrent. Le conflit armé est une barbarie. Au cœur de la jungle, un soldat français se relève miraculeusement vivant d’un tas de corps gisants. Parmi ces derniers, son frère, qui a été décapité, et sa belle-sœur, torturée et tuée, sous ses yeux. Robert Tassen rejoint un nouveau régiment et n’a en tête que de les venger. Il lui faut alors trouver un lieutenant d’Hô Chi Minh, Vo Binh, et le tuer. Durant sa quête, il croisera Saintonge, un écrivain aux propos sages, et Maï, une très jeune prostituée dont il tombera amoureux.

On entre dans cette œuvre comme dans un tableau de maître énigmatique. Voire surréaliste. Un homme assis seul sur un banc a le regard à la fois perdu, tourmenté et obsédé par quelque chose. Derrière lui, des soldats anonymes, en flouté, vont et viennent lentement. La tonalité est bleutée, pâle, brumeuse, presque en monochrome. On reviendra sur cette image, avec des ralentis, des marches arrière de second plan. La photographie de David Ungaro est grandiose. Elle offre en préambule le propos du film. C’est le début du conflit en Indochine, en 1945, mais nous ne sommes pas à proprement parlé dans un film de guerre. L’homme sur le banc, sans mots dire, nous saisit. C’est de lui et de son errance planante (tel un fantôme) dont il s’agit. C’est une expérience humaine, intime, une immersion brutale dans les confins de son territoire, de son esprit, et de tout ce qu’il ressent, de tout ce qu’il vit. Nous allons le suivre mentalement et physiquement.

Guillaume Nicloux s’extirpe des codes du genre au profit de la mise en avant d’un portrait d’un soldat hanté se heurtant à la violence, mais ruminant pour son propre compte un combat, tant intérieur que sur le territoire, pour mener à bien sa vengeance. Il s’agit donc d’une sorte de quête – enquête existentielle. Dans la moiteur oppressante de la jungle montagneuse, le héros avance, perdu, dans la sueur, le sang, la boue, sous la pluie. Il affronte avec ses soldats le danger des sangsues et des serpents, les coups de feu et la vision innommable de corps démembrés (il n’y a jamais de scènes de tueries – l’ennemi est quasi invisible – mais des images fixes sur des corps, cadrés de près, d’un réalisme horrifique). Gaspard Ulliel (Tassen) est captivant, très impressionnant. Amaigri et plongé dans les conditions réelles pour son rôle, il livre une performance d’acteur extrêmement complexe. Contenu, meurtri, fiévreux, névrotique, rageur : il réussit à exprimer un panel d’émotions bien plus en regards qu’en mots.

Dans son parcours, possédé par ses démons, Tassen cotoie des personnages qui le ramènent à une forme de réalité. Avec son camarade de garnison, Cavagna (excellent Guillaume Gouix), au sein du régiment, des rivalités-fraternités s’agrémentent de partages de beuveries dans les bars, de cigarettes, ou d’opium. Il est aussi beaucoup question de se chambrer sur la virilité. Et sur le plan charnel, Guillaume Nicloux montre le sexe très crûment, mais sans voyeurisme malsain. Tassen a des rapports avec Maï, jeune prostituée indochinoise dont il s’éprend. Il pourrait s’accrocher à la réalité de la relation aux autres, au monde. Avec ses camarades. Avec une femme. Mais en idéalisant sa vengeance, son instinct de mort est plus fort que les rêves de bonheur possibles (vie amoureuse, fonder une famille). Et il n’a guère d’attaches. En rencontrant Saintonge, un écrivain français expatrié vivant en Indochine (Gérard Depardieu, doux, posé, pensif), il lit et entend des paroles sages sur le sujet (le bonheur). Saintonge lui offre le livre Les confessions du philosophe Saint Augustin et lui donne matière à réflexion, un peu malgré lui. On songe à la rencontre de Patricia Arquette avec un bouddhiste birman (dans Rangoon de John Boorman) : un homme qui, en pleine guerre civile, lui livre des mots pour apaiser son esprit et son cœur en deuil. Les confins du monde, unique dans le genre des films de guerre, est spirituel, sensoriel, hantant. Brillant.

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet).

Print Friendly, PDF & Email